Guerre
Courrier des Balkans | 8 août 2008 | | 0 commentaires
Radovan Karadžić est arrivé à La Haye : il est temps d’en finir avec le mythe
Radovan Karadžić a été transféré au petit matin à La Haye, dans un avion du gouvernement serbe. Il est arrivé à la prison internationale de Scheveningue peu après 7 heures. L’homme qui croyait être devenu un mythe, qui croyait s’être détaché des contingences terrestres pour incarner le destin de son peuple, va devoir rendre compte de ses crimes devant un tribunal humain et terrestre. Un texte de l’écrivain bosnien Aleksandar Hemon.
À Sarajevo, Radovan Karadžić vivait dans un immeuble situé juste en face de mon école secondaire. Je viens de le découvrir tout récemment, car je ne me souviens pas l’avoir jamais vu en ce temps-là. Vous me direz, cela fait bien longtemps : j’ai fréquenté le lycée Ognjen Prica de 1979 à 1983. Pourtant, il me semble maintenant que j’aurai dû le remarquer : la grosse tête, la crinière grise, la forte mâchoire, les fossettes profondes, les yeux semblant incapables de produire autre chose qu’un regard qui vous fusille.
Ne pas m’en souvenir m’étonne à peine, car ce n’est qu’après avoir pris connaissance de ses crimes que j’ai commencé à penser que j’aurais dû être capable de détecter « la karadžinité » de Karadžić. Le fonds de l’affaire, c’est que Karadžić, à cette époque et jusqu’à la guerre, était un banal citoyen de la ville qu’il allait détruire – rien ne le distinguait de son environnement.
Dans son brillant essai sur Karadžić (« Stocking Hat », dans Sarajevo Blues) Šemezdin Mehmedinović écrit qu’en feuilletant un annuaire téléphonique des années 1991-19992 il avait trouvé 21 entrées pour le nom de famille Karadžić. En plus de Radovan, il y avait « 10 Musulmans, 9 Serbes et 1 Croate ».
Les professeurs avaient l’air de professeurs... La première fois que j’ai entendu le nom de Karadžić, c’est quand il est devenu le (grand) chef du SDS. Pour moi, ce nom ne disait rien. Plus tard, j’ai appris qu’il était psychiatre et poète, un de ces types qui passent leur temps dans les kafane, à boire, à faire des commérages et à écouter des poètes russes, réaffirmant ainsi l’existence de la fameuse « âme slave ». J’ai fréquenté quelques-uns des pères fondateurs du SDS. Nikola Koljević, Slavko Leovac et Vojislav Maksinović - tous trois ont été mes anciens professeurs. J’ai aussi connu Aleksa Buha, un professeur de philosophie de la Faculté de philosophie où j’ai passé mes diplômes, Momčilo Krajišnik, qui avait travaillé avec ma mère à un moment, Velibor Ostojić, professeur de diction à la Radio de Sarajevo, chez qui l’on m’avait envoyé pour corriger mon bégaiement.
Autant de planètes d’un univers bizarre, tournant autour de Karadžić. Quand ils apparaissaient en public, ils produisaient un contraste saisissant avec sa grossièreté titanesque : les professeurs ressemblaient à des professeurs, des intellectuels, pas tout à fait à leur place sous les feux de la rampe, alors que lui, Karadžić, se délectait d’attirer l’attention.
C’était la star de la Serbité, il parlait avec de grands gestes, lançant de sombres prédictions sur le destin qui attendait les Serbes. Il donnait une image d’une tranquillité impitoyable, celle de quelqu’un qui se moque de ce que les autres pensent. Cette attitude est toujours fascinante et effrayante pour les Bosniaques, toujours soucieux de ce que les gens, « le monde » (svijet) pourraient dire.
Je me souviens d’avoir assisté à une conférence de presse du SDS en 1991. Karadžić était assis derrière un bureau, bien au centre, face aux journalistes, ses longs bras déployés comme des ailes, les mains reposant sur les bords du bureau comme s’il était sur le point de le soulever et de le flanquer sur la tête des journalistes apeurés. À côté de lui, il y avait Koljević, petit, l’air d’une souris, derrière ses grosses lunettes, jouant délibérément les faire-valoir. Karadžić parlait d’une voix sévère, inflexible, se moquant bien de charmer la presse, comme s’il nous faisait la faveur de s’adresser à nous- car toute la presse, à part quelques journalistes élus, dans son esprit, ne regroupait que des ennemis avérés du peuple serbe.
Le début du génocide
Comme à l’accoutumé, il déclara que pseaient des menaces contre la Serbité, et que s’ils ne réagissaient pas avec détermination, les Serbes allaient se faire « baiser ». Il ne s’est pas excusé pour l’emploi de ce mot en public. Bien au contraire, il a affirmé que c’était là le mot légitime, souvent utilisé par les Serbes. Sa grossièreté revendiquée montrait sa résolution de ne pas mâcher ses mots, de ne pas participer à un discours convenu, parce qu’il y avait un travail à accomplir, celui de sauver la Serbité à tout prix.
Il a montré la même détermination puissante et éclatante au début de 1992 dans son discours infâme, à glacer le sang, au Parlement de Bosnie, convoqué pour légiférer sur le référendum sur l’indépendance. Débordant de la même aisance impitoyable, il a mis en garde le Parlement du risque d’extermination du peuple musulman si celui-ci votait pour l’indépendance. Il avait l’air prêt à mettre en œuvre cette extermination, et toute son attitude montrait qu’il n’avait pas peur du tout de faire ce travail. Il se conduisait comme s’il donnait un avertissement honnête : il essayait de les aider avec générosité.
C’est la première fois, je pense, qu’il a assumé ce rôle de maître absolu de la vie et de la mort de tout un peuple, ce fut le début du génocide. Il pouvait renoncer à ce génocide, avait-il l’air de dire, en dépit des préparatifs, si les Musulmans étaient prêts à renoncer à leur indépendance, mais il était néanmoins prêt, citant le vladika Danilo de La couronne des montagnes [1] à « que s’accomplisse ce qui ne peut pas s’accomplir », et à déchaîner la tempête. On pouvait voir combien il se réjouissait de son pouvoir. Pas étonnant que le mandat d’arrêt d’Interpol indiquait comme seul trait distinctif une « attitude flamboyante ».
C’est une erreur de chercher une quelconque continuité psychologique dans l’esprit d’un criminel de guerre, de chercher des tendances génocidaires dans sa vie d’avant guerre. La guerre et le génocide créent les identités, un criminel de guerre est une personne différente de ce qu’elle était avant guerre, et pendant la guerre. Néanmoins, l’identité d’hommes comme Milošević et Mladić a été déterminée par les structures dont ils faisaient partie avant la guerre. Le Parti a appris à Milošević à détecter, à recruter, à utiliser et à se débarrasser de ses alliés.
On peut imaginer Milošević, s’il n’y avait pas eu les guerres yougoslaves, s’échinant sans fin, dans les congrès du parti, à former des alliances, à amasser en toute tranquillité pouvoir et richesses. Mladić aurait continué à être un officier sévère de l’armée, trouvant une issue à ses besoins meurtriers dans les structures militaires (pour moi c’est facile à imaginer, car je l’ai vu faire son boulot de soldat comme commandant de la garnison de Štip, en Macédoine, où j’ai souffert comme conscrit dans les années 1983-1984).
Karadžić était un homme différent. Il a pleinement existé en organisant le génocide, il était invisible avant et il est invisible depuis. L’étoile de Karadžić a brillé dans les cieux obscurs d’un crime immense. C’est la raison pour laquelle Karadžić est toujours aussi populaire chez les Serbes de Republika Srpska et de Serbie. Tel un être mythologique, il est venu de nulle part pour accomplir la tâche qui devait être accomplie, effacer les « Turcs » de la surface de la terre et créer un royaume céleste éternel, complétant le travail mythologique commencé il y a des années à la bataille de Kosovo. Il se moquait de ce que le monde pourrait dire, car le monde n’était qu’un grain de sable dans la lutte éternelle des Serbes pour survivre et vivre comme peuple céleste, il était à jamais prêt à sacrifier même son être moral pour ce peuple.
Un procès pour effacer le mythe
Alors que l’aura mythologique de Milošević a faibli à cause de sa mauvaise gestion du Projet national serbe et que l’aura de Mladić n’a jamais été très fort à cause de son allure militaire, l’aura de Karadžić a été rehaussée par sa retraite dans un décor de forêts et de montagnes après l’abandon de ses positions politiques en 1996. Comme un hajduk, les légendaires hors-la–loi serbes, il est devenu le loup solitaire sauvant la Serbité du péril, survivant à la face du grand ennemi, les « Turcs » et le monde tout entier, prêt à sortir de l’ombre comme un héros en cas de nécessité.
Karadžić à La Haye : tel est le remède à la mythologie nationaliste serbe. Scheveningue n’est pas un espace mythologique, c’est une prison. Là, Karadžić sera exposé à la lumière qui dispersera l’obscurité de la mythologie nationaliste. Il sera au centre d’un procès légal, un procès reposant sur des documents et des témoignages, ce qui va démythologiser ses actes et démanteler son univers criminel. L’homme qui pensait être plus grand que le monde, qui croyait avoir le droit de dispenser des rétributions divines au nom de son peuple, a besoin de revenir à l’humilité du tribunal terrestre. Le temps est venu de chasser le mythe Karadžić pour faire la vérité sur ses crimes.
Par Aleksander Hemon
- aline
Un article issu de : http://balkans.courriers.info/
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