On pourra sourire à l’idée que le « aimez-la ou quittez-la », ou le « la France, ce sont des valeurs », de Nicolas Sakozy, puissent être associés à Michael Walzer, à Yael Tamir ou à David Miller, dont les œuvres ont contribué à redonner au nationalisme un rôle central dans le débat public américain ou anglais. C’est pourtant en partie le cas, sinon comment expliquer l’extrême timidité intellectuelle et politique face à cette vulgarité populiste qu’on croyait d’un autre âge ? Si les digues qui contenaient le néo-conservatisme à l’extrême-droite ont sauté, c’est notamment parce qu’il ne rencontre plus de vraie opposition dans l’espace public. Et il faut que nous y prenions garde, pour bien mesurer notre réponse : il faudra bien sûr répondre à Nicolas Sarkozy sur le terrain du slogan, de la formule et de l’effet de manche, pour satisfaire aux attentes du public, mais cela ne pourra se faire que si nous avons une théorie de la nation qui tient la route, et qui ne paraisse pas bricolée à la hâte. On se souvient de l’effet ridicule des tentatives de l’équipe de campagne de notre candidate, lorsqu’avait été lancée l’idée des drapeaux à la fenêtre ; échec typique d’une attitude suiviste, confuse sur le plan idéologique, et qui ne pouvait que laisser pantois ceux qui sont attentifs à la cohérence et à l’intelligence des doctrines politiques, et constituent un fort relais dans l’opinion, quoi qu’on en dise.

Disons-le donc clairement : « la France ce sont des valeurs » et « aimez-la ou quittez-la » sont des prises de position politiques qui relèvent du nationalisme ethniciste (et non raciste). L’idée qui fonde cette perspective est la suivante : on peut déterminer une suite de valeurs, de pratiques, de manières de vivre, d’idées, qui sont authentiquement françaises, et qu’il faut partager pour être un vrai français ; et ceux qui n’aiment pas cette France-là doivent en partir.

La tradition politique libérale, fondatrice de l’Etat de droit, permet de répondre très clairement et simplement à tout cela, même si le contenu des réponses est radical.

Tout d’abord, il ne peut être question d’imposer d’aimer la France pour être français. Etre français est une question de droit : on a la nationalité française par la naissance ou par naturalisation, et à aucun moment il n’est posé la question à un enfant s’il aime la France pour pouvoir être français, de même qu’on ne demande à aucun adulte de justifier de son amour pour son pays pour continuer à en être un national. Ou alors on est entré dans un régime de dictature, qui indexe la participation au corps national sur des croyances et des options politiques.

Par ailleurs, on ne voit pas bien de quelle France il peut s’agir : si je n’aime ni les rues calmes et luxueuses de Neuilly, ni les vacances en yacht au large de notre Côte d’azur, ni les dîners au Fouquet’s, est-ce que pour autant je n’aime pas la France ? Si les déboires de l’équipe de France de football me laissent froid, si les singeries de Jean-Marie Bigard, si les homélies de Mgr Vingt-Trois et le culte rendu à l’abbé Pierre m’indiffèrent ou m’exaspèrent, ne suis-je pas français pour autant ? L’affaire est simple : dans un Etat de droit, les citoyens ont la liberté de conscience, et ils peuvent bien détester tout ce qu’ils veulent, du moment qu’ils n’enfreignent pas la loi. Et naturellement ils ne peuvent être déchus de leur citoyenneté ni de leur nationalité pour des raisons de goûts, de dégoût ou d’options politiques.

Il est empiriquement impossible de soutenir que la France ce sont des valeurs. Lesquelles ? qui en dresserait la liste ? Si l’on rentre dans cette logique, qui est celle de l’énoncé substantiel des caractéristiques nationales, on ne peut qu’aboutir à l’aporie, et donc à la domination arbitraire. Nul ne pourra déterminer rationnellement les caractéristiques d’une « culture nationale française », ou d’une « francité » substantielle, sans rencontrer autant de dissensus et d’objections que possible. Une seule issue à ce petit jeu : seuls ceux qui crient le plus fort seront entendus, seuls ceux qui ont la capacité d’imposer dans l’espace public leur conception du pays et de sa culture pourront imposer leur vision, à leur plus grand profit. Mener une politique en fonction de cela serait bien dangereux.

Et d’ailleurs, qu’est-ce qu’une valeur ? Ce que je sais, quant à moi, et tout le monde peut être d’accord là-dessus, c’est que l’Etat français, dont je suis un national et un citoyen, est un régime républicain fondé sur des principes, clairement affirmés dans un préambule à sa constitution, et dans une déclaration de portée universelle qui est la déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Qui énonce des droits, et non des valeurs. Et qui en fonction de ces droits énonce des principes d’action politique. Toutes choses dont, contrairement aux valeurs, il est possible de discuter rationnellement, dans le cadre d’une assemblée des citoyens, ou de leurs représentants.

Et qu’il faille quitter la France si on ne l’aime pas est encore une déclaration bien surprenante : ou alors on est français, et c’est absurde, ou alors cela s’adresse exclusivement aux étrangers résidant en France, et c’est doublement absurde. D’une part, la question de la vérification dudit amour se posera dans les mêmes termes, et, d’autre part, s’il fallait s’assurer que les ouvriers du bâtiment, les médecins et les plombiers qui viennent désankyloser notre économie « aiment la France », nous aurions quelques difficultés à recruter.

Tout cela pourrait être risible ; en réalité, ces rodomontades populistes sont entées sur une théorie politique selon laquelle une démocratie ne peut être qu’ethnique, c’est-à-dire organiser une population qui partage une culture commune ; faute de quoi les citoyens ne pourraient se parler, ni partager suffisamment de points communs pour être prêts aux sacrifices collectifs qu’impliquent la redistribution sociale, le sacrifice pour la patrie, même si c’était seulement la Lozère que les envahisseurs prétendaient nous râvir, ou même accepter qu’une majorité prennent des décisions contraires aux intérêts et au choix de la minorité. Il ne s’agit pas d’une théorie raciale : pour restituer la qualité intellectuelle de l’horizon bigardo-sarkozien, disons que du moment que Noirs et Arabes aiment le bon vin, les jolies femmes, les belles gourmettes, les plaisanteries de Christian Clavier – le rire gaulois – et la littérature de notre belle Académie, tout ira bien.

Ethnicité, et pas race ; mais l’effet est le même. Il existe bien un contenu normatif à la nationalité, et à chacun de s’y plier, pour être authentiquement français.

Soyons-en sûrs, tout cela portera ses fruits amers : la politique culturelle, la politique du patrimoine, les contenus scolaires seront prochainement retravaillés pour contribuer à l’objectif politique que ces définitions de la nation recouvrent. Il faut éduquer les Français à la France, en leur inculquant l’amour de la France. Il faut faire aimer la France, encore une fois celle de l’UMP, de Jean-Marie Bigard et d’Alain Finkelkraut, et pour cela mettre en œuvre les dispositifs d’inculcation nécessaires, à l’Ecole, au musée, à la scène, dans l’espace urbain, etc… Et ces dispositifs d’inculcation ont des effets inévitables : soit ils réussissent, ne serait-ce que partiellement, et ils contribuent à isoler une population dans le provincialisme et l’esprit de clocher, soit ils échouent, comme beaucoup de programmes d’imposition de normes, parce qu’ils paraissent cocasses ou ridicules dans leur posture cocardière, et précisément ils humilient la puissance publique. Sans parler des effets de mise à l’écart qu’ils imposent à tous ceux qui ne correspondent pas au cœur de cible ethnique qu’on a visé.

Ne minimisons pas les effets politiques de ces discours : ils ont permis à Nicolas Sarkozy de passer pour le défenseur d’une imaginaire et discutable identité française, dont il aurait la clé, grâce aux Guides bleus si avidement compulsés par sa plume Henri Guaino, quand une partie de nos concitoyens paraissent avides d’obtenir des réponses dans ce domaine. Et, en permanence, ces discours dressent les uns contre les autres. Les moutons égorgés dans la baignoire ne relèvent pas de l’anecdote, mais stigmatisent une partie de la population française, de même que les sorties sur l’excision. La question n’est pas, il faut le dire, le redire, celle des valeurs, celle des modes de vie, celle des cultures qui seraient plus ou moins acceptables. La seule question que nous reconnaissons, dans un Etat de droit, c’est celle de la légalité. Et il fait beau temps que l’excision est punie par la loi, et que l’abattage des moutons de l’Aid est règlementé, et que cette règlementation est massivement observée.

A SUIVRE ...

Blaise Wilfert-Portal