Ancien de Sciences Po (IEP) - donc pas de haine personnelle, mais un constat de l’intérieur par quelqu’un qui l’a plutôt bien réussi en triple cursus (IEP, Droit, Arabe), et actuellement en fin de doctorat de droit et relations internationales (non financé comme souvent dans ce type de recherche), je considère aussi que l’ENA doit être supprimée, ainsi que TOUS le système des Grandes écoles. La suppression en elle-même de l’ENA ne servirait à rien, comme si pendant la Révolution on avait guillotiné le Roi -un symbole- et non aboli tout le système.
J’entends dire aussi que je suis pour la sélection, car sinon tout le monde pourrait tout faire, ce qui est fallacieux.
Le système des Grandes écoles (GE) et des classes préparatoires (CPGE) biaise, à la fois, la fonction publique, mais aussi l’Université. Un exemple est la différence de moyens attribuée à la formation d’un universitaire (environ 6000€) et d’un Ancien de GE (environ le double). Mais la question se pose déjà dès la sortie du lycée, il y a ceux qui vont en classe préparatoire et ceux qui vont à la fac (ou dans des formations courtes BTS, IUT, etc.).
Cela pose déjà une question est-ce que le recrutement des personnes en CPGE assure d’avoir une place ? Dans les matières littéraires (ENS-Chartes), les chances sont minimes et le retour à l’Université rapide avec souvent de l’amertume, car on revient chez les "loosers" -j’ai fait l’Université ! Pour les sections scientifiques, beaucoup de monde peut entrer à quelque part, même dans des écoles (souvent privées) de peu de valeur (car ayant moins de moyens et aux forts coûts), comme me l’ont montré mes amis engagés dans cette voie. Ceux qui vont à l’Université, sans l’avoir choisi, sont donc dans le dépit par rapport à leurs anciens camarades. De plus, un ingénieur issu de l’Université est moins bien considéré que s’il sortait d’une GE...
Sans compter que les CPGE ne se trouvent pas dans les lycées de banlieue à de rares exceptions près, comme à Toulouse au LP Rive gauche qui forme aux concours de l’ENS et des IEP. Quand on regarde la localisation de ces classes, elles sont toujours centrées dans les quartiers historiques des agglomérations (Lyon, Nancy, Bordeaux, Strasbourg, Toulouse, Lille, Rennes et bien sûr Paris), donc les plus riches.
Pour continuer sur le plan universitaire, la France a fait le choix, après-Guerre, de l’ingénierie, coupant au travers des Ecoles, les faiseurs (ingénieurs) des penseurs (chercheurs) ; la reconstruction rapide du pays justifiait cela, appuyé par la tradition des Ecoles "napoléoniennes" (X, Mines, Ponts). Les chercheurs universitaires et d’Ecoles se rencontrent peu et surtout ont des différences de moyens (locaux, financements, IATOSS) scandaleux au profit des secondes.
En Sciences Humaines et Sociales (SHS), on constate la même chose, la même dichotomie entre Sciences Po et la fac qui se regarde en chiens de faïence, voire pire. On voit aussi des Ecoles comme l’X avoir des centres de recherche en SHS et des facultés de Sciences sociales des sections de mathématiques et informatiques appliquées ; cela n’est pas rationnel. Des synergies existent parfois, mais elles dépendent souvent du bon vouloir des institutions en présence.
On en arrive au paradoxe d’une centralisation universitaire française, incapable de faire des synergies qui apporteraient compétence et compétitivité. L’université et les GE doivent fusionner par région (avec des délocalisations de la région parisienne vers la Province pour respect des équilibres) et avoir une autonomie DANS le cadre de la pluridisciplinarité et d’objectifs définis dans le cadre national à date fixe pour le rayonnement scientifique et culturel de la France : brevets, publications scientifiques larges dans toutes les disciplines, traduction en anglais de travaux dans tous les secteurs tant scientifiques que sociaux et humains. Un exemple, un pays à rayonnement international comme la France ne forme que peu de chercheurs (sauf à sortir l’argent de sa poche) sur le conflit israélo-palestinien ou même le Moyen-Orient, alors que les communautés juive et arabe sont les plus nombreuses d’Europe dans notre pays et surtout que la France est la plus grande puissance du bassin méditerranéen ; ces recherches font l’objet de publications souvent obscures qu’il sera difficile de trouver pour un étudiant lillois si elles ont été publiées à Aix-en-Provence -grave question des bibliothèques divisés en section et centres de recherche et de la distribution commerciale. Les recherches sont laissées à des organismes privés (IRIS, IFRI), comme souvent pour tout ce qui est international (nous y reviendrons plus loin).
La recherche française se doit d’être unie et d’avoir des moyens conséquents tant en SHS qu’en sciences dures, cela réduira les coûts et permettra des synergies qui serviront à tous, car comment peut-on voir des étudiants en M2 propriété intellectuelle à Grenoble à la fin des années 90 n’avoir aucun contact avec les pôles de recherche scientifique de cette ville pour tout ce qui est brevets et marques ?... Cela ne peut se faire que par la fusion des Ecoles et de l’Université et de leurs recherches éparpillées, donc inefficaces.
Pour la question des GE qui donnent un statut de fonctionnaires, le problème vient du fait que leurs élèves, sauf événement rare, ont "fini" leur carrière aux alentours de 20 ans et ne sont jamais sortis de l’école ; donc des personnes qui n’ont pratiquement rien vécu, ne connaissent pas le monde de l’emploi ou de l’entreprise se retrouvent à de très hauts postes de direction très jeunes, et lorsqu’ils partent de la fonction publique ils vont "pantoufler" dans le privé, d’où des désastres comme le Crédit lyonnais ou plus récemment à la tête d’Airbus les guéguerres personnelles entre Enarques, X et Centraliens pour des raisons politiques au mépris de la gestion de l’entreprise, de ses salariés qui vont beaucoup payer et des actionnaires qui ont beaucoup perdu. En quoi un Enarque ou un X est-il formé à la gestion et à l’entreprenariat, même s’il est très brillant ? Des formations publiques et privées (ESC) spécifiques reconnues sont faites pour ça.
Par exemple, les Affaires étrangères et la Défense même s’il leur arrive de faire appel à l’Université n’ont avec elle que rarement des liens organiques, pour tout ce qui tient de l’international ; les spécialistes de ces ministères sortant du formatage de leur formation (ENA, Ecole Militaire) seront consultés, alors qu’un chercheur ayant travaillé 10 ans sur le sujet sera sujet à caution, ou plus simplement laissera dubitatif, on n’ira d’ailleurs souvent rien lui demander s’il est universitaire, c’est la question de l’esprit de Corps qui se transforme de fait en caste.
Pour finir, la suppression des GE entrainera un abaissement des coûts dans le secondaire et un redéploiement du corps professoral plus attaché au CPGE, de plus il est parfaitement anormal que les fonds publics financent aujourd’hui des préparations aux Ecoles de commerces PRIVEES au lieu de financer des formations d’excellence publique dans ce domaine.
Les formations ingénieurs-chercheurs doivent donc passer par l’Université dans des cursus communs, tous les chercheurs doivent être ingénieurs et un ingénieur doit pouvoir faire de la recherche après formation.
L’Université ne doit plus être fragmentée entre sciences dures, sociales et humaines tant géographiquement, qu’administrativement, et pédagogiquement, comme dans les Universités américaines. Les universitaires doivent sortir de leurs chapelles et de leurs privautés, voire principautés (là je sais qu’il y a du boulot).
Ces réformes rapprocheront les étudiants et les chercheurs de l’entreprise, cependant si les fondements d’une recherche viennent du public, l’Université doit en toucher une bonne rétribution pour approfondir ses travaux et aller dans d’autres voies, investir dans le matériel et les hommes.
Des Universités rénovées permettront (et leurs locaux) aux entreprises d’acquérir des produits "clef en main" -les aspects scientifiques, sociaux et humains auront déjà été évalués en amont- qu’ils pourront lancer directement sur les marchés, ce qui est intéressant en terme de croissance et d’emplois. Cela n’empêche pas bien sûr que l’on peut aussi aider la recherche privée, mais si elle choisi de travailler avec le public, l’Université doit être bien rétribuée pour sa recherche et ses étudiants en vivre dignement -cf. la biologiste qui a découvert le gène de l’autisme qui vivait avec une bourse de 1100€ d’EDF, elle part à l’étranger l’an prochain.
Ce que j’ai dit n’engage que moi et comme je suis sur un forum je ne vais pas vous ennuyer plus longtemps. On me dira que cela coûtera cher, c’est vrai, il faudra emprunter pour cet effort, mais il est nécessaire, nous déclinons sur ce thème (je ne fais pas partie des déclinistes à la Baverez). Le but n’est pas de rattraper les autres mais de les dépasser en proportion de PIB. Rappelez vous le Japon, il nous vendait des copies mauvaises dans les années 60, elles se sont bien améliorées 10 ans plus tard, dans les années 80 et 90, c’est une explosion d’innovations, suivi par la croissance accélérée des dragonneaux asiatiques. Le vrai dragon sera la Chine, avec dix fois plus d’habitants que le Japon, qui sait où elle en sera dans 10 ans ? Sans compter, le Brésil, l’Afrique du Sud…
Bien entendu de nombreux points doivent être précisés ou traités. :-)
Olivier H-Pinçon
Répondre à ce message
Envoyez vos articles
Inscrivez-vous à nos Newsletters