Nicolas Couzinet | 13 février 2007 | | 3 commentaires
Une alternative social-démocrate française au néo-libéralisme anglo-saxon ?
Le modèle social français est aujourd’hui malade : la France connaît un très fort taux de chômage (environ 8 à 9 pour 100) qui mine sa population, et commence à peiner pour financer les retraites des baby-boomers qui vont partir peu à peu à la retraite. Cette situation difficile amorcée depuis plus de trente ans va en aggravant la situation des plus précaires d’entre nous, et les inégalités sociales se renforcent, notamment pour les nouvelles générations. Les sociologues parlent d’ailleurs du « retour » des classes sociales. [1]
Il faut donc rénover notre modèle social, notre système redistributif. La droite propose une alternative concrète : un système de protection social libéral, à l’anglo-saxonne, dont nous connaissons les effets néfastes du point de vue social. Passons sur ce point. Je n’ai pas encore entendu du coté des socialistes, que je soutiens, de propositions de fond. La France doit se montrer humble et s’inspirer de l’étranger. Je propose de réformer notre système conservateur-corporatiste d’inspiration Bismarckienne [2] en profondeur pour se diriger vers un véritable système social démocrate de type scandinave. C’est je pense aujourd’hui la seule alternative socialiste valable au libéralisme anglo-saxon, face à la mondialisation et au chômage qui pèse sur notre société. Or je n’ai jamais entendu de socialistes prendre position en faveur de telles réformes structurelles. Il est vrai que cela nécessite un courage politique important : il s’agirait d’expliquer aux français que le système que nous connaissons depuis 1945, hérité d’un processus amorcé fin XIXème siècle, est à refondre complètement. Ce qui n’est certes pas évident. [3] Malgré le rapport Laroque, nous sommes resté dans le système redistributif qui s’est construit en France à partir de la fin du XIXème siècle (modèle Bismarckien) : l’ordonnance du 4 octobre 1945 organisant notre Sécurité sociale actuelle présentait en effet un caractère intermédiaire, suspensif. Or aujourd’hui on constate que ce sont les modèles Bismarckiens de financement de la protection sociale qui sont malades et connaissent des difficultés : la France, l’Italie, l’Allemagne... C’est à dire les systèmes financés sur le travail salarié, ou le financement est opéré sur les salaires, les cotisations salariales, les charges sur les entreprises.
Il s’agirait donc pour la France de s’inspirer des pays du Nord (Suède notamment), ayant un système redistributif Beveridgien basés sur l’universalité du droit à la protection sociale, et ou il y a une offre élevée de services publics et sociaux (éducation, transport etc.) tout comme en France. Or ce système est non pas financé sur les cotisations salariales et patronales, mais sur l’impôt sur le revenu (ex. de la CSG en France). C’est un système égalitaire du point de vue des prestations, organisé par l’Etat. En ce sens il est conforme à notre « idéal de justice sociale redistributive ». Ce sont dans les pays du Nord que les taux de chômage sont les plus faibles (environ 5 pour 100 en Suède) et que la part des dépenses de protection sociale dans le budget de l’Etat sont les plus importantes (39.1 pour 100 en Suède, 38.3 en Norvège, 38.1 au Danemark contre 27.5 pour 100 en France [4]). L’avantage d’un système redistributif financé par l’impôt sur le revenu (fortement progressif, cela va sans dire) et de libérer les entreprises des charges patronales, ce qui permettrait de faciliter l’incitation à l’embauche des employeurs. Or dans une perspective de plein-emploi, les salaires sont plus élevés car on peut retrouver du travail facilement... ce qui permettrait de compenser une part importante d’imposition sur le revenu.
Dans ces pays le marché du travail est très flexible, mais cela est compensé par une très importante protection du travailleur (moins que du poste de travail) et une importante démarchandisation du travail : en effet le développement du capitalisme (qui ne cesse de se développer) a pour effet de transformer le travail en marchandise qui s’échange sur un marché. Les individus ont des capacités de travail qui dépendent de leur formation : or ils peuvent être très talentueux, fortement diplômés, s’il n’y a pas de demande sur le marché, ils n’ont plus aucune valeur, et c’est le cas aujourd’hui en France : les étudiants, ayant peur de leur avenir ne s’y sont pas trompés en mars, au moment de la crise du CPE. Dans la perspective d’un ultra libéralisme désencadré, le niveau de revenu peut très bien descendre en deça du minimum vital selon la demande du marché : notre Etat providence doit éviter que la valeur du travail de l’individu ne lui permette plus de vivre. La démarchandisation du travail est la possibilité offerte par l’Etat de survivre au delà des aléas du marché du travail : le travail reste une marchandise jusqu’à un certain niveau ou l’Etat prend le relais pour offrir des prestations sociales à l’individu. Or c’est dans les pays du Nord ayant un système redistributif social-démocrate que le degré de démarchandisation du travail est le plus élevé ! C’est également dans ces pays que l’Etat par son interventionnisme a l’impact le plus fort d’Europe sur la stratification sociale : l’Etat agit comme un mécanisme qui par sa fiscalité, ses interventions, intervient et corrige la structure des inégalités sociales. C’est dans ces pays que les différences « cols bleus/ cols blancs » sont les plus faibles. Ce sont les sociétés les moins hiérarchisées sur le plan des représentations sociales. Et donc les plus égalitaires ! L’Etat est à même de fournir aux individus des revenus de substitution importants, provenant des fonds publics aux « exclus » du marché du travail : congés maternité (et paternité !), éducation des enfants, année sabbatique & reconversion professionnelle... Ainsi dans ces pays la protection sociale (liée à un système redistributif particulier érigé en véritable contre modèle par rapport au néo-libéralisme anglo-saxon) est un élément de flexibilité importante du marché du travail rendue supportable pour le travailleur.
Il faudrait donc essayer d’appliquer en France ce système social-démocrate en expliquant aux Français tout les enjeux évoqués. Il s’agirait d’un véritable contre projet libéral, et en défendant des réformes structurelles de la sorte, les socialistes pourraient se vanter d’avoir un projet solide. Il faudrait pour cela agir avec les partenaires sociaux : patrons, syndicats sensibles à la réforme quoiqu’en pense la droite, mettre tout le monde autour de la table pour des « Etats généraux de la réforme de la solidarité nationale et de l’emploi » pour discuter et agir pendant plusieurs semaines... Voici donc quelques pistes de réformes très vagues, d’inspiration nordique :
Augmentation importante de l’impôt sur le revenu (notamment de type CSG - l’imposition sur le revenu direct - ; fortement progressif : les plus riches payant plus et les plus pauvres étant exonérés) proportionnelle à une diminution des cotisations salariales et patronales. Ce serait un système de financement plus égalitaire, plus conforme à notre idéal de justice sociale.
Ce qui financerait le budget de l’Etat en matière d’assurance chômage, d’assurance maladie, d’assurance vieillesse, d’accidents du travail et d’allocations familiales.
Augmentation du seuil d’imposition pour l’ISF, et en contrepartie instauration d’un taux fixe (entre 0,5 et 1 pour 100) pour un nouvel impôt dit de « petite fortune » qui concernerait l’ensemble de nos classes moyennes ne payant pas aujourd’hui cet impôt.
Un marché du travail flexible mais garantissant la protection des droits élémentaires du travailleur pour éviter les abus.
Ces réformes je l’espère permettraient comme dans les sociales démocraties scandinaves, d’inciter les employeurs à l’embauche, et donc de créer des emplois tout en garantissant des protections sociales encore plus fortes qu’elles ne le sont maintenant. L’Etat pourrait créer en collaboration avec les entreprises des emplois « sécurité- insertion » pour les jeunes travailleurs leur garantissant une stabilité au niveau du poste de travail les premières années à compter de leur entrée sur le marché du travail. Ensuite ce serait le travailleur qui serait très protégé, moins que le poste en lui même, permettant ainsi à nos entreprises de répondre efficacement au marché. Ainsi dans un marché du travail flexible avoir une garantie de stabilité en début de carrière permettrait d’acquérir rapidement de l’expérience qui permettrait de s’intégrer définitivement dans le marché du travail ensuite. Dans cette perspective l’idée serait de pouvoir permettre au travailleur pendant de courtes périodes de chômage de bénéficier d’un revenu le plus proche possible de celui qu’il percevait pendant qu’il était salarié en l’accompagnant par exemple d’une formation tout au long de sa vie professionnelle. Ce serait agir dans le sens d’une véritable démarchandisation du travail évoquée précédemment.
Je pense que cette orientation est bien plus socialiste que le Blairisme (qui a parfois semblé tenter Ségolène Royal, et qui inspire Nicolas Sarkozy), triste héritier des années Thatcher. Cependant des réformes de ce type nécessitent un courage politique sans précédent, à savoir la refonte complète de notre système de financement de la protection sociale actuel. Et donc une forme d’abandon de notre fameux « modèle » social. Une alternative existe face au projet de la droite sarkozyste. Il nécessite humilité, pragmatisme et volonté. Inspirons nous des pays du Nord, qui connaissent le plein emploi dans un système qui conjugue socialisme et économie de marché. Je n’entend pourtant jamais parler d’eux dans les discours de nos hommes et femmes politiques de gauche. Ce serait pourtant cela rénover...
Nicolas Couzinet, étudiant en Science politique à l’Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne.
Ouvrages pouvant inspirer une réflexion en ce sens :
1) Dominique Méda, Alain Lefebvre, Faut-il brûler le modèle social français ?, Le Seuil, 2006.
2) Magnus Falkehed, Le modèle suédois : Santé, services publics, environnement : ce qui attend les Français, Petite Bibliothèque Payot, 2005.
3) Gosta Esping-Andersen, Les trois mondes de l’Etat-providence, PUF, 1999.
- Nicolas Couzinet






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