François Bayrou , Intellectuels
Romain Pigenel | 23 février 2007 | | 0 commentaires
Spartacus : la seconde trahison des clercs
Jamais un sans deux ? Après le ralliement de quelques anciens nouveaux philosophes à Sarkozy, voici qu’un mystérieux groupe de « hauts fonctionnaires socialistes » annonce en grande pompe (rubrique Rebonds de Libération, ô sacrilège) son allégeance à Bayrou. Après les clercs, les clercs de notaire de la République ! Micro-événement qui prêterait à sourire, si ce n’était pour la détestable atmosphère de ce début de campagne présidentielle, où la moindre anecdote scabreuse est récupérée et amplifiée par la loupe des grands médias en mal d’audience.
On peut s’interroger sur le sérieux de cette tribune anonyme, dont la rumeur enflait depuis déjà quelques jours ; certains y voient une manipulation visant à décrédibiliser Bayrou. Peut-être est-le cas, mais il n’en reste pas moins utile de prendre le temps de la lire, tant elle est révélatrice de certaines tendances actuelles. Décryptage.
Right time, right place
La campagne présidentielle est l’occasion unique, pour une presse écrite en perte de vitesse, de tonifier ses ventes. Encore faut-il pour cela la scénariser un minimum, orchestrer des rebondissements et des retournements. Le « yo-yo » entre les deux candidats principaux ne faisant plus recette, il faut monter en épingle le succès sondagier actuel de Bayrou pour redonner de l’intérêt au mois de février, ventre mou potentiel entre les déclarations d’investiture des grands candidats (janvier) et le début de la campagne officielle. Dans cette perspective, toutes les manipulations sont possibles, comme l’a montré l’agitation médiatique autour du sondage de l’IFOP de lundi dernier, auquel on a fait dire qu’il prédisait la victoire de Bayrou au second tour, alors même que ses estimations pour le premier tour montraient que FB n’avait aucune chance de parvenir au second ! Du faux on infère ce qu’on veut, comme le sait tout logicien amateur. Mais visiblement, la recours à la contrefactualité ne gène pas particulièrement les commentateurs politiques.
Quel est l’intérêt de la publication de la prise de positions des Spartacus, quels que soient son objectif réel et son degré de téléguidage ? Tout simplement, elle flatte ou réveille chez les Français et les socialistes plusieurs fantasmes classiques et anciens :
(1) le risque de scission du PS entre première et deuxième gauche (cf. la campagne pour le Traité constitutionnel)
(2) le risque de révolte des intellectuels et experts du PS contre le supposé populisme de Ségolène Royal
(3) le goût pour les attelages contre nature (rappelez-vous le spectre de l’alliance entre communistes et royalistes, que la presse avait complaisamment fabriqué et commenté à l’heure de gloire de la candidature Chevènement en 2002)
(4) le culte de la compétence technocratique
(5) le rêve naïf du super-gouvernement d’union sacrée (antécédents historiques glorieux : Première guerre mondiale, gouvernement de la Résistance, plus récemment Allemagne de Merckel), rassemblant tous les « meilleurs » et relevant d’une arithmétique naïve (compétence de droite + compétence de gauche = deux fois plus de compétence). Largement de quoi faire frémir dans les chaumières … et doper les ventes des quotidiens.
En bref, la publication de la tribune Spartacus dans Libération, tout comme les articles sur le sondage IFOP, répond à une volonté de romancer la campagne, en racontant aux Français (dont de gauche) une histoire qui répond à leurs craintes et/ou à leurs attentes. Elle amplifie plus qu’elle ne traduit une tentation intuitive d’une partie de l’électorat de centre gauche.
Sur le fond : l’expression du malaise psychologique et social d’une partie de la (haute) fonction publique
Je reprends ici en partie l’excellente analyse publiée par Frédéric Rollin sur son blog. Le nom « Spartacus » renvoie à la révolte des esclaves. De quel joug ces hauts fonctionnaires socialistes veulent-ils se libérer ? De l’Etat et du pouvoir politique en place, puisqu’ils en sont précisément les plus grands serviteurs. C’est le cri de révolte d’une corporation se pensant sur le déclin, et se sentant trop peu considérée et récompensée pour les services qu’elle rend.
Les grands corps et l’élite de la fonction publique sont désorientés par les campagnes de Nicolas Sarkozy et de Ségolène Royal, qui se fondent précisément, rhétoriquement au moins, sur le rejet du culte de la compétence technocratique, et sur l’abolition de leur fonction d’expertise (en particulier chez Ségolène Royal, qui proclame le citoyen expert). Dans la société solidaire et participative de Ségolène Royal ou dans la nation bonapartiste de Nicolas Sarkozy, la technocratie n’a plus de rôle privilégié, et craint de finir en bouc émissaire.
La crainte du déclassement et l’orgueil crépusculaire se lisent dans la terminologie et les arguments employés par les Spartacus. « Mme Royal compte donc gérer la France comme on gère une région ou un département » : peur de la décentralisation et d’une perte d’influence consécutive pour l’administration centrale, mépris pour les collectivités locales. « Notre Education nationale repose sur un corps d’élite » : langage héroïco-martial révélant une sorte de complexe de supériorité, et une vision hyper-hiérarchisée de la société française.
Une lecture factuellement mensongère du programme de Ségolène Royal
Les Spartacus se disent décidés depuis l’automne à faire sécession. Cela se voit dans leur tribune : elle contient des erreurs et contre-vérités grossières sur le programme tel que présenté en février ! Quelques exemples :
« Aucune de ses propositions ne prévoit un soutien à la création et au développement des entreprises ». FAUX : cf. Pacte Présidentiel, « La présidente de la confiance retrouvée », propositions 2 à 5 : notamment 5 : « sécuriser le parcours des jeunes créateurs en soutenant la création d’entreprises, en généralisant les ateliers de la création dans toutes les régions, en améliorant la protection sociale des entrepreneurs, et en mettant en place un mécanisme de cautionnement mutuel pour ceux qui garantissent les emprunts de leur entreprise sur leur patrimoine privé ».
« Madame Royal fait des chèques en blanc. Ces cent propositions sont autant de traites tirées sur le « compte France » déjà largement à découvert ». FAUX : par exemple, proposition 6 (ibid.) : « Réformer l’Etat : un euro dépensé doit être un euro utile. Une décentralisation aboutie. […] La généralisation des logiciels libres dans l’administration ».
… et on pourrait continuer la liste. On a l’impression, in fine, que les Spartacus lisent le programme de Ségolène Royal avec les lunettes singulièrement déformantes de leur rancœur (rancune ?). Une vision parcellaire, étroite et archaïque de la politique
Pour le groupe Spartacus, de manière frappante, la politique se réduit à la rigueur budgétaire , qui doit devenir principe constitutionnel. Le reste est réduit à une maigre énumération, qui en dit long sur leur mépris pour les thèmes évoqués : « éducation […], santé, défense, culture, diplomatie ». Quid de l’Europe, de l’environnement ? De la lutte contre les inégalités ? De la réforme de l’Etat ? C’est sans doute justement ce dernier point, capital dans le programme de S. Royal, qui explique l’hostilité corporatiste des Spartacus.
Les membres de Spartacus se disent socialistes, mais ont une pensée politique de gestionnaires petit-bourgeois, qui tient plus de la droite conservatrice modérée. L’affirmation répétée de leur attachement au PS n’est que l’aveu freudien constant du fait qu’ils n’ont, en réalité, plus aucun lien avec le socialisme. Tout bien considéré, il ne s’agit pas d’un ralliement de cadres socialistes, mais du coming-out de centristes conservateurs. Beaucoup de bruit pour rien !
Une entreprise lâche et paradoxale
On peut enfin douter de la bonne foi des auteurs de cette tribune. Curieuse déclaration publique de soutien que celle de tourne-casaque se réfugiant derrière l’anonymat d’un nom collectif ! On est plus dans la manipulation d’opinion que dans l’acte politique. La lâcheté de la méthode, en tous cas, déconsidère les efforts faits par les auteurs pour se parer des atours du courage politique et de la grandeur morale.
So what ?
Beaucoup de bruit pour rien, comme je le disais plus haut. La ficelle était sans doute trop grosse, et d’ailleurs, la tribune (bien que publiée dans les pages Rebond, et donc pure provocation) n’a finalement guère fait parler d’elle, et n’a suscité, pour le moment, qu’un buzz très modéré dans la République des blogs. Une aubaine journalistique en chassant une autre, les projecteurs se sont rabattus sur une autre annonce beaucoup plus alléchante : celle de l’union sacrée des ténors socialistes autour de Ségolène Royal. Le PS de l’Atlantique à l’Oural, de DSK à Laurent Fabius en passant par Lionel Jospin ! Encore un super-ministère propre à nourrir tous les fantasmes d’invincible armada.
Les électeurs de la société du spectacle ne sont-ils que des pantins dont la presse spécialisée tire les ficelles émotionnelles au gré de ses lubies marketing ? Affaire à suivre …
Romain Pigenel
- Romain Pigenel
Un article issu de : Blog Jean Jaurès... on line
À voir en ligne ici : http://www.ps-ens.org/Blog/







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