Afrique , crise du politique
Jean-Marie Toko | 28 octobre 2009 | | 1 commentaires
Régressions démocratiques en Afrique et africanisation de la gouvernance et des moeurs politiques françaises
Il est maintenant évident que le slogan de la rupture n’a plus aucune signification. Le premier à s’en balancer n’est autre que celui-là même qui en avait fait l’un de ses leviers pour accéder à la présidence de la République française à savoir M. Nicolas Sarkozy.
Ce constat vaut également pour la politique internationale, notamment en qui concerne les relations franco-africaines. Les velléités de rénovation dans ce domaine, un certain temps hautement affichées, ont fait place au retour en force de tout ce qui a fait la notoriété de la ténébreuse France-Afrique, comme on l’a vu lors du scrutin présidentiel du 30 août au Gabon.
L’empressement ‘’tactique’’ des autorités françaises à se féliciter du « bon déroulement du scrutin » et ce, dès le lendemain, sans même attendre l’avis de la commission nationale électorale, ni celui des observateurs habituellement dépêchés pour ces circonstances en Afrique, est particulièrement symptomatique.
C’est que dans la confusion qui s’était instaurée à l’issue de cette consultation, violemment contestée ultérieurement, où les trois principaux protagonistes(1) se proclamaient vainqueur, chacun de son coté, sur la base de chiffres qu’ils étaient les seuls à connaître, la France se préparait à reconnaître la victoire de celui en faveur duquel elle avait discrètement mais efficacement œuvré : Ali Bongo en l’occurrence, fils du défunt président Omar Bongo, qui a pour lui l’appareil d’Etat et le parti dominant hérités de son père pour s’imposer, au bout du compte, quoi qu’il advienne.
Il n’y a donc rien de nouveau sous le Ciel de la politique française en Afrique alors que l’on assiste, comme le soulignent de nombreux médias, à une régression de la démocratie, qu’on s’était illusionnée de voir progresser depuis la Conférence des chefs d’Etat de France et d’Afrique de la Baule en 1990.
Excepté la tentative avortée de modifier la constitution pour permettre au président Kérékou de briguer un troisième mandat au Bénin en 2006, depuis quelques années, hold-up électoraux, putschs militaires et constitutionnels avec ou sans assassinat, se sont multipliés sur le continent africain, au sud comme au Nord du Sahara.
Cette situation tend à se généraliser avec une recrudescence du bâillonnement des libertés démocratiques, de la répression, y compris dans le sang, des syndicats et de l’opposition, et un renforcement sans retenue de l’arbitraire politique et du népotisme.
Quant aux ambitions initiales de l’Elysée en matière des droits humains et de la démocratie comme toile de fond de la politique internationale, la coopération et le développement, elles sont passées à la trappe, avec la disparition du Secrétariat d’Etat des droits de l’homme rattaché au ministère des affaires étrangères.
Retour donc au statut-quo ante. La nouveauté, en revanche, c’est le style avec lequel le président Sarkozy exerce le pouvoir, ici en France, dans un genre qui s’apparente, de plus en plus et sous de nombreux aspects, nonobstant certains clichés, à celui de la gouvernance de ses pairs africains. Cette tendance rapprochera, sans aucun doute, les dirigeants français actuels des dirigeants africains.
En voici, pêle-mêle, une évocation non exhaustive de certaines de ses manifestations :
Le président Sarkozy fait limoger préfet de région et directeur de la police, coupables de n’avoir pas su lui épargner, lors de sa visite à Saint-Lô dans la Manche, en janvier dernier, les échos de la colère de manifestants très remontés, lui signifiant leur opposition à la réforme de l’éducation. Exactement comme l’aurait fait, en son temps, Idi Amin Dada dans une province de son Ouganda natal.
Les médias rapportent que lors de son passage au dernier salon de l’agriculture, il a fait masser supporters et partisans pour l’ovationner et animer sa visite. Ce n’est pas sans rappeler les anciens présidents togolais Gnassingbé Eyadéma et le guinéen Ahmed S. Touré qui étaient très friands de ce type de mise en scène lors de leurs apparitions en public.
On peut évoquer le départ brutal de l’ex-présentateur vedette du 20 heures de TF1, PPDA, débarqué semble-t-il pour avoir tenu des propos teintés d’une certaine ironie envers Sarkozy à l’occasion des premiers pas de ce dernier dans la cour des grands de ce monde. Vis à vis de la presse, c’est chose courante dans le registre de l’autoritarisme de tout chef d’Etat africain qui se respecte.
La nomination de François Peyrol à la tête du groupe Banque populaire et Caisse d’Epargne il y a quelques mois, et la toute récente publication de deux décrets instituant des « bases de données » pour la police en lieu et place du fichier Edvige, démontrent la capacité de l’exécutif français à se passer des procédures institutionnelles pourtant solidement établies dans ce pays.
Les amis africains du président Sarkozy ont dû se demander de quoi de plaint-on, étant donné que la pratique discrétionnaire du pouvoir, le népotisme et l’arbitraire sont les règles de gouvernance sous les tropiques.
On peut mentionner des bouleversements beaucoup plus préjudiciables à certaines institutions républicaines comme celui de la suppression programmée du magistrat instructeur ou juge d’instruction qui, dans le système judiciaire français, symbolise l’indépendance de la justice face à l’exécutif.
Le fameux lapsus du président Sarkozy confondant les statuts de prévenu et de coupable, à propos de l’affaire Clearstream en cours de jugement est, dans ce contexte, révélateur d’un certain état d’esprit. L’aboutissement d’une telle réforme, certainement et heureusement réversible sous une autre présidence et une autre majorité, donnerait du système judiciaire français l’image de celle des pays sous-développés, où la justice a la réputation d’être à la botte du pouvoir politique.
Au point où l’on en est, la préparation de l’avenir politique de ses propres enfants ne devrait pas étonner. Le président Sarkozy s’y emploie avec vigueur, à l’instar de ses homologues sénégalais et égyptien, occupés à planifier le destin national de leurs héritiers respectifs. La bonne méthode : user et abuser du favoritisme, ici comme là-bas.
Autour de lui, le président Sarkozy doit inspirer cette espèce de crainte qui nourrit la dévotion voire la servilité. L’hypocrite approbation quasi-unanime de son projet de propulser l’un de ses fils à la tête de l’Epad, et le soulagement, cette fois plus qu’unanime et détonnant de sincérité, qui en a salué l’abandon, exhalent la bassesse quotidiennement observée dans les milieux proches du pouvoir, en Afrique ou dans les émitats et royautés du Moyen-Orient pour ne pas déplaire au chef et conserver ses bonnes grâces en toutes circonstances.
Enfin, chacun aura remarqué les rapports du président Sarkozy à l’argent, son goût prononcé pour le luxe, les parades fastueuses et les milieux argentés et ceux du showbiz. L’intéressé s’est d’ailleurs, lui-même, appliquer à le faire savoir, à telle enseigne que l’opinion publique lui a attribué le sobriquet de ‘’Président bling-bling’’.
Ici encore, on peut faire une certaine analogie avec les temps où certains dirigeants africains comme l’Empereur Bokassa, défrayaient la chronique et attiraient des meutes de photographes du monde entier par l’exhibition de l’environnement luxueux dans lequel ils aimaient paraître.
Après des décennies de France-Afrique, normal que la gouvernance française finisse par s’africaniser. Certains parleront de république bananière, mais avec des pommes dit-on. Mais pour quelqu’un comme Nicolas Sarkozy, président d’une ancienne puissance coloniale auréolée d’une grande œuvre civilisatrice de par le Monde, c’est un bien curieux cheminement quand on se rappelle que selon lui « (…) l’homme africain n’est assez entré dans l’histoire ».
Paris, le 24 octobre 2009.
(1)Ali Bongo, Pierre Mamboundou et André Mba Obame qui ont respectivement obtenu, selon les résultats officiels validés par la Cour constitutionnelle gabonaise, 41.79, 25.64 et 25.33 % des suffrages exprimés dans ce scrutin à un seul tour.
- betanonyme







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