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Frédéric Martel | 9 mars 2007 | | 8 commentaires
Pour une nouvelle politique culturelle : 25 propositions
Pour une nouvelle politique culturelle : 25 propositions
(Cet article est un beta-article : il sera enrichi en fonction de vos suggestions, propositions et corrections. Répondez à cet article ci-dessus ou en bas à la toute fin).
Un grand nombre d’acteurs culturels, d’artistes, de chercheurs et même de fonctionnaires du ministère de la culture pensent que la politique culturelle française est « essoufflée », « en déclin », « fatiguée » ou même en « faillite ». Je pense pour ma part qu’elle est surtout, si on considère le discours répété et les pratiques réelles, devenue hypocrite.
La démocratisation culturelle est souvent défendue comme objectif mais elle a largement échouée ; la diversité culturelle est brandie comme un leitmotiv à l’international mais le ministère de la culture ne se préoccupe nullement de la faire exister sur le terrain ; le ministère est une administration devenue inefficace, aigrie, dysfonctionnelle.
Il est grand temps de proposer de nouvelles idées pour une nouvelle politique culturelle. Mais celles-ci ne doivent pas se contenter d’une simple réorganisation du ministère ou d’un nouveau replâtrage de ce qui existe déjà. Quand les problèmes sont devenus sans solutions, ce sont les questions qu’il faut changer et le contexte d’ensemble qu’il faut faire évoluer.
C’est pourquoi, dans cet article pour Bétapolitique, je me permets de formuler des propositions radicales et nouvelles qui me paraissent correspondre à ce que doit être le débat actuel, au moment d’une élection présidentielle qui permet de reformuler les enjeux réels et montrer un nouveau cap. Je me suis permis de me nourrir pour cela de ma propre expérience au ministère de la culture, de mon action auprès de Michel Rocard puis comme conseiller au cabinet de Martine Aubry, de mon travail à la direction du PS, de mon poste d’attaché culturel aux États-Unis, enfin tout récemment de mon livre De la Culture en Amérique (Gallimard) qui m’a permis de mieux saisir dans une perspective comparative ce qui ne va plus en France.
Première série de propositions : Créer des opportunités de travail et sortir les artistes de la misère.
La culture est en France engagée dans une spirale de la misère. Nous avons des dizaines de milliers d’intermittents du spectacle qui se battent durement pour faire leurs 507 heures en 10 mois ; un fonds d’indemnisation et de professionnalisation pour ceux qui les font en 12 mois et le RMI pour les autres. A Paris, nous avons 7.800 artistes au RMI sur 59.000 allocataires du RMI (1 RMIste sur 7 est artiste, soit 13 % des Rmistes parisiens).
Si nous comparons le marché de l’emploi artistique en France et aux États-Unis, nous découvrons qu’il y a 2,1 millions d’artistes qui travaillent aux USA contre 440.000 en France (rapporté à la taille des deux pays c’est un chiffre à peu près équivalent). Notre problème n’est donc pas d’avoir trop d’artistes, ni trop d’intermittents du spectacle, comme on le dit trop souvent ; mais de ne pas avoir assez d’opportunités de travail.
La « creative class » (la classe créative) est aujourd’hui le premier gisement d’emplois aux États-Unis. Il se concentre principalement en matière culturelle dans le secteur des industries culturelles, dans les universités, dans l’« outreach » et dans les nouvelles technologies. Il est donc important de valoriser ces quatre secteurs.
- Proposition 1. Je propose de réorienter l’ensemble de notre politique culturelle vers la création d’emplois culturels et non plus seulement vers la gestion de la misère. Et cela doit être fait vers les industries culturelles, les universités, les nouvelles technologies et la médiation culturelle à la fois. Plusieurs des propositions qui figurent dans le document ci-dessous s’inspirent donc de cette philosophie d’ensemble.
Deuxième série de propositions : Aider et réguler les industries culturelles.
Le paradoxe français est que nous n’aidons guère nos industries culturelles, tout attaché que nous sommes à défendre « l’art » et à combattre le marché, et que nous ne les régulons pas non plus. Or, c’est exactement l’inverse qu’il faut faire. Il faut créer en France une véritable politique industrielle culturelle pour favoriser nos industries culturelles et, en même temps, il faut mieux les réguler. Nous sommes actuellement perdants sur les deux tableaux ; il faut être, à l’inverse, « gagnant-gagnant ».
Proposition 2 : Je propose la création d’une direction des industries culturelles au ministère de l’économie ou bien d’une manière interministérielle (mais probablement pas strictement au sein du ministère de la culture).
Proposition 3 : Comme nous n’arrivons pas à réguler à la fois les « contenus » et les « contenants », je propose de fusionner l’autorité de régulation de l’audio-visuel (CSA) et celle des télécommunications (Arcep) dans une autorité unique de type FCC (Federal Communications Commission aux États-Unis).
Proposition 4 : Pour repenser la relation culturelle publique/culture privée, il faudrait aussi encourager les partenariats publics/non-profit/privé en ne pas oubliant le secteur à but non lucratif. Il faut dans ce cadre dynamiser le mécénat culturel mais en évitant trois dérives : d’abord, il ne faut pas penser que le mécénat des entreprises pourra jouer un rôle central quand il reste faible aux États-Unis (2,5 % du budget d’une institution culturelle en moyenne) : ne rêvons pas ! ; ensuite, ce mécénat doit être ouvert aux individus avec le don à caractère philanthropique et non pas strictement limité aux entreprises ; enfin, il faut bien encadrer le mécénat pour éviter les dérives en termes de marketing que l’on constate aux États-Unis.
Troisième série de propositions : Investir massivement dans les lieux culturels des universités.
Nos universités vont mal et notre secteur culturel aussi. Or, si on compare par exemple la France aux États-Unis, on s’aperçoit que ces deux secteurs vont bien outre-atlantique et qu’ils sont à la base de la constitution d’une véritable « creative class ». Les universités américaines sont le premier employeur d’artistes. Nous avons donc tout intérêt à développer notre vie culturelle au sein des universités.
Proposition 5 : Je propose d’investir massivement dans la création de lieux culturels, notamment de théâtres et de musées, dans nos universités. Il s’agit d’un plan qui doit être mené dans le cadre de notre nouvelle politique universitaire, et qui doit aussi concerner le sport et les nouvelles technologies. Il pourra être envisagé en parallèle d’une plus grande autonomisation des universités.
Proposition 6 : Je propose de valoriser les pratiques culturelles amateurs réalisées dans ces lieux par des crédits universitaires qui seront comptabilisés pour l’obtention des diplômes. L’esprit créatif des étudiants doit être valorisé car il contribue à leur innovation future et à leur développement.
Proposition 7 : Je propose l’institutionnalisation progressive d’un diplôme universitaire de création unique, à bac + 5, soit un équivalent français au Master of Fine Arts américain (MFA), lui-même calqué sur le modèle du MBA. Celui-ci, à vocation professionnelle et pratique, permettrait de clarifier la définition de la profession d’artiste, ce qui, à terme, sera utile pour l’emploi ou l’indemnisation des artistes et la clarification du statut de l’intermittence.
Proposition 8 : Je propose le recrutement sur des contrats de professeurs et de maître de conférences contractuels d’artistes professionnels pour former les étudiants, encadrer les pratiques amateurs et faire vivre les nouveaux lieux culturels créés sur les campus.
Quatrième série de propositions : Favoriser la création et l’emploi culturel à travers les nouvelles technologies.
Des pans entiers de la création, et la plupart des nouveaux emplois de la « creative class », se sont déplacés aujourd’hui vers les nouvelles technologies. Que ce soit dans le domaine du cinéma, de la vidéo, des arts plastiques ou de la musique, la création est désormais intrinsèquement liée, qu’on le veuille ou non, à Internet et à l’univers digital. De plus, des milliers d’emplois sont susceptibles d’être créés dans ce secteur. Il est donc important de favoriser et faciliter cette grande mutation.
Proposition 9 : Je propose un plan d’ensemble pour soutenir la création de start-ups dans le domaine culture/high tech. Nous devrons multiplier les subventions pour aider les start-up à émerger et se développer, mais aussi les mesures fiscales susceptibles de les accompagner. Nous devrons favoriser également les mesures fiscales des « business angels » afin que ceux-ci puissent investir plus volontiers dans ce secteur et prendre des risques. Toute une série d’autres mesures sont à prendre et doivent être intégrés à une nouvelle politique en faveur du numérique.
Cinquième série de propositions : Généraliser l’ « outreach », l’accompagnement des publics et la médiation culturelle.
Nos institutions culturelles publiques se soucient peu de l’accompagnement des publics, de la mobilisation sur le terrain et de la médiation culturelle. Quand tous les musées et orchestres « privés » américains mènent des actions dans les quartiers Noirs et Latinos, dans les hôpitaux et les écoles, combien de nos institutions « publiques » le font en France ? Certains ont des programmes qui méritent d’être salués (l’Apostrophe à Cergy-Pontoise, le Centre dramatique de Poitiers, la Comédie de Saint-Etienne, l’Equinoxe de Châteauroux, le théâtre deSartrouville, les CEMEA en marge du festival d’Avignon ou encore Culture Commune dans le bassin minier du Pas-de-Calais…) mais cela reste insuffisant. Il faut donc tout faire pour que les institutions culturelles publiques recentrent ces actions au cœur de leur mission.
Proposition 10 : Je propose de rendre prioritaire l’accompagnement des publics et l’ « outreach » dans les quartiers et les écoles en conditionnant une partie des subventions du ministère de la culture à cet objectif. Cette mission doit être inscrite obligatoirement dans le cahier des charges de toutes les institutions culturelles.
Proposition 11 : Je propose d’encourager la création de troupes d’artistes ou d’équipes de guides de musées qui auront explicitement pour mission d’aller dans les quartiers sensibles, les hôpitaux et les écoles afin de présenter des spectacles d’art et des expositions de qualité. Ces actions seront pour une part financées par les institutions culturelles (sur les crédits alloués par l’État et dont l’obtention sera conditionnée à la multiplication de ces actions) et par les lieux d’accueil. Une participation modeste pourra être demandée aux publics concernés, afin d’éviter la simple gratuité et ses effets pervers. Des « emplois jeunes » nouvelle manière ou les jeunes en « service civique » pourront y contribuer fortement.
Proposition 12 : Je propose de lancer, dans le secteur culture-entreprise-travail, une vaste étude sur l’état et les actions culturelles des comités d’entreprises à partir de laquelle nous pourrions proposer un programme d’ensemble pour les redynamiser, les aider et les moderniser.
Sixième série de propositions : Valoriser la diversité interne et les cultures des communautés.
La France défend fortement, et à juste titre, la diversité culturelle à l’international (OMC, Unesco), mais elle se soucie paradoxalement fort peu de diversité culturelle sur son propre territoire. Combien avant nous de théâtres et de musées dans les quartiers ? Quelle reconnaissance pour les cultures des Français issus de l’immigration, sans parler des cultures régionales ou locales ? Alors qu’il y a 700 théâtres « noirs » aux États-Unis, on ne connaît aucun théâtre « beur » en France ! Bien sûr, il ne s’agit pas de favoriser le communautarisme ; mais en même temps, nous ne pouvons pas nous limiter à défendre un modèle élitiste, une République incantatoire et négatrice des différences. En plus, la diversité culturelle peut être source de gisement d’emplois multiples en France même.
Proposition 13 : Je propose la création d’un plan de grande ampleur pour favoriser la culture dans les quartiers. Le tissu associatif doit être aidé ; des lieux doivent être créés et encouragés par des subventions de lancement ; une politique de médiation culturelle dans les quartiers doit être favorisée par des incitations auprès de toutes les institutions culturelles françaises.
Proposition 14 : Je propose la création d’une direction centrale « des publics et de la diversité culturelle » au sein du ministère de la culture pour coordonner ces efforts.
Proposition 15 : Je propose l’élaboration d’indicateurs de la diversité culturelle en France qui montreraient qu’on ne remplit pas les critères de la diversité culturelle qu’on prétend défendre à l’UNESCO.
Septième série de propositions : Favoriser la décentralisation et les nouveaux financements.
Notre système culturel est sclérosé parce qu’il est encore trop centralisé et parce que ses financements sont encore trop peu diversifiés. Nous devons passer, en matière culturelle, à une nouvelle étape majeure de la décentralisation et multiplier les sources de financement. Enfin, il ne faut plus que le ministère ait la tutelle des nominations.
Proposition 16 : Je propose la suppression des DRAC (Direction Régionales d’Action Culturelles) qui sont le symbole d’une centralisation d’un autre temps qui perdure sous le nom de déconcentration. Or, la culture vivra mieux si elle est plus libre, moins bureaucratisée, moins centralisée. Les missions des DRACS seront entièrement réaffectées, avec les crédits déconcentrés concernés, aux villes et aux régions.
Proposition 17 : Je propose de commencer à réfléchir à une répartition du budget du ministère de la culture sur l’ensemble du territoire par région et villes en tenant compte du nombre d’habitants. C’est le seul moyen pour rompre avec un centralisme obsolète qui donne toujours l’avantage à la culture à Paris sur la culture en France.
Proposition 18 : Je propose de rendre complètement autonome du ministère de la culture la plupart des musées, des théâtres et des établissements culturels qui ne doivent plus être « sous tutelle ». Le ministre ne doit plus nommer leurs directeurs, ni figurer sur les cartons d’invitation (comme le recommande une circulaire édictée sous le ministre Aillagon et généralisée sous RDDV) ! Ces nominations doivent être entièrement confiées à des conseils d’administrations autonomes qui incluront des personnalités qualifiées locales, des représentants des publics et des minorités et des élus locaux participants aux financements, mais en nombre limité.
Proposition 19 : Je propose d’accroître le mécénat culturel en continuant d’accroître la défiscalisation pour les dons aux associations culturelles à but non lucratif. Je propose aussi, afin de clarifier le secteur, de faire évoluer le statut des lieux culturels, comme les cinémas d’art et essai, du statut commercial vers le statut associatif. Nous devons permettre des financement accrus de la culture par la fiscalité plutôt que par la subvention.
Huitième série de propositions : Repenser entièrement notre politique culturelle diplomatique.
Nos postes diplomatiques sont de moins en moins efficaces en matière culturelle et notre administration centrale est devenue largement inutile. Il faut refonder entièrement notre politique culturelle diplomatique en confiant l’action culturelle non plus à nos diplomates ou à une bureaucratie centralisée à Paris, mais à nos institutions culturelles qui connaissent leurs besoins et ceux de leurs partenaires dans le monde. De ce point de vue, c’est l’enseignement positif des projets du Louvre à Atlanta et Abu Dhabi (en dépit des critiques légitimes que l’on peut leur adresser aussi, surtout dans le second cas).
Proposition 20 : Je propose de favoriser la multiplication des actions culturelles internationales de nos institutions culturelles. Le ministère des affaires étrangères se limitera à financer ces actions et à les évaluer, non plus à les accomplir. Je propose aussi le démembrement de la DGCID et le reversement d’un nombre important de ses crédits et de ses budgets aux institutions culturelles qui seront chargées d’accomplir ces actions à partir d’appels à projets attribués selon des procédures transparentes par des jurys indépendants.
Neuvième série de propositions : Élaborer de nouvelles règles pour moraliser notre vie culturelle.
Trop souvent, les subventions sont attribuées à un petit nombre d’ « insiders », à des professionnels toujours un peu les mêmes qui, parfois, s’auto-produisent entre eux. Nous devons moraliser notre vie culturelle et permettre aux « outsiders » et à de nouveaux artistes d’en bénéficier.
Proposition 21 : Je propose l’établissement de règles déontologiques radicales dans les jurés d’attribution des aides, dans les nominations publiques, composition diverses des jurys. Les jurys doivent représenter toutes les régions de France, toutes les classes sociales et toutes les CSP. Il faut limiter drastiquement la durée des mandats et l’impossibilité de nominations-rotations d’un lieu à l’autre au sein du réseau des institutions publiques. Une durée maximale de 10 années pourrait être un seuil à ne pas dépasser pour diriger une institution publique culturelle, quelle qu’elle soit. Le ministère de la culture doit se charger de cette mission de définition de ces règles et de leur application.
Proposition 22 : Je propose d’ériger la diversité culturelle en critère obligatoire de tout jury, tout panel, toute commission et tout recrutement etc… Bien que je sois hostile à des quotas mécaniques rigides, je pense que l’idée d’avoir au moins 10 % de François issus de l’immigration dans tout jury et toute commission doit faire son chemin.
Proposition 23 : Je propose de limiter les « conflits d’intérêts » en établissant des règles drastiques pour toute participation à une commission, un jury.
Proposition 24 : Je propose de contrôler sévèrement la répartition des fonds des sociétés de gestion des droits et d’éviter leur multiplication. Je propose de réfléchir à une meilleur répartition de l’argent des taxes sur les photocopies, les CD et DVD vierges et du prix payant dans les bibliothèques.
Proposition 25 : Je propose en fin de compte que le ministère de la culture oriente désormais sa mission vers les régulations, l’évaluation et l’expertise, et de moins en moins vers les actions culturelles directes et les subventions. Enfin, il faut casser cet espèce de « catéchisme culturel » codifié et diffusé par le ministère de la culture afin de multiplier les guichets, les définitions de la culture et de faire en sorte que la culture ne soit plus « sous tutelle ».
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- Frédéric Martel






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