Travail , Fiscalité
Valérie Charolles | 18 février 2007 | | 3 commentaires
Travail, Capital et fiscalité
Aujourd’hui, pour un salaire qui coûte 100 à une entreprise, le salarié perçoit 62 après cotisations sociales et il lui reste 35 après imposition des revenus. Pour un capital qui donne un revenu de 100, le revenu final qui restera après prise en compte de toute la fiscalité sera de 61. Le financement de la protection sociale et des activités publiques pèse donc quasiment deux fois plus sur le travail que sur le capital.
Si l’on s’en tient à la fiscalité au sens strict, hors prélèvements sociaux, les revenus tirés du travail sont déjà plus imposés que les revenus tirés du capital [1]. Selon les calculs de la Commission européenne, le taux implicite d’imposition des revenus du travail était de 43,3% en France en 2001 et de 39,1% pour les revenus du capital, et respectivement de 37% et 29,8% en moyenne dans l’union européenne. Certains pays ont toutefois des taux de prélèvements sur le capital et sur le travail comparables (Espagne, Pays-Bas), voire des prélèvements sur les revenus du capital supérieurs à ceux qu’ils pratiquent sur le travail (Royaume-Uni avec un taux de prélèvement sur les revenus du capital près de 10 points supérieurs à celui des revenus du travail). Rien n’interdit donc a priori de positionner la fiscalité de sorte qu’elle ne privilégie ni les revenus du travail, ni les revenus du capital.
Lorsque l’on tient compte des cotisations sociales, l’écart entre la France et les autres pays européens se creuse. Les cotisations sociales représentent 38% du coût total de la main d’œuvre en France (cotisations salariales et patronales confondues), contre 29,3% en Europe en moyenne. Or, les cotisations sociales ne sont perçues que sur les salaires et non sur les revenus tirés du capital. Le mode de financement choisi par la France pour la protection sociale pénalise largement le développement du travail salarié dans l’entreprise. La contribution sociale généralisée (CSG) a été conçue comme un moyen de remédier en partie à ce biais très puissant mais elle est loin d’être généralisée et le taux applicable sur les revenus des capitaux reste inférieur à celui qui est pratiqué sur les revenus du travail. Il serait pourtant parfaitement possible de faire porter la charge des affaires communes de façon équitable sur le travail et sur le capital. Au plan technique, il suffirait que les taux d’imposition du travail et du capital soient alignés et que la protection sociale soit financée par une contribution sociale réellement généralisée et au même taux sur les revenus du travail et du capital. Le niveau de revenus tiré du capital et du travail après prise en compte de tous les prélèvements obligatoires serait alors équivalent, alors qu’il est aujourd’hui presque du simple au double. Il se situerait en France autour de 50% pour un revenu global de 100. L’alignement des niveaux de prélèvements sur le travail et le capital ferait en quelque sorte disparaître la question du coût trop élevé du travail en France, puisque celui-ci baisserait fortement pour rejoindre celui de nos partenaires.
La France se positionnerait alors défavorablement par rapport à ses partenaires en matière de prélèvement sur les revenus du capital, mais, faire un tel choix n’est pas impossible : nous acceptons aujourd’hui d’avoir des prélèvements sur les revenus du travail de près de 20 points supérieurs à ceux du Royaume-Uni, pourquoi ne pourrions-nous pas accepter des prélèvements sur les revenus du capital de 5 points supérieurs à ceux qu’ils pratiquent ? La faible imposition des revenus tirés du capital est généralement justifiée par la mobilité des capitaux et la nécessité d’assurer l’attractivité du territoire. Toutefois, la différence entre le capital et le travail a tendance à s’estomper, les travailleurs, notamment jeunes et aisés, étant de plus en plus mobiles. D’autre part, le facteur fiscal n’est pas l’élément principal que les entreprises prennent en compte dans leurs choix d’implantation, comme le soulignent les analyses du conseil des impôts sur la concurrence fiscale et l’entreprise. Les niveaux effectifs d’imposition sont d’ailleurs souvent très difficiles à établir à l’avance. La France a par exemple un taux d’imposition sur les bénéfices des sociétés qui se situe dans le haut de la fourchette européenne, mais si l’on examine ce que les entreprises payent en réalité comme impôt sur les bénéfices, la France se positionne dans la moyenne européenne. Il existe en effet un ensemble de dispositifs qui permettent de réduire sensiblement la charge fiscale pour les entrepreneurs. [2]. On peut également noter qu’un certain nombre de pays réputés soutenir l’esprit d’entreprise, comme le Royaume-Uni, pratiquent des taux d’imposition des revenus du capital particulièrement élevés. Enfin, il n’est pas ici question d’augmenter le niveau global de ce que les entreprises versent au titre de la solidarité mais d’en répartir le coût différemment, selon des modes de calculs qui ne pénaliseraient pas le travail [3].
Au total, si le mode de financement de la sphère publique était plus neutre, alors le coût du travail pour les entrepreneurs serait plus bas et le coût du capital plus élevé. Le choix entre capital et travail serait moins biaisé et les entreprises pourraient rationnellement choisir d’accroître leur main d’œuvre pour développer leur production alors qu’aujourd’hui elles ont effectivement tout intérêt à produire en réduisant leur main-d’oeuvre.
Il ne s’agit en aucun cas de dire que la protection sociale devrait être revue à la baisse, bien au contraire, il s’agit simplement de pointer du doigt le fait que les principes qui ont été retenus pour financer cette protection sociale aboutissent à des situations paradoxales. A force de refuser d’examiner les problèmes que pose le mode de financement de la protection sociale, c’est les prestations sociales elles-mêmes que l’on finit par fragiliser [4].
Valérie Charolles, à partir de Le Libéralisme contre le capitalisme, éditions Fayard, chapitre 13
- Valérie Charolles






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