Sarkozy , Ségolène
Frédéric Martel | 17 mars 2007 | | 1 commentaires
Royal, Sarkozy, Bayrou et la culture. Sans oublier Internet, Donnedieu de Vabres et la diversité culturelle
Avant-première
Cette interview paraîtra dans Libération ce samedi 17 mars 2007. Il s’agit d’une double-page "Grand angle - Week-end" sur la culture, la France, la diversité culturelle, les Etats-Unis ainsi que Ségolène Royal, Nicolas Sarkozy et François Bayrou. Sans oublier "RDDV" ou Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de la culture.
Pour en finir avec une culture sous tutelle
Par Frédéric Martel, écrivain et journaliste Auteur de De la Culture en Amérique (ouvrage qui vient de paraître chez Gallimard).
Dans la controverse sur les projets des musées à l’étranger, vous avez réagi aux attaques portées contre l’ouverture d’un Louvre à Atlanta.
Comme beaucoup, j’ai été surpris par la « location » du nom du Louvre à des princes du pétrole qui se prennent pour des collectionneurs. Mais je l’ai été aussi par les pétitionnaires quireprochaient au Louvre d’ouvrir une antenne « dans la cité de Coca-Cola ». On peut avoir des réserves sur le projet Abou Dhabi, mais celui d’Atlanta participe davantage d’une démocratisation culturelle. Le musée est installé au cœur d’un quartier noir, près de l’endroit où Martin Luther King est né et où il repose. Il faut prendre au sérieux les possibilités de l’art pour régénérer les quartiers désaffectés : à Chicago, Harlem ou Saint-Louis, la revitalisation des ghettos noirs grâce à la culture, ça marche. Malheureusement en France, l’anti-américanisme est une des matrices de notre politique culturelle. Il y a une grande continuité en la matière de Malraux à Donnedieu, en passant par le refus de Lang de se rendre au festival de Deauville, ou encore les quotas musicaux à la radio, ou le débat sur l’exception culturelle.
Ces dispositifs en eux-mêmes sont-ils critiquables ?
Ils restent essentiels : sans eux, nous n’aurions plus de culture française. Nous avons le droit et même le devoir de protéger notre culture et notre identité. En même temps, il ne faut pas tricher sur les faits dès qu’on parle de culture aux États-Unis. Le marché ne joue pas dans la sphère culturelle un rôle plus grand qu’en France. Tout ce qui est fait chez nous par l’Etat est réalisé chez eux par le secteur à but non lucratif. Les financements culturels publics, surtout indirects, sont à peu près comparables en volume à ce qu’ils sont en Europe, comme d’ailleurs les pratiques culturelles. Leurs actions de démocratisation et de diversité sont au moins aussi efficaces. L’Amérique présente un modèle culturel très vivant, construit sur différentes échelles, constamment en mutation, adaptable, et bien préparé pour affronter la mondialisation et les nouvelles technologies.
Et sans ministère de la culture….
Le système américain repose sur la fiscalité et la société civile : des centaines de milliers d’individus donnent de l’argent et reçoivent en échange des exemptions d’impôt ; les 60 000 fondations aident l’art le plus exigeant ; les musées et les orchestres valorisent l’excellence. Employant des centaines de milliers d’artistes, les universités sont au cœur du système artistique. Les communautés ethniques nourrissent et renouvellent constamment la culture. Enfin, des milliers d’agences publiques jouent un rôle méconnu mais déterminant, notamment dans la revitalisation des quartiers et la démocratisation culturelle. Ce qui est fascinant, c’est la grande autonomie de tous ces acteurs où personne ne définit la culture. Il n’y a pas aux Etats-Unis de parole centralisée qui prétende diriger la création, cette sorte de catéchisme culturel qu’on ressent partout en France de la rue de Valois jusqu’à Libération… Si le ministère de la culture n’est nulle part, la vie culturelle est partout ! Ce système engendre aussi des problèmes très inquiétants et des échecs terribles. Les écoles publiques sont de véritables déserts en matière d’éducation artistique et il y a peu de culture dans les « suburbs ». Les conditions de vie des artistes sont très précaires, en dépit du rôle actif des syndicats. Le mécénat d’entreprise entraîne des dérives. La commercialisation des musées (ce qui est train d’arriver en France) est très critiquable. La création d’avant-garde souffre, notamment le théâtre contestataire. Enfin, il existe une censure artistique, conduite par les agences publiques, inimaginable en France.
Dans la mesure où les dons à la culture reposent sur des incitations fiscales ne s’agit-il pas de subventions déguisées ?
Absolument. Ces innombrables financements culturels publics sont la principale découverte de mon livre. Et on peut dire maintenant aux Américains : Arrêtez de vouloir nous empêcher de financer notre culture, puisque vous le faites aussi !
Et les Etats-Unis se sont vigoureusement opposés à la convention sur la diversité culturelle, qui entre en vigueur ce dimanche.
Qu’elle entre en application ce week-end, c’est formidable. Les Américains auraient dû la signer. Mais méfions-nous des seuls discours incantatoires. D’un côté, les Américains combattent lamentablement cette diversité culturelle à l’OMC et à l’Unesco (1), pour protéger leurs industries, mais ils la valorisent beaucoup de l’autre sur leur propre territoire. Il faut savoir que l’expression même de diversité culturelle est née aux Etats-Unis : la Cour Suprême l’a définie comme nouveau credo américain en 1978 et le Congrès l’a imposée comme priorité des agences artistiques fédérales dès 1980. En France, c’est l’inverse, la diversité culturelle que nous valorisons à l’Unesco, nous ne l’appliquons pas chez nous. Sur de nombreux critères, notamment la diversité ethno-raciale, nous sommes même loin derrière les Américains. Jacques Chirac s’est opposé à la ratification de la charte des cultures et des langues minoritaires ; nous ignorons les cultures régionales, les identités locales. Quant aux cultures des Français issus de l’immigration, c’est l’hypocrisie absolue. Dans les jurys d’attribution de bourses aux Etats-Unis, il y toujours au moins 10% de Noirs, quand on a presque jamais 1% de Maghrébins chez nous. Nous voulons assimiler les Français issus de l’immigration, et non pas les accepter avec leurs cultures. Le modèle républicain est, par définition, l’opposé de la diversité. Donnedieu n’a rien fait pour les quartiers, il n’aide pas les associations et la direction chargée des publics et des quartiers dans son ministère… il l’a dissoute.
Faut-il supprimer le ministère de la culture ?
Bien sûr que non ! Le modèle américain n’est pas transposable en France. Chez nous, l’Etat, les régions et les villes continueront à jouer un rôle essentiel. Mais on doit faire le bilan de notre politique culturelle, surtout au moment où Donnedieu déclare – quelle outrecuidance si l’on y songe - qu’il « souhaite rester ministre de la culture ». Le bilan ? En communication il a réussi, car RDDV est un bon attaché de presse de son image ; mais le ministre de la culture a lui totalement échoué. Son administration est désorganisée et démoralisée, son action clientéliste et ses nominations médiocres, son cabinet calamiteux. On a un ministère asphyxié qui n’a plus prise sur un système culturel fossilisé. Et de Malraux à RDDV, on a un résumé saisissant du déclin du ministère de la culture.
Mais ces problèmes ne sont-ils pas d’ordre structurel, comme en témoigne la crise chronique de l’intermittence ?
Le dossier des intermittents n’est pas réglé, au contraire. Pour les artistes, les conditions sociales se sont détériorées et ils perdent confiance en eux ; pour la collectivité publique, le coût n’a cessé de croître : 242 millions d’euros supplémentaires déjà dépensés pour le fonds « transitoire » géré par l’État. Dans les télés publiques et à TF1, les abus et les combines se généralisent, financées, via l’Unedic, par les salariés du privé. Nous sommes en train de conduire notre vie culturelle à la dépression et d’assécher la création. A Paris, aujourd’hui, un RMIste sur sept est un artiste : 7 800 sur 59 000 allocataires. Que faire ? J’ai comparé les deux millions d’artistes qui travaillent aux USA aux 440 000 en France (chiffres équivalents en proportion). Notre problème n’est pas d’avoir trop d’artistes, ni trop d’intermittents du spectacle, comme on le dit souvent, mais de ne pas avoir assez d’opportunités de travail. Il aurait fallu réorienter l’ensemble de notre politique culturelle vers la création d’emplois culturels et non plus seulement vers la gestion de la misère. La « creative class » (la classe créative) est le premier gisement d’emplois aux Etats-Unis, avec les industries culturelles, les universités, la médiation culturelle, le numérique. Le bilan est aussi calamiteux sur le téléchargement : un an après la loi DADVSI, les artistes ne sont pas mieux rémunérés, ceux qui téléchargent légalement de la musique sont pénalisés par les mesures de protection des supports, les internautes qui le font illégalement sont poursuivis, mais les tribunaux les relaxent toujours davantage. Les jeunes Français qui innovent sur Internet partent aux États-Unis. Donnedieu est le dindon de cette farce : il a cédé aux lobbies et aux industries culturelles par clientélisme, et aujourd’hui les majors construisent dans son dos de nouveaux modèles fondés notamment sur la gratuité et la publicité. On ne mettra pas des millions de jeunes en prison. Ségolène Royal a compris cela car elle savait que ses propres enfants téléchargeaient.
Vous avez signé l’appel des intellectuels en faveur de Ségolène Royal. N’êtes-vous pas effaré de l’absence de la culture dans la campagne et du flou de ses propositions culturelles…
Oui, j’ai signé cet appel et vous avez raison : on ne sait pas trop ce qu’elle pense. Il existe d’ailleurs 10 commissions et réseaux différents qui s’affrontent autour d’elle sans aucune coordination… et tous m’ont auditionné ! Je ne nie pas le problème d’organisation dans sa campagne, mais j’ai aimé son discours de Villepinte, celui « des mille » lundi et son interview aux Inrocks mercredi. On annonce aussi un grand discours culturel le 26 mars à Nantes : attendons pour juger. De toute manière, je préfère la mao-spontanéïtude de Royal à l’organisation trop bien huilée de Sarkozy. On ne sait rien non plus des idées des candidats de la gauche radicale, dont l’absence de propositions concrètes est significative. Quant à Bayrou, comme avec Donnedieu, c’est le vide culturel absolu : de bons sentiments et de beaux tracteurs, et cinq ans de retard pour la France.
Vous avez été attaché culturel aux États-Unis et vous êtes également sévère vis-à-vis de notre politique culturelle diplomatique.
Il y a un secret bien gardé en France, c’est l’échec complet de cette politique ! On conditionne notre action culturelle à la diplomatie, nos attachés culturels obéissent à des consuls incompétents, on nomme des diplomates et des énarques pour animer nos services culturels, et on organise un secteur audio-visuel public extérieur incohérent, redondant et inefficace. La culture au quai d’Orsay, c’est un système centralisé, bureaucratique, et beaucoup de dîners chez les ambassadeurs. Personne ne le dit car la grandeur de la France est en jeu ! Ce système n’est plus réformable : il faut le changer. C’est cela aussi le projet du Louvre à Atlanta : le signe du retrait des affaires étrangères et l’entrée en scène des institutions nationales dans l’action extérieure. Je ne crois plus le quai d’Orsay capable de gérer notre politique culturelle étrangère. Il doit déléguer cette action, et ses budgets, à des agences et à des institutions qui comme le Louvre savent mieux ce qu’il faut faire. En France même, je crois en une vraie décentralisation culturelle : il faut que le ministre cesse de nommer les directeurs des théâtres et des musées et que ceux-ci soient réellement autonomes. Sur de nombreux sujets, nous devons changer d’état d’esprit, être audacieux : pourquoi ne pas supprimer les directions régionales des affaires culturelles, qui sont « l’œil de Moscou » en province, instituer des règles déontologiques claires et fixer des mandats non renouvelables. On pourrait favoriser l’accompagnement des publics et l’« outreach » dans les quartiers et les écoles en leur conditionnant une partie des subventions publiques. Et pourquoi ne pas imaginer une répartition du budget du ministère de la culture au prorata du nombre d’habitants des régions et villes : c’est le seul moyen pour rompre avec un centralisme obsolète qui donne toujours l’avantage à l’art élitiste à Paris. La création de nouveaux emplois culturels passe par les universités, le numérique et l’industrie. C’est la solution pour sortir par le haut de la déprime culturelle française et de la crise des intermittents. Pour soutenir le numérique, au moment où des pans entiers de la culture sont en train de basculer vers Internet, il faut lancer un plan d’ensemble pour aider les start-ups à émerger, avec des crédits d’impôts. Il faut tout à la fois mieux soutenir nos industries culturelles et mieux les réguler : nous avons besoin d’industries de l’« entertainment » puissantes pour être compétitifs. Au-delà, il faut surtout définir un cap : décentraliser, privilégier la fiscalité sur la subvention, casser le catéchisme culturel français reflétant le consensus des élites, permettre une réappropriation citoyenne de l’action culturelle et valoriser réellement la diversité des cultures issus de l’immigration. En un mot : en finir avec une culture sous tutelle.
Propos recueillis par Vincent Noce
(* De légères modifications peuvent exister entre cette version et celle qui sera publiée dans Libération, compte tenu des impératifs d’édition du journal).
- Frédéric Martel






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