Sécurité , Femmes
Démocrypte | 26 novembre 2007 | | 3 commentaires
Questions sur la violence (I) : Sarkozy, Amara et les violences contre les femmes.
"C’est une lâcheté qui finit par devenir une complicité, que celle qui consiste à excuser l’inexcusable" affirma Nicolas Sarkozy, lors de l’Université d’été des jeunes populaires (03/09/06). La droite refuse de « penser » la violence, car « comprendre » la violence, se serait l’ « excuser. » Pourtant, penser la violence, est la condition sine qua non, à l’élaboration de réponses sociales efficaces. Ne pas la penser, c’est se satisfaire de l’inefficacité, c’est renoncer à réduire les violences (pour continuer à en faire ses choux gras électoraux ?). La violence est un phénomène protéiforme, aussi je tenterais, au long d’un cycle d’articles, d’interroger la violence, par des angles chaque fois différents.
Jeudi 15 novembre 2007, je me suis rendu à la Bourse du travail de Bobigny pour y entendre les intervenants d’un colloque sur la question de la violence contre les femmes.
Intitulé « Dire la violence, pour l’interdire » (1) , ce colloque était organisé par l’Observatoire des violences envers les femmes du Conseil général de Seine-saint-Denis.
La violence contre les femmes est un thème qui suscite la plus vive compassion chez les hommes politiques. Lors de la présidentielle, Sarkozy, recensant les violences et injustices subies par les femmes, martelait : "Je veux vous dire que ces situations sont inacceptables sur le territoire de la République. Mais je veux vous dire aussi, parce que c’est la vérité, que cela fait trop longtemps qu’on les tolère. Comme on a toléré trop longtemps que ce soient les femmes battues qui quittent, la nuit, avec les enfants, le domicile conjugal" (Discours prononcé lors de la rencontre "Femmes et égalité des chances", le 06/04/07) (2). Discours habituel : rien n’avait été fait avant lui, mais après les élections, on verrait ce que l’on verrait…
Depuis l’élection, il faut "dire aussi, parce que c’est la vérité", l’intolérable semble être redevenu des plus supportable. Aucune politique ambitieuse n’est au rendez-vous. Pour preuve, le nouveau plan triennal (2008-2010) de « lutte contre les violences faites aux femmes », présenté en catimini le 21 novembre par Valérie Létard, secrétaire d’Etat à la solidarité, qui ne contient aucune mesure significative (nous y reviendrons) (3).
VIOLENCE CONTRE LES FEMMES : ÉTAT DES LIEUX
Rappelons l’état des lieux : les femmes sont les principales victimes des violences, quelques soient leurs formes. L’enquête de « victimisation » de l’Insee, menée auprès d’un échantillon de plus de 11 200 personnes majeures au premier trimestre 2007, pour le compte de l’Observatoire nationale de la délinquance (OND) (4), dénombre 1,1 million de femmes victimes de violence, contre 900 000 hommes, sur la période 2005-2006. Ce fait s’explique par le fait que les femmes sont - avec les enfants - les principales victimes des violences intrafamiliale (sur les 820 000 personnes majeures agressées dans l’espace familial, 90% sont des femmes) ; d’autre part, les femmes sont les principales victimes des violences sexuelles commises dans l’espace public ; et elles ne sont pas épargnées par les violences crapuleuses (vol avec violence, « car-jacking » c’est-à-dire agression de l’automobiliste pour lui dérober son véhicule).
En 2004, 162 femmes ont été victimes d’homicide ou de coups et blessures ayant entraîné la mort, du fait de leur compagnon (observatoire national de la délinquance - étude publiée en 2006). Une femme meurt donc tous les trois jours sous les coups de son compagnon. Si ce chiffre est moindre que celui des homicides sur les enfants (un peu plus de un par jour), l’addition des deux témoigne de ce que la famille reste, pour les femmes et les enfants, un lieu plus dangereux que la rue.
Et encore fait-il admettre qu’il y a la réalité, et ce que l’on sait d’elle ! Notre connaissance dépend des plaintes déposées ou de la capacité des tiers à repérer les violences et à aider les victimes à demander de l’aide et à porter plainte.
Or certaines formes de violence passent encore inaperçues et n’éveillent pas la vigilance des professionnels en contact avec les femmes. Une représentation assez générale, par exemple, tend à laisser penser que les violences dans un couple surviennent après quelques années communes ; en telle sorte que l’attention se porte plus volontiers sur les trentenaires que sur les jeunes femmes. Le colloque « Dire la violence » a révélé les résultats d’une enquête sur les violences subies par les jeunes femmes (enquête auprès de 1566 jeunes femmes âgées de 19-24 ans, résidants en Seine-saint-Denis) (5). L’enquête relève que les violences peuvent être très précoces dans l’histoire d’un couple ; et, d’autre part, que nombre de jeunes filles subissent des violences dès l’enfance et l’adolescence. 23% des jeunes femmes interrogées déclarent avoir subie des violences physiques au cours de leur vie, le plus souvent avant 16 ans. Et 13%, d’entre elles, ont subies des violences sexuelles (de l’attouchement au viol) au cours de leur vie. Les ¾ des viols ont été commis par des personnes proches (parents, proches, petit ami). Si le plus grand nombre des violences exercées sur les jeunes filles, l’ont été avant 16 ans, 11% des jeunes femmes enquêtées déclarent des violences physiques au cours des 12 derniers mois, et 5% déclarent avoir subies des violences sexuelles sur la même période. L’enquête souligne aussi l’impact sanitaire de ces violences : 34% des femmes ayant subies des violences physiques et sexuelles ont fait des tentatives de suicide (celles qui ont réussi leur suicide n’ont évidemment pas été interrogées…).
Le Dr Gilles Lazimi, généraliste au centre municipal de santé de Romainville, a souligné qu’un travail de formation des professionnels est nécessaire pour que ceux qui rencontrent ces femmes puissent les prendre en charge. Gilles Lazimi a présenté une étude (6) menée à partir d’un questionnaire comprenant trois questions sur les violences « verbales », « physiques » et « sexuelles. » Les médecins participants (38 médecins de Centre de santé, 13 généralistes libéraux, 2 sages-femmes) avaient reçu une formation préalable et pouvaient orienter les femmes victimes de violence vers des dispositifs adaptés. Ils devaient poser les trois questions à dix patientes, au cours des mois d’avril et mai 2007. L’enquête-action s’est déroulée sur toute la France (mais les deux tiers des consultations ont cependant eu lieu en Ile-de-France et, pour la moitié d’entre elles, en Seine-Saint-Denis). Cette "étude-action" a permis de montrer que "le questionnement direct systématique sur les problématiques de violences faites aux femmes est possible, simple et facile", et que les femmes, pourvu qu’on les interroge, prennent aisément la parole et qu’en somme "les résistances viennent plutôt des professionnels". Sur les 557 femmes interrogées, 43 % d’entre elles ont révélé avoir été victimes de violences physiques au cours de leur vie, et près de 18 % ont rapporté des violences sexuelles. Les médecins ont jugé ce travail « utile », car leurs patientes leur apportaient un nouvel éclairage sur leurs symptômes. Le fait que les femmes victimes de violences soient surreprésentées dans une population demandeuse de soins (par rapport à la population générale) confirme l’impact sanitaire de ces violences.
LES LIMITES DE L’ACTION PUBLIQUE
La législation a considérablement évoluée et, formellement, les époux sont, aujourd’hui, des « égaux ». Peu à peu, le père a perdu sa position de despote familial : en 1938, la « puissance matrimoniale » à été supprimée ce qui a diminué les droits du père sur l’épouse ; en 1970, l’ « autorité paternelle » a été abolie au profit de l’ « autorité parentale » ; en 1985, la loi a définit les droits des « conjoints » ; en 2005, le père perd un ultime « privilège » : celui de transmettre de manière automatique son nom à sa progéniture. La loi du 4 avril 2006 a fait du lien affectif entre l’auteur des violences et la victime une circonstance aggravante des faits de violence ; et elle a consacré la jurisprudence de la Cour de Cassation, reconnaissant l’existence du viol et des autres agressions sexuelles à l’intérieur du couple. Le nombre de condamnations, pour des crimes ou délits commis dans l’espace familiale, a été multiplié par 3 en dix ans : il y a eu près de 5000 condamnations en 1996 ; elles ont été de 12 000 en 2006. 91% des auteurs de violences ayant entraîné une interruption de travail supérieure ou égale à 8 jours sont condamnés à une peine de prison. Dans le monde du travail les violences contre les femmes devrait être mieux prise en compte dans l’avenir. Il existe déjà l’accord national interprofessionnel sur l’égalité professionnelle (2004) et l’accord européen contre les violences et le harcèlement (27 avril 2007). Un projet de loi contre les discriminations est en cours d’examen. Il prévoit une prise en compte du harcèlement par l’environnement de travail allant au-delà de la notion très restrictive et difficile à prouver de « pressions pour obtenir des faveurs sexuelles. » (7)
Des campagnes médiatiques incitent les femmes à porter plaintes. Mais la faiblesse de l’aide concrète suscite le désarroi des victimes. Marie Bellanger, responsable du 3919, le service d’écoute des violences conjugales, rapporte, dans une interview à Libération (26 mars 2007) (8) : "Elles disent : « Vous mettez en place ce numéro d’appel, mais après ? » Elles attendent une prise en charge plus importante. On leur dit que c’est un début. Que cela sert à mesurer l’ampleur du phénomène. C’est le premier maillon de la chaîne. Cela servira à faire remonter les besoins auprès des autorités. Mais c’est vrai qu’après leur appel, si elles ont besoin d’être hébergées, on les renvoie vers le 115 (le numéro d’urgence sociale). Alors qu’on sait que le système est saturé, que les centres d’hébergement ne peuvent accueillir les femmes qui en ont besoin. Tout cela est également lié à la problématique du logement. "
Le plan triennal ne prévoit rien en terme de création de places nouvelles. Tout juste y a-t-il une volonté d’améliorer la « coordination », engagement qui ne mange pas de pain !
Quel trésor d’argumentation faut-il déployer pour que les décideurs prennent la mesure des difficultés rencontrées par les victimes ? Le Dr Gilles Lazimi, non sans ironie, s’est demandé si les pouvoirs publics se mobiliseraient mieux s’ils mesuraient l’impact des violences conjugales sur… les comptes de la sécurité sociale. Réduire les violences, réduirait les interventions en service de traumatologie, diminuerait le nombre d’affections liées à la « somatisation » (notamment pulmonaires, cardiaques ou métaboliques –diabète) et réduirait les problèmes de santé mentale (dépressions, syndrome post-traumatique, abus de substances psychoactives, troubles émotionnels, troubles psychosomatiques, troubles du sommeil, troubles de l’alimentation, etc.). Emmanuelle Piet, médecin, responsable de la planification familiale au CG du 93 en a rajouté dans le registre ironique du « si vous ne pensez aux femmes, pensez au moins à votre portefeuille ! » : combien d’économie ferions-nous sur les budgets de santé et de police au vu de l’impact dévastateur de ces violences sur les enfants ?, s’est-elle demandée. Elle a souligné l’impact sur les garçons qui, soit, s’effondrent psychiquement devant le spectacle de la destruction de l’objet aimé, soit résistent à leur propre destruction, en intégrant comme « normal » la violence contre les femmes, au risque de reproduire, demain, les mêmes comportements ? Et de rappeler que bien souvent lorsque la violence s’abat sur la mère, elle tombe aussi les enfants.
Sur ce point, Emmanuelle Piet risque surtout d’être entendue… bien au-delà de ses espérances. Le gouvernement annonce (objectif 11.4 du plan) qu’une centaine de familles ayant reçu l’agrément de leur Conseil général pourrons être financée pour l’accueil d’une femme victime et de ses enfants… L’objectif 12 du Plan préconise de mieux mesurer l’impact des violences conjugales sur les enfants. On voit, ici, venir l’Etat avec ces gros sabots : puisque les Conseil généraux s’occupent déjà des enfants maltraités (10 400 enfants suivis par l’aide sociale à l’enfance, en 2005, ont été signalé dans un contexte la violence conjugale), pourquoi ne pas faire un « package » (enfants en danger + femmes battues) et transférer le tout à la charge des Conseils généraux !?! Pourquoi pas, en effet, au vu de l’incurie de l’Etat ! Mais à condition que l’Etat transfère vers les Conseils Généraux les moyens d’une politique conséquente.
Quant à la volonté, pourtant inscrite dans la loi du 4 avril 2006, de faire que se soit le conjoint violent qui soit contraint à quitter le domicile plutôt que l’épouse, elle se heurte aux mêmes limites d’offre d’hébergements. François Molins, procureur au Tribunal de Bobigny, déclarera avoir six places, payées par la DDASS, pour héberger et éloigner des conjoints violents : six places pour tout un département, cela ne se commente même pas !
DERRIÈRE LA COMPASSION, LA STRATÉGIE DU BOUC-ÉMISSAIRE
On en revient à ce constat : le « moment » compassionnel (et électoral) passé, le Président essuie ses larmes et se souvient que, comme maire de Neuilly sur Seine, il s’était abstenu de favoriser l’implantation de la moindre structure d’hébergement, préférant sans doute voir sa bonne ville peuplée d’habitants capables de payer la taxe d’habitation, plutôt que par des femmes déboussolées par la violence. Femmes qui, le temps de leur « reconstruction », vivotent bien souvent avec les minima sociaux. De plus, leur accorder un hébergement ne suffit pas toujours : l’accompagnement est long, car la violence induit une perte totale de confiance en soi, le bourreau ayant œuvré pour que sa victime se persuade qu’elle ne subit que ce qu’elle « mérite », en soulignant à tout instant, sa « nullité », son « incompétence », sa « laideur », etc.
La Seine-saint-Denis fait des efforts que l’on ne voit pas partout ! Hervé Bramy, le président du Conseil général, souligne que ce travail des élus du 93 en faveur de la lutte contre les violences contre les femmes, se fait au risque d’une « stigmatisation supplémentaire » de la Seine-saint-Denis et de ses habitants, dans un contexte où il est commode de penser que la violence contre les femmes est d’abord le fait d’hommes pauvres et « typé »…
"Je veux que la violence conjugale soit plus durement réprimée et que les femmes qui en sont victimes soient mieux accompagnées" (9), clame Sarkozy, à Périgueux, le 12/10/06. Et d’ajouter aussitôt : "Je veux répéter qu’aucune coutume, aucune culture d’origine, aucune pratique religieuse ne saurait en France autoriser quiconque à proclamer l’infériorité intrinsèque de la femme. Je veux que partout en France les femmes soient libres de se promener en jupe, libres de vivre comme elles l’entendent, libres de se marier à leur guise." Et d’enfoncer le clou dans son Discours au Futuroscope à Poitiers (26/01/07) (10) : "Je souhaite qu’on ne puisse pas vivre en France sans respecter sa culture et ses valeurs. Ceux qui veulent soumettre leur femme, ceux qui veulent pratiquer la polygamie, l’excision ou le mariage forcé, ceux qui veulent imposer à leurs soeurs la loi des grands frères, ceux qui ne veulent pas que leur femme s’habille comme elle le souhaite ne sont pas les bienvenus sur le territoire de la République française." Et à Toulouse (12/04/07) (11), la lutte contre les violences faites aux femmes devient un principe d’action diplomatique : "Je veux que la France soit aux côtés de la femme qui risque la lapidation parce qu’elle est soupçonnée d’adultère. Je veux que la France soit aux côtés de la persécutée qu’on oblige à porter la burka, aux côtés de la malheureuse qu’on oblige à prendre un mari qu’on lui a choisi. Je veux que la France soit aux côtés de celle à laquelle son frère interdit de se mettre en jupe. Nous ne pouvons pas accepter sur le territoire de la République un comportement moyenâgeux. À chaque femme martyrisée dans le monde je veux que la France offre sa protection, en lui offrant la possibilité de devenir française."
Pour Sarkozy, la cause est entendue : la violence contre les femmes s’expliquerait par des facteurs « culturels », et le problème majeur c’est bien évidemment l’Islam. Des affirmations du Président, on déduit que – réciproquement - le respect de la « culture » et les « valeurs » françaises, produirait un monde où la violence contre les femmes deviendrait tout bonnement impossible...
QUI SONT LES AGRESSEURS ?
Mettre en avant le facteur « culturel », c’est se masquer le fait que l’homme violent qui bat sa femme agis sous l’emprise d’une « pulsion » et non d’une « idéologie ». Une « culture » peut le cas échéant faciliter des passages à l’acte et « déculpabiliser » l’auteur des faits. De même boire que de l’alcool peut faciliter un passage à l’acte et déculpabiliser (« j’avais un peu trop bu »). Mais, ni l’alcool, ni la culture n’explique le mécanisme pulsionnel à l’œuvre dans la violence conjugale.
Les enquêtes montrent que les violences contre les femmes se produisent dans tous les milieux sociaux. Parmi les principaux les profils d’agresseurs, le Professeur Roger HENRION (rapport Les femmes victimes de violences conjugales, le rôle des professionnels de santé, février 2001) (12) relève celui des "hommes autoritaires, investis de fonctions de commandement, de responsabilité, volontiers psychorigides." En un mot, le chef tyrannique (petit chef ou grand chef) a un bon profil de candidat à la violence dans son couple. La violence tenant, chez lui de l’habitus, il est logique qu’il soit le « même » dans l’espace de travail et l’espace privé. L’homme violent n’est pas un fou, mais "simplement un homme qui veut que ses proches se conforment et obéissent à ses désirs", écrit Welzer-Lang (1992).
Gérard Lopez, psychiatre, directeur de l’institut de victimologie et responsable de la consultation de victimologie adulte d’Aubervilliers confirme, lors du colloque, que les violences commises par les « vrais fous » (par exemple, par un paranoïaque délirant, persuadé que sa femme organise un « complot » contre lui) restent très rares. Le plus souvent, cet homme est « normal », même s’il est affecté de « troubles » dit de « la personnalité. » Il a une image défavorable de lui-même, un manque viscéral de confiance en lui-même, qu’il compense par une personnalité d’emprunt autoritaire et agressive. Il manifeste bien souvent un narcissisme outrancier et une intolérance à la frustration. Les conduites addictives (l’alcool qui « désinhibe », les psychostimulants qui génèrent l’agressivité, etc.) accroissent, chez lui, les risques de passage à l’acte. De même, une éducation qui valorise le « virilisme dominateur » jouera un rôle facilitateur dans le passage à l’acte violent.
Les enquêtes (voir « les violences contre les femmes », M. Jaspard, La Découverte, 2005) montrent que la violence décroît dans les couples appartenant aux professions intermédiaires et employées, où les conjoints travaillent. Le travail de l’homme et de la femme renforce une relation fondée sur la réciprocité. Inversement les statistiques révèlent que les chômeuses, les étudiantes et les femmes ayant cessé leur activité subissent plus de violence que la moyenne des femmes.
Il n’est donc pas étonnant de constater un surcroît de violence dans les milieux paupérisés où des hommes se perçoivent comme socialement déqualifiés par les emplois dévalorisants ou par le chômage. Ils épousent bien souvent des femmes qui n’ont pu accéder à un emploi stable ou qui ont renoncé à travailler pour faire des enfants (dans certaine ZUS – zone urbaine sensible -, le chômage des femmes, atteint jusqu’à 40%), ce qui limite la possibilité de construire une relation fondée sur la réciprocité.
De même, un surcroît de violence est constaté dans des milieux sociaux aisés, où la femme « entretenue » ne peut construire une relation de couple fondée sur la réciprocité. Les statistiques montrent que les violences y sont parfois extrêmement sévères. Il y a, ici, un paradoxe apparent : les femmes violentées dans les milieux populaires se plaignent fortement des « violences psychologiques » (insultes, dévalorisation) qui les atteignent profondément, qu’elles jugent parfois plus douloureuses que les coups ; dans les milieux aisés, les femmes ont plus de capacité à conserver une estime d’elle-même (elles ont, par exemple, obtenues des diplômes qui témoignent de leur compétences et de leurs qualités) ; aussi est-ce par une violence fracassante que l’homme impose à sa compagne le sentiment de son infériorité, en telle sorte qu’elles finissent par penser : « si je subis cela, si j’ai à ce point raté ma vie, c’est que je suis une nullité ». Si les femmes diplômées subissent moins de violences que la moyenne des femmes, celles qui subissent des violences sont plus souvent victimes des violences très graves.
En stigmatisant l’homme d’origine étrangère comme principal auteur des violences contre les femmes, en « expliquant » cette violence par des causes « culturelles », Sarkozy s’exonère manifestement d’une interrogation sur le lien entre violence et jouissance dominatrice du « chef. »
LA « CULTURE », LA « NATURE » ET LA DÉNÉGATION
Ce « virilisme dominateur » du « chef », Sarkozy ne cesse d’ailleurs de le valoriser et, mieux, de le revendiquer comme une qualité « personnelle. » Sarkozy le répète, il est celui qui « pas peur », qui n’est « pas impressionné », qui « combat », qui « ne recule pas », qui « reste ferme », qui est prêt à se cogner avec un marin pêcheur ou avec n’importe qui d’autre, etc.
On sait à quel point la pensée de Sarkozy est déterminée par l’opposition entre « Nature » et « Culture » (voir ses déclarations à Honfray sur la génétique, le discours de Dakar où l’homme africain est décrit comme attaché à la Nature et incapable d’entrer dans l’Histoire et le métissage culturel). Au fond, pour Sarkozy, le « virilisme dominateur » est « naturel » à l’homme ; il n’est ni bon, ni mauvais. C’est la « culture », et en particulier celle de l’Islam, qui fait du « virilisme dominateur » une puissance destructive… Baigné dans les « valeurs culturelles françaises », le même « virilisme dominateur » devient une bienfaisante énergie qui permet de faire que « tout devient possible. »
Chez Sarkozy, la revendication du virilisme mâle, s’accompagne d’une vision de la femme fondée sur des « qualités » prétendument « naturelles » au genre féminin : "Les valeurs des femmes, c’est la générosité, le don de soi, le travail, l’engagement, la famille, la paix, la vie. Ces valeurs, je veux les mettre au coeur de la société. Les femmes ont trois vies. Je pense même qu’elles en ont quatre aujourd’hui. Leur vie de femme, leur vie de mère, leur vie professionnelle, auxquelles s’ajoute désormais la prise en charge de nos parents âgés. Je n’ignore pas que, pour beaucoup d’entre vous, après vous être occupées de vos enfants, vous vous occupez de vos parents en fin de vie", déclare t-il dans son discours lors de la rencontre "Femmes et égalité des chances" (06/04/07) (13) .
La désignation du « musulman » comme acteur principal des violences contre les femmes n’est donc en rien « accidentelle » et va au-delà d’une tactique « démagogique » visant à fabriquer un « bouc émissaire. » Cette stigmatisation est inscrite dans sa conception des hommes et des femmes qu’il ne conçoit qu’au travers des paradigmes Nature/Culture.
Sarkozy exprime le refus de penser cette violence dans sa dimension pulsionnelle ; mais son refus reflète le désir inconscient d’un retour du Maître viril et protecteur, dans une société apeurée par l’avenir. Significativement, l’expression retenue par le plan triennal, celle de « violence faites aux femmes », trahit l’inconscient des hommes qui conçoivent et votent les lois de ce pays : car lorsqu’on « fait » ou lorsqu’on se « fait » violence, c’est, en bon français, pour pouvoir avancer quelqu’un retenu par une inhibition ; la violence « faite », l’est pour le bien. Parler de violence « faites aux femmes » plutôt que de violence « contre les femmes », cela s’appelle de la « dénégation » : on reconnaît les faits, mais en leur attribuant une autre signification ; c’est ce que font la plupart des hommes violents : « je l’ai tapé, oui sans doute ; mais c’est moi qui l’a subit, qui doit la supporter ! Et, en vérité, je mériterais une médaille pour avoir garder chez moi une telle femme… »
Le Dr Gérard Lopez, psychiatre, reviendra sur l’injonction de soins prévus par la loi du 5 mars 2007. Sa mis en œuvre est délicate, d’abord par manque de psychiatres en général et, qui plus est, formés pour accueillir ce type de « patient. » Et puis, les thérapies individuelles ne fonctionnent que pour ceux qui peuvent faire un travail d’introspection. Ceux qui demeurent dans la dénégation sont orientés vers des « groupes de parole », qui n’ont rien de thérapeutique, qui au mieux peuvent aider à une prise de conscience…
VIOLENCE, ÉDUCATION ET DÉFICIT DE "SYMBOLISATION"
Le « traitement » de la violence ne peut qu’être « éducatif. » Qu’est-ce à dire ? Le « déficit » que révèlent les hommes violents est du registre de la « symbolisation » : une incapacité à percevoir la femme dans la différence de son genre, comme Alter ego et comme Conjointe à l’intérieur d’une relation fondée sur une réciprocité. Si la femme est perçue comme un « autre-soi », comme c’est dans le cas d’une relation « amoureuse fusionnelle », le risque de violence est important. Si elle est perçue comme un « moins-que-l’homme », un « être qui doit l’obéissance », un « objet sexuel », le risque de violence est de même très important. Dès que la femme tentera d’exister pour elle-même, dès qu’elle sortira de l’identité à laquelle elle est assignée, elle sera vécue comme un « agresseur ». La femme qui, dans une relation amoureuse fusionnelle, cesse de manifester des désirs identiques à ceux de l’homme, sera perçue comme œuvrant à la destruction du couple ; et, pour peu que cet homme ait vécu des situations abandonniques, elle sera perçue comme « menaçante » et doté d’un pouvoir de réactivation de ses angoisses archaïques. La femme qui sort de la posture de « femme-objet » ou de « femme obéissante » auquel elle était assignée, sera de même perçue comme « menaçante » pour un homme qui ne maintient une image satisfaisante de lui-même qu’autant qu’elle plie à ses désirs. La violence et le mécanisme de dénégation qui l’accompagne a pour ressort principal, ce sentiment, effectivement éprouvé par l’homme violent, d’être « menacé » par la femme lorsqu’elle manifeste son propre désir.
Pour rendre cela plus clair prenons un autre exemple que celui de violence conjugale.
Le jeune qui frappe son enseignant révèle qu’il manque à cet aptitude à la « symbolisation. » L’enseignant qui est devant lui, n’est pas perçu comme une Autorité (celle du Professeur qui, parce que compétent, fait « autorité »). L’enseignant est perçu comme « un type payé pour faire cours et qui a un pouvoir d’emprise » sur lui, pouvoir qui se révèle au travers des « punitions » et des mauvaises notes vécues comme « humiliantes ». L’élève violent perçoit l’enseignant comme un agresseur et croit même agir pour se défendre. Ce défaut de « symbolisation » rend la situation encore plus violente si le conflit oppose un élève à une enseignante, comme un fait divers récent la encore prouvé. L’enseignante est perçue comme un être « qui doit obéissance à l’homme », qui est payée pour faire des cours, et qui détient un pouvoir d’emprise suffisant sur lui pour exiger qu’il présente des excuses publics ; excuses qui ruineront le peu qu’il a, à savoir, sa réputation de caïd. L’impossibilité de « sauver la face » devant une femme, va engendrer la violence extrême. La femme enseignante n’est pas, dans la conscience de ce jeune, symbolisée comme Professeur, comme Autorité, c’est-à-dire personne compétente pour lui transmettre les savoirs qui lui sont nécessaires pour diriger lui-même sa vie.
Le traitement de la violence est « éducatif » en ce qu’il consiste en un apprentissage de relations à autrui fondée sur la réciprocité. Dans un couple, les Conjoint s’aident, s’épaulent mutuellement. Encore faut-il que l’homme puisse avouer son besoin d’aide sans s’effondrer psychiquement, ce qui est hors de portée de l’homme violent enfermé dans le modèle du « virilisme dominateur. » Le traitement est « éducatif », car il s’agit d’accompagner un processus de pensée qui va l’amener à troquer une « personnalité d’emprunt » contre la possibilité de la réciprocité dans les relations. Pour cela, il faut que cet homme conçoive l’autre dans sa différence, mais aussi qu’il perçoive qu’il peut avoir une valeur, même s’il se déprend de son attirail machiste.
LA CONNIVENCE SARKOZY-NPNS
La propagande anti-musulmane est telle, qu’il nous faut revenir sur ce point avant de conclure.
Comment la connivence Sarkozy – Amara, présidente de « Ni pute, ni soumise » (NPNS) est-elle possible ? Rappelons l’histoire de Sohane, moment fondateur pour l’association NPNS. Un garçon aime Sohane, qui ne l’aime pas. Il prend prétexte d’un conflit avec son rival, un petit ami platonique de Sohane, pour lui interdire l’accès de « sa » Cité. En sommes, parce qu’elle refuse d’être son « objet d’amour », il la range dans la catégorie « femme obéissante », en lui intimant de se conformer à son interdit. Sohane entre dans la Cité « interdite » pour y voir une de ses amies. Il la menace, mais, elle lui tient tête. Autrement dit, après être sortie de la catégorie « objet d’amour », en tenant tête, elle sort aussi de la catégorie « femme obéissante. » Comment la remettre à sa place ? Il l’asperge d’essence : elle ne veut ni obéir, ni brûler d’amour pour lui. Alors, sous la menace de l’enflammer, il escompte qu’elle devrait, terrorisée, finir par lui obéir. Dans cette version des « feux de l’amour » où le cruel le dispute à l’imbécile, il approche la flamme trop près, et Sohane est immolée.
Kahina Benziane, la sœur de Sohane, dans une interview à l’Humanité (31/01/2003) (14) souligne la nécessité d’un travail éducatif auprès des garçons et des familles : "Il faut absolument faire quelque chose, combiner la répression avec un travail associatif, éducatif. Les mecs sont ballottés entre des valeurs républicaines et celles de leur famille où ils sont les rois. Ils ne savent plus ce qui est juste." Mais aussi auprès des filles qui banalisent les violences qu’elles subissent : "Je suis effarée par le nombre de femmes qui choisissent le mariage, souvent sans amour, comme échappatoire. On banalise à l’extrême l’humiliation subie à longueur de journée. Certaines ne se rendent même pas compte de leur soumission." Dans une interview au Point (mars 2006) (15), elle pointe l’acculturation d’une jeunesse où le modèle « traditionnel » se mêle aux imageries machistes véhiculées par les médias : "Ce qui domine dans les cités, c’est l’absence de mixité. C’est culturel. On a été éduqués comme ça : les garçons d’un côté, les filles de l’autre. Au nom de la pudeur et du regard des autres, on ne se fréquente pas, on ne se connaît pas. Ça renforce le mépris, la crainte de l’autre, et on en arrive quelquefois à des situations extrêmes. Il y a aussi cette surenchère des caïds entre eux : il faut absolument être le plus viril, le plus ouf, l’Al Pacino de la cité... Chez nous, la référence, c’est « Scarface »." Autrement dit, le problème vient surtout de garçons qui, se percevant comme « déqualifiés », cherchent à reconquérir une image valorisante en s’appropriant ce qui, dans la culture musulmane et dans la culture occidentale, peut valoriser le « virilisme dominateur. » Le problème n’est pas « culturel », mais plutôt « a-culturel » !
NPNS en tant qu’association semble avoir eu pour ambition de faire évoluer les mentalités. Mais, dans les faits, NPNS n’a pas su gagner la confiance des jeunes filles des quartiers populaires.
Cette défiance s’explique aisément : les jeunes filles des Cités partagent, avec les garçons, la perception qu’elles vivent, reléguées, sur des territoires stigmatisés. Elles savent qu’à moins de beaucoup de volonté et/ou de faire des études supérieures, elles n’auront pas d’autre choix que de se projeter dans un avenir « dans la Cité »… Un avenir « dans la Cité » comprendra le fait d’épouser un gars de leur Cité (ou de celle d’à côté), l’alternative étant de faire venir un gars du bled. Se donner pour objectif une autonomie matérielle suffisante pour faire ses propres choix, dans un contexte de chômage de masse et de précarité des emplois (CDD, temps partiels) qui frappe prioritairement les femmes, sinon complètement irréaliste, au moins périlleux. Aussi, le mariage leur apparaît-elles comme un passage quasi obligé, car affronter la vie « toute seule », leur parait décidemment trop dur. Leur hantise est celle d’une union fragile, qui se romprait, et qui les laisseraient, seule, avec un statut de mère célibataire. Perspective redoutable, car elles perçoivent clairement, qu’après les SDF et les toxicos, les pauvres parmi les pauvres, dans cette société, ce sont… les mères célibataires des quartiers populaires. Les jeunes filles ont un regard très pragmatique : leur objectif est (bien évidemment) de tomber amoureuse, mais en tenant compte de ces paramètres. Leur seul « allié », c’est une famille qui peut les soutenir le temps des études, et qu’il ne faut donc pas braquer.
En un mot, la réalité est suffisamment compliquée pour s’épargner d’endosser la panoplie de la « beurette rebelle » qui fait voler en éclat les traditions. Quel profit y a-t-il, se demandent-elles, à s’aliéner le soutien familial en attaquant la tradition ? Pourquoi revendiquer une liberté sexuelle qui profite d’abord à des garçons qui sont très capables de les abandonner en leur laissant des gosses sur les bras ? Pourquoi appeler à la « solidarité entre filles », alors, que dans ces quartiers relégués, les filles sont en « concurrence » pour conquérir un nombre relativement limité de garçons effectivement ouverts d’esprits et capables de se construire un avenir dans une société qui ne fait pas de cadeau aux jeunes issus de l’immigration ?...
NPNS échoue à mobiliser les jeunes femmes des quartiers, faute d’être capable de répondre à leur aspiration à l’autonomie matérielle, notamment en structurant un combat contre l’ensemble des discriminations qu’elles subissent en tant que femme d’origine étrangère dans ce pays. Sans perspectives d’autonomie réelle, comment se rebeller contre une éducation traditionaliste qui formate les filles à devenir des mères et non des femmes ? Le discours de NPNS les assigne à une place de « fille de » ou « sœur de » musulmans, victimes de la culture musulmane ; alors que seule l’autonomie matérielle leur permettrait d’imaginer une vie libérée de la « nécessité » d’avoir à se réaliser au travers (ou malgré) le mariage.
Il ne faut pas chercher ailleurs la cause de l’échec de NPNS à s’implanter dans les quartiers populaires.
La connivence NPNS-Sarkozy procède non seulement d’une convergence liée à la désignation, comme bouc émissaire, du « garçon musulman qui perpétue les préjugés et les archaïsmes de la culture d’origine. » Mais aussi de cet échec à s’implanter sur le terrain qui va conduire l’association à promouvoir une conception « bushienne » de l’action « émancipatrice. » NPNS prétend « libérer » les femmes des banlieues avec l‘appuie des institutions et grâce à un travail purement idéologique, à la manière d’un Bush qui prétend « libérer » l’Irak avec ses GI et une idéologie « démocratique. » D’où la stratégie constante de F. Amara de ralliements aux politiques (entrée au bureau politique du PS, puis au gouvernement), son activisme médiatique et sa quête de reconnaissance institutionnelle (participations aux travaux de l’Observatoire de la parité, de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, de la commission Stasi sur les signes religieux à l’école, nomination de F. Amara à la Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité…).
Kahina Benziane, dans l’interview au Point, dira la déception que lui causa NPNS : "Le combat est noble. Mais l’association s’est servie de la mort de Sohane pour exister. Ça a été de la récupération politique. Au départ, l’association s’appelait « Femmes des quartiers », elle n’est devenue « Ni putes ni soumises » que par la suite. En fait, elle a récupéré le slogan de la manifestation qu’elle avait organisée à Vitry. Il faut comprendre que nous étions totalement désemparés et seuls. Sans aucun mot de soutien : ni de la part de la mairie, ni du gouvernement, ni de Chirac. C’est moi qui les ai appelés pour leur dire : vous êtes au courant qu’une jeune fille a été immolée sur le territoire français ? L’association « Femmes des quartiers » est entrée en contact avec moi par l’intermédiaire d’une journaliste. C’était un soutien inespéré. J’ai vu des rebeus qui me ressemblaient, ils voulaient rendre hommage à ma petite soeur. J’ai foncé. Fadéla Amara, la présidente de l’association, nous a donné rendez-vous. Mais les caméras étaient déjà là. Il n’y a eu aucun entretien en aparté. Fadéla Amara n’a même pas présenté ses condoléances à mon père, comme le veut pourtant la tradition. Depuis nous n’avons plus aucune nouvelle de « Ni putes ni soumises »."
PS : Ce dimanche 25 novembre c’était la journée internationale contre les violences envers les femmes. Le Gouvernement a "zapé" cet évènement... Etonnant, non ?
- Démocrypte






Envoyez vos articles
Inscrivez-vous à nos Newsletters