Sarkominus
Les Missives de Démocrite | 10 septembre 2007 | | 1 commentaires
Missives de Démocrite : En route vers le palais de Sarkominus ! (VIII)
Invité par Gainoyus au Palais de Sarkominus, j’entreprends un périlleux voyage. J’en espère l’éclaircissement des prédictions contenues dans le testament d’Auguste Comtus.
POST D’ANGLADE. 6 SEPTEMBRE 10:42
Cher Démocrite
Je ne savais pas que je parlais de la mort des civilisations, mais après avoir lu tes explications, cela me paraît d’une évidence fulgurante. Il y a une civilisation méditerranéenne, solaire, celle du blé et du vin, du travail et de la philosophie et de l’honneur qui s’efface aujourd’hui devant quelque chose qui nous vient de l’Atlantide, marin, commerçant, belliqueux. Mais les deux civilisations viennent du même moule. Et les deux s’affronteront un jour ou l’autre à d’autres menaces qui émergent.
RÉPONSE DE DÉMONCRITE, 6 SEPTEMBRE 18 : 00
Cher Anglade,
Je n’aurais peut-être pas du m’engager, au milieu de la nuit, dans la rédaction d’une missive sur la question de la mort. C’est un sujet inquiétant, si on ne le traite qu’à moitié. J’y reviens, donc.
Reprenons les choses par le début : ce qui est vivant est constitué d’atomes dont le propre est d’être en mouvement. Un être peut être regardé comme un groupe d’atomes qui, nonobstant leur mouvement propre, sont parvenus à trouver un équilibre, les mouvements de chacun d’eux compensant ceux des autres. D’où vient le danger ? De ce qu’une partie des atomes se figent. Si une partie s’immobilise, l’équilibre, qui résulte des mouvements compensateurs de chacun des atomes, est mit en péril. A partir du moment où l’on raisonne en termes d’équilibre, on doit aussi penser en termes de « seuils » et en l’espèce nous devons supposer un « seuil » où survient la perte d’équilibre qui rompt les liens entre les atomes. C’est cela qui peut être désigné comme étant la mort. Transposer au politique, cela revient à dire : si un groupe social se fige dans une position, l’équilibre social est menacé. La langue grecque utilise d’ailleurs le mot « stàsis » pour désigner la guerre civile. Or ce mot signifie littéralement, la « position », au sens d’une immobilisation. La guerre civile advient lorsqu’un groupe social se fige et contraint les autres groupes sociaux à se figer à leur tour. Le seul moyen d’éviter la guerre civile est de contraindre le groupe social « rigidifié » dans sa « position » à s’assouplir et à composer avec l’ensemble des autres parties du corps social. Toute la difficulté est de déterminer quel groupe est dans la « stàsis », dans l’immobilité.
A propos d’immobilité, cher Anglade, n’as-tu jamais souffert de ce mal qu’on nomme sciatique ? J’ai consulté un jour Hippocrate parce que la partie gauche de mon corps m’était douloureuse. Je la massais et la couvrais d’onguents, mais sans résultat. Hippocrate m’instruisit que la partie gauche de mon corps souffrait de ce que la partie droite s’était rigidifiée en raison du pincement d’un nerf. Si je ne souffrais point dans cette partie du corps, c’était parce que la partie gauche compensait l’immobilité de la partie droite, si bien que les atomes qui composaient la partie gauche, au lieu de connaître une agitation normale, subissait à chacun de mes mouvements des chocs considérables. Aussi, Hippocrate délaissant la partie douloureuse de mon corps, massa à plusieurs reprises la partie droite afin de la débloquer. Et celle-ci retrouvant sa capacité à se mouvoir, la douleur s’éclipsa. L’esprit peut donc être trompé. Si j’ordonnais à mon corps de courir, je sentais que la partie gauche de mon corps se refusait à cet effort. Pourtant l’immobilité venait de la partie droite.
Pour illustrer cela en terme politique je reviendrais d’abord sur le discours que Sarkominus à prononcé sur la question de la race des Æthiopiens, discours où il désigne les peuples d’Afrique comme des « peuples immobiles », et par conséquent mortifères :
« Le drame de l’Æthiopie, c’est que l’homme Æthiopien n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan Æthiopiens dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine ni pour l’idée de progrès. Dans cet univers où la Nature commande tout, l’Æthiopie reste immobile au milieu d’un ordre immuable où tout semble être écrit d’avance. Jamais l’homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin. »
Ce tableau ne correspond en rien à la réalité. Jeune, à une époque ou je balançais entre quête de sagesse et d’aventures, j’ai visité l’Æthiopie, à la suite de mon séjour en Egypte. J’ai traversé le royaume d’Aksoum, sagement gouvernée par la dynastie des salomonides, et trouvé une société pleine de vie, ouverte sur l’Orient et le reste de l’Afrique.
Le tableau de l’Æthiopien produit par Sarkominus est néanmoins saisissant, si bien qu’il me semble tout de même inspiré par la réalité. Mais par une réalité toute extérieure à l’Afrique. En changeant quelques mots de ce tableau je pense que nous y verrons plus clair :
« Le drame de la ploutocratie du pays de Droite, c’est que le ploutocrate n’y est pas assez entré dans l’histoire. Le ploutocrate du pays de Droite, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec sa rente, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par le versement des dividendes et des loyers et la répétition sans fin des mêmes conseils sur la gestion sans risques des bons pères de famille. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine ni pour l’idée de progrès. Dans cet univers où la rente commande tout, la ploutocratie du pays de Droite reste immobile au milieu d’un ordre immuable où tout semble être écrit d’avance. Jamais le ploutocrate ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin. »
Le ploutocrate de pays de Droite ne peut se compare à nul autre. Lorsqu’on embrasse le monde d’un seul regard, on constate que les ploutocrates des différentes nations recherchent entre eux des rapports de complémentarité qui leur soit profitables. Ainsi, en Scythie ou en Arabie heureuse, les ploutocrates commandent l’extraction du naphte, et ils le revendent à d’autres peuples. Chez les Teutons, les ploutocrates sont industrieux : ils achètent les matières premières aux autres peuples, ils les transforment, puis les revendent. Chez les Pictes, les ploutocrates excellent surtout à mettre en accord ceux qui veulent commercer entre eux, à organiser les transports des biens et à faire fructifier les bénéfices. La Mondialisation n’est rien d’autre que ce relatif et fragile équilibre, née de cette complémentarité des ploutocraties de diverses nations.
Si le Congrès des ploutocrates du pays de Droite s’intitule « Jouer le Jeu », c’est parce que les ploutocrates de ce pays sont comme ces enfants qui restent en retrait, des enfants qui ne parviennent à se faire des amis qui acceptent de leur lancer une balle. Dans l’économie mondiale, on peut se demander à quoi sert le ploutocrate du pays de Droite.
Son isolement tient à son esprit rentier, qui les oblige à investir exclusivement dans des biens qui satisfont les besoins « nécessaires » et « naturels » des hommes, biens qui sont des plus faciles à écouler, y compris à des prix prohibitifs. Les ploutocrates du pays de Droite raffolent d’acquérir des logements, car disposer d’un abri est un besoin à la fois « naturel » et « nécessaire » pour l’homme, et ils ont compris qu’en les construisant en nombre insuffisant, leur rareté permettait de les céder, ou les louer, aux prix forts. Ils s’enrichissent aussi par la distribution des aliments grâce à des petites « Cités de commerce » qui n’ont pas de concurrence sur des territoires assez étendus, ce qui contraste avec les autres pays où prédominent les petites échoppes concurrentes. Protéger son bien est un besoin naturel et nécessaire (il n’est que d’observer les animaux qui enterrent leurs provisions). Ainsi les banques du pays de Droite s’entendent entre elles pour exiger des prix extraordinaires pour garder l’argent de leurs clients, alors que, partout ailleurs dans le monde, les banques rémunèrent les déposants. Les ploutocrates haïssent la concurrence, et ils ont d’ailleurs applaudis lorsque Sarkominus a exigé le retrait du principe de « concurrence libre et non faussée » des objectifs du traité d’amitié des ploutocrates européens. Dans ce pays, les ploutocrates n’acceptent la concurrence qu’à la condition qu’elle permette d’augmenter les prix ! Non content de contrôler les logements et l’alimentation, ils attendent que Sarkominus leur offre, grâce à la fusion Suezus-Gédéïfus et la vente d’Asongea (spécialisée dans le thermo-nucléus), le contrôle des moyens de chauffage, bien indispensable à quiconque veut satisfaire le besoin « naturel » et « nécessaire » de chaleur. On ne dissimule pas, que les prix du chauffage augmenteront.
Bref, le cœur de l’économie du Pays de Droite est centré sur l’exploitation de ressources que l’on est « sûrs » de pouvoir écouler, puisqu’il est impossible de ne pas les consommer. On m‘objectera que les ploutocrates du pays de Droite ont acquis une réputation dans l’industrie du luxe, qui satisfait des désirs ni nécessaires, ni naturelles. Il faut voir. Le luxe satisfait au besoin de plaire et par suite à celui d’avoir des relations sexuelles, besoin qui est, au vu des parades animales, des plus naturels ; et s’il m’est aisé, avec l’âge, de professer que ces besoins ne sont nullement « nécessaires », je me souviens d’époques où j’enseignais cela à mes élèves, avec moins de force de conviction.
Au final, les ploutocrates du pays de Droite délaissent la fabrication des autres biens, alors même que les biens les plus faciles à échanger entre les nations, sont justement ceux qui sont ni naturels, ni nécessaires. Prenons par exemple la machine-à-fabriquer-et-à-recevoir-des-eidôlon-assez-minuscules-pour-se-mouvoir-dans-des-petits-tuyaux, elle m’est sans doute utile. Mais elle satisfait un besoin de communiquer par des signes graphiques qui n’est nullement « naturel » (quel animal utilise des graphiques pour communiquer ?) ; et sa « nécessité » est des plus discutables, car le besoin de communiquer peut être satisfait par bien d’autres moyens plus simples, par exemple en écrivant des lettres. Et bien c’est justement ce genre de biens qui, de tout temps, font l’objet du commerce le plus intensif. Et ce genre de biens et leurs services afférents, il est impossible que les ploutocrates du pays de Droite conçoivent d’en fabriquer, puisqu’ils exigent de l’innovation et expose à la concurrence, deux paramètres d’incertitudes que les ploutocrates du pays de Droite ont en souveraine détestation. Au final, les pays de Droite, n’a rien, ou presque, à échanger avec les autres nations et le peu qui était exporté provenait de fabriques appartenant aux Césars (par exemple des fabriques d’armes), soit de fabriques appartenant à des petits entrepreneurs qu’on ne pouvait assimiler à des ploutocrates.
Toute l’histoire récente du pays de Droite peut d’ailleurs se résumer aux diverses tentatives des Césars pour les contraindre à fabriquer des biens qui pourrait être exportés. Quelle énergie dépenser par les Césars pour les exhorter à sortir de cet « ordre immuable où tout semble être écrit d’avance », pour qu’ils aillent « vers l’avenir » et « s’inventent un destin » ! Le César De Gaullus voulu les y contraindre en forgeant une nouvelle monnaie, « le sesterce de Droite Fort. » Il avait remarqué que les ploutocrates affectionnaient que la monnaie soit faible, sous-évaluée, car ce genre de monnaie renchérie le coût des fabriqués dans les autres pays, et permet donc d’échapper à une concurrence honnie. De Gaullus échoua lamentablement dans cette tentative, si bien qu’un de ses successeurs, un César nommé Mittérandus (un ploutocrate qui avait rallié le parti plébéien à cause de son mépris pour l’inertie des ploutocrates), alla voir les Teutons. Il obtint d’eux, qu’à l’avenir, les gens du pays de Droite utilisent la monnaie des Teutons, qui était une monnaie forte et stable. Les Teutons eurent la délicatesse (puisque monnaie devenant la monnaie commune aux deux peuples), de la débaptiser, en telle sorte que le « Teutonmark » devint l’ « euro-serterce. » La réforme de Mittérandus mit les ploutocrates aux pieds du mur : ils devaient changer, innover, inventer de nouveaux produits et les exporter… Sinon, la concurrence les détruirait. Mais, ils ne se laissèrent pas impressionner et ils n’en firent rien.
Comme plus de biens entraient dans le pays qu’il n’en sortait, il en résulta un appauvrissement du pays de Droite. Ceci fit germer dans l’esprit de quelques ploutocrates le projet de fabriquer un « César à eux ». Un César qui respecterait l’intégrité et l’identité propre du ploutocrate du pays de Droite et tout particulièrement son aversion pour tout ce qui n’est point une rente. D’autre part, ce César, pour le bien de tous, réduirait les salaires et les rations des esclaves, afin de créer un contexte qui favoriserait l’arrivée de ploutocrates d’autres pays, c’est-à-dire de ploutocrates qui ne partageait pas leur répugnance pour l’innovation. Ainsi, grâce à ces ploutocrates « importés », la contrée de Droite fabriquerait des biens destinés à être exportés. Ce « César à eux », ils le découvrirent en la personne de Sarkominus. Sous le règne même de Chiracus, Sarkominus, prenant la tête des sénateurs du parti ploutocrate, imposa cette politique. Elle sembla d’abord marcher, car, des ploutocrates de nombreux pays, profitant de salaires assez bas, installèrent des fabriques dans le pays de Droite. Cette politique s’avèrera au final être un pis-aller, car dès que l’économie du monde connaissait des difficultés, les ploutocrates des autres pays reprenaient leurs biens et rentraient chez eux. De là germa une nouvelle idée. Puisqu’il n’était pas question de dévaluer l’euro-sesterce qui restait, dans les faits, la monnaie des Teutons (et que ces derniers étaient satisfait d’une monnaie forte qui leur permettait d’importer à prix modiques les matières premières nécessaires à la fabrication des biens qu’ils exportaient), les ploutocrates du pays de Droite imaginèrent la « TVA sociale. » L’idée consistait à frapper de taxes tous les biens, et donc les biens importés, puis de donner l’argent collecté aux ploutocrates. Cette taxe ferait donc monter tous les prix, mais les ploutocrates du pays de Droite, grâce à l’argent qui recevaient, pouvaient baisser les prix des marchandises qu’ils produisaient. Ainsi les ploutocrates subiraient moins la concurrence honnie. L’idée paraissait géniale, mais à la condition que les ploutocrates ne soupçonnent pas qu’ils avaient tout aussi bien la possibilité de mettre l’argent reçu dans leurs propres poches, plutôt que de l’affecté à une baisse des prix ; et l’expérience du passé montrait que ce genre de tentation pouvait les effleurer... Dans cette dernière hypothèse, la TVA sociale aurait pour effet d’appauvrir encore les travailleurs… Si bien que certain se demandait si le plus sage n’était pas d’imiter les chinois en appauvrissant les travailleurs afin d’inciter les ploutocrates étrangers à venir plus nombreux.
Par delà ces subtilités, il reste que le travailleur devient la part du corps social qui compense la rigidité de la ploutocratie, et la question, aujourd’hui, semble être moins de savoir s’il y a possibilité de rétablir l’équilibre social, mais « quand » cet équilibre sera rompu et quel est le « seuil » qui produira l’inévitable perte d’équilibre de l’ensemble. On dit que les Bouc-méquerres du pays des Pictes ont déjà ouvert les paris. En tout cas, la situation est chaque jour plus critique, au point que de nouvelles religions se répandent. Ainsi, chez les plus pauvres, on annonce la venue pour bientôt d’un dieu nommé Olidè, qui entraînera derrière lui, grâce à une flutte enchanteresse, tous les ploutocrates, pour de les mener vers un pays lointains, dont l’on ne revient jamais, appelé El Vessie.
Tu as raison d’évoquer le vent qui vient d’Atlantide. Car, l’Atlantide est aussi un pays où l’on consomme beaucoup de richesse et qui en exporte fort peu. Ce pays s’endette au-delà de l’imaginable et il est aujourd’hui à la merci des ploutocrates des autres pays, si ceux-ci voulaient lui couper tout crédits. Des nations qui s’imaginaient puissantes se découvrent, d’un coup, faibles et dépendantes, ce qui les conduisent à devenir agressives.
Par contre, je ne te suivrais pas concernant la « civilisation méditerranéenne, solaire, celle du blé et du vin, du travail et de la philosophie et de l’honneur » que tu penses menacée. Cette civilisation existe dans les hommes, plus que dans la société, et un Etat peut bien s’écrouler, les hommes pourront toujours faire renaître son esprit. Mais pour rendre cela claire, il me faudrait revenir sur la distinction entre le corps et l’âme, ce qui nécessiterait de longs développements. J’y reviendrais donc à une autre occasion.
PROMENADE AU CONGRES DES PLOUTOCRATES
Grâce à Mécène j’eus mes entrées au congrès des ploutocrates. Vous imaginez que quatre milles ploutocrates prenant des mines apeurées et des accents tragiques pour décrire leur « infortune », m’offraient un spectacle propre à me faire hurler de rire. A tel point, qu’un Garde impérial s’approcha pour me signaler que mes rires gênaient les orateurs et qu’on récriminait contre moi dans le public, à cause de mon manque de compassion. Je décidais de me remettre de mes émotions en faisant une petite promenade avec Méandros.
« - Savez-vous que j’ai été un ploutocrate ? », ai-je demandé à Méandros, qui demeura incrédule. « Tenez, dis-je en sortant un papier de mon sac, je vais vous lire un billet que Pline a publié dans sa gazette (Hist. Nat. XVII, 273). Il était venu m’interviewer à propos des intempéries destructrices que j’avais annoncées pour le levé des Pléïades, c’est-à-dire pour le début de l’été. Voici le texte : « Démocrite, voyant que les plus riches de ses concitoyens dénigraient les études auxquelles il se livrait, alors qu’il avait prévu une hausse prochaine du cours de l’huile consécutive au lever des Pléïades, il acheta d’un coup toute l’huile que l’espérance de la prochaine récolte maintenait alors au plus bas cours, au grand étonnement de ceux qui savaient combien il était attaché à la pauvreté et à sa studieuse retraite. Aussi, lorsque la cause se manifesta et que son profit s’avéra considérable, il se borna à rendre la marchandise, au grand repentir des notables que la crainte d’en manquer plongeait dans l’angoisse, satisfait de leur avoir montré qu’il eût été facile, pour peu qu’il l’eût voulu, de faire lui aussi fortune. » Vous voyez, j’ai été, un jour durant, un véritable ploutocrate ! »
« - Je sais, fit Méandros. « Démocrite est un philosophe versé dans toutes les disciplines : il s’occupe de physique, comme d’éthique. Mais en mathématique aussi, et sur les questions courantes ainsi que touchant les arts, son expérience est universelle. » Je cite le dico des philosophes de Diogène Laërce… Qu’est-ce que vous voulez me prouver, au juste ? »
« - Mais, fis-je, je mentionne cette anecdote… pour lancer la conversation… pour en revenir au cœur de mon enseignement, à savoir que « la parole est l’ombre de l’acte » et que tout ce que nous avançons est sans valeur si nous ne pouvons le rattacher à une expérience. La philosophie n’a de sens qu’autant qu’elle nous permet d’appréhender les faits sous un angle rationnel et vérifiable, sans quoi elle échoue à dissiper les inquiétudes, qui trouvent leurs causes dans les superstitions. »
« - Il me semble, objecta Méandros, que votre tableau mortifère de l’économie du pays de Droite est justement propre à faire germer l’inquiétude ! Aussi je vois mal en quoi votre philosophie apporte la moindre consolation ! »
« -Vraiment ?, fis-je, bouleversé. Pourtant, il me semblait que mon lecteur déduirait de lui-même les conséquences pratiques que l’on peut tirer de mon exposé… Découvrir la solution aux problèmes du pays de Droite est presque un jeu d’enfant... »
« - Et quelle est cette solution ? », me demande alors Méandros.
« - Vous ne voyez pas ? », ai-je demandé.
« - Non !, dit Méandros. Ne tournez pas autour du pot. Dites, quelle est la solution, puis qu’elle est si simple… »
« - Cela coule pourtant de source, ai-je fais observé. Il suffit de transférer la fortune des ploutocrates vers des agents économiques capables d’innover et de fabriquer des biens exportables. »
« - Mais voyons, Démocrite !, me lança Méandros, les ploutocrates ne voudrons jamais ! »
« - Et pourquoi donc ? », ai-je demandé.
« - Mais parce que c’est leur argent, évidemment ! », s’écria Méandros.
J’ai ri de bon cœur d’une réponse tout à fait naïve. « Mais mon brave Méandros, l’argent n’est rien en soi !, lui ai-je fait observer. L’argent n’est qu’un moyen de se procurer des biens. Dès lors, si nous trouvons le moyen de procurer gratuitement aux ploutocrates le bien qu’ils désirent, ils constateront d’eux-mêmes que leur richesse les encombre et, dès lors, ils s’en dessaisiront volontiers. Ils le feront avec d’autant plus d’enthousiasme que l’argent, s’il procure des biens, est une source de redoutables inquiétudes. Les lamentations que nous avons entendues tantôt, suffisent à nous en convaincre. Aussi, s’ils peuvent avoir le bien qu’il recherche, sans avoir les soucis lié à la gestion de l’argent, ils seront les premiers à désirer qu’on les dessaisisse de leur fortune ! »
« - Vous m’embrouillez, Démocrite », me fit observer Méandros.
« - Il me semble au contraire que les choses sont fort claires !, ai-je rétorqué. Trouvons le moyen de procurer aux ploutocrates, gratuitement ou pour une somme modique, le bien dont ils ont tant besoin pour que l’affaire est réglé. »
« - Précisez… », fit Méandros sans dissimuler son ironie.
« - Avant de vous révéler la nature de ce bien, dont les ploutocrates ont tant besoin, il me faut produire une démonstration », ai-je toutefois avertis.
« - Ah ! Une digression ! Au moment où vous devez révéler la nature du bien recherché par les ploutocrates… comme par hasard !, releva Méandros, d’une manière qui me parut fort impertinente. Pourquoi, toujours, Démocrite, au moment où nous devons toucher au vif du sujet, devons-nous en passer par une « nécessaire » digression ? »
« - Je n’ai point parlé d’une digression mais d’une démonstration !, ai-je rectifié. C’est votre scepticisme – posture intellectuelle, notez-le, que je ne tiens pas pour un défaut-, qui m’y oblige. Par une expérience que je propose de mettre en œuvre, je vais mettre au jour le Bien que le ploutocrate souhaite au fond de lui-même possédé. Pour ce faire, nous dirons « bonjour » au prochain ploutocrate qui passera dans ce couloir. Logiquement, il ne devrait qu’à peine nous répondre, et certainement ne pas nous répondre du tout. »
« - Ce qui ne serait pas étrange, puisqu’il ne nous connaît pas », ajouta Méandros.
« - Je retiens avec vous cette hypothèse, repris-je. Nous recommencerons avec le ploutocrate suivant, mais celui-là, je vous mets ma main au feu, qu’il viendra nous saluer chaleureusement. »
Nous nous mîmes en place pour mener cette expérience. Comme prévu premier ploutocrate passa sans égard pour notre « bonjour. » Le second, comme je l’avais annoncé, entendant notre « bonjour » s’arrêta, sembla chercher dans sa mémoire qui je pouvais être, puis s’approcha de moi, me salua avec enthousiasme et prit même de mes nouvelles. Je lui présentais Méandros, et affirma « être enchanté de faire sa connaissance. » Avant de repartir, le ploutocrate qui devait continuer à chercher à savoir qui j’étais, me lança « on se recontacte, et on ira se manger des mamelles de truie farcie. »
Méandros, comme son esprit retors me le laissait présager, refusa de valider si facilement les résultats de l’expérience, et exigea que nous renouvelions une dizaine de fois l’expérience, qui bien évidemment produirent des résultats conformes à ce que j’annonçais. Méandros finit par reconnaître qu’il « se passait bien quelque chose. »
Je lui fis, dès lors, part de mes conclusions : « Cette expérience permet de saisir la nature du bien qui est le plus désirable aux yeux des ploutocrates. Cela vous étonnera peut-être Méandros, mais pour mettre au jour la nature de ce bien, il faut se pénétrer d’un sentiment… maternel ! Pour produire le mouvement d’irrésistible sympathie à mon égard que vous leur avez vu, il faut extérioriser à leur intention une expression de bonté, semblable à celle d’une mère mise en présence de sa progéniture. »
Pour éclairer mon propos, je plissais les traits de son visage et prenait un air ravi et souriant. Méandros me lança un regard horrifié.
« - C’est avec cette expression que vous les avez regardé quand vous leur dites « bonjour » ? », me demanda t-il.
« - En effet, repris-je. Pour que l’expérience réussisse, il faut se sentir comme une mère qui regarde son enfant. Il ne s’agit pas seulement d’une posture physique. Il faut trouver une posture mentale maternante, il faut se sentir telle une mère se reconnaissant elle-même, sans le moindre soupçon d’étrangeté ou de distance, dans cet Autre, qui est son propre enfant. Quand le ploutocrate s’avance vers moi, je m’aide en laissant éclore en soi de murmurantes et typiques locutions, tels que des « Ohoh ! Le-beau-bébé ! » ou encore des « il-est-où-mon-petit-cœur ? »... Essayez de vous imprégner de cela, Méandros… Faites comme moi, pensez que vous êtes une maman. Voilà, moi, j’y suis… Méandros, avec un peu d’effort, vous pouvez y arriver aussi. Mais, attention ! Il faut le faire vraiment, sinon ça ne marchera pas ! »
« - Je ne me sens pas compétent… et je ne suis pas sûr vous comprendre parfaitement… », me dit Méandros.
« - Dans ce cas, allons directement à l’explication du phénomène, ai-je repris. Les ploutocrates sont des êtres programmés pour le succès dans et malgré les tempêtes financières qui secouent perpétuellement le Monde. Se sont, malgré toutes les plaintes qu’ils formulent, des êtres persuadés d’être protégés, sûrs que les problèmes ne retombent jamais sur leurs têtes, mais sur celles des autres. Autrement dit, ils sont le produit d’un rapport d’attachement réussi à la mère, qui a encré en eux la certitude qu’ils vivent en sécurité, qu’ils sont protégés, comme un nourrisson aimé peut l’être. Pour mener une existence légère et réjouie au milieu des paniques boursières et de l’insécurité des marchés, il leur faut retrouver le regard de leurs mamans. Maman qui, par hypothèse, n’est plus de ce monde. »
« - D’accord…, ils ont été aimé par leurs mamans… notez, que ce n’est pas très exceptionnel… », me fit observer, Méandros.
« - Ce n’est effectivement pas là le point essentiel !, ai-je convenu. Mais, pour rester insouciants et si sûre, malgré les perspectives désastreuses de l’économie, ils ont du intérioriser ce regard maternel, afin de pouvoir le reproduire, eux-mêmes, continûment. Ce regard, ils se le fabriquent eux-mêmes, par exemple, quand ils se regardent, le matin devant la glace, et qu’ils se sentent saisi d’un amour pour ce qu’ils sont. Dans le miroir, il y a le regard de maman. Mais ce regard, il le fabrique chez les autres lorsqu’en étalant leur richesse ils suscitent les regards d’envie. Finalement, toute leur est engouffrée dans une activité de production de situations qui visent à produire ce regard maternel, ou tout au moins, des regards qui suscitent en eux la réminiscence de ce regard maternel. Car sans la présence de ce regard, ils prendraient conscience du monde tel qu’il est, et ils cesseraient de s’y sentir protégé. Tout deviendrait effrayant. Ce que cette expérience démontre, c’est que lorsqu’un ploutocrate me voit le regardant comme une mère, il voit nécessairement dans mon regard, son propre regard sur lui-même ! Il est alors frappé par l’énigme : comment mon propre regard d’auto-affection a-t-il pu se déplacer sur le visage d’un autre. Il s’inquiète et s’interroge : « Dans mon miroir, ce matin même, pense-t-il, j’ai vu ce regard, c’est donc bien le mien ! Alors, que fait-il, ici, au beau milieu de cette tête ridée ? » Débordé, il s’exclame : « Au secours ! Mon regard ! On m’a volé mon regard ! A l’assassin ! Rendez-moi mon regard ! » Alors, il est bien obligé d’aller vers moi, car je suis ce qui lui manque, du seul fait que je suis son regard sur lui-même, regard sans lequel il est rien. »
« - Vos conclusions sont peut-être hâtives, Démocrite… D’ailleurs, si vous les regardiez avec tendresse, ils pouvaient tout aussi bien s’imaginer… des choses… », hasarda Méandros.
« - Des choses ! Des choses ! Elle est bien bonne celle-là !, fis-je. Parfois, Méandros, vous êtes à la limite de la mauvaise foi ! L’expérience est indiscutable ! A l’instant où ils me voient, je deviens eux, pour eux-mêmes, par identité de mon regard maternant qui est leur regard sur eux-mêmes. Je conviens qu’il serait plus rigoureux d’énoncer que par l’identité de nos regards, je deviens eux, mais tel qu’ils ne se sont encore jamais vus, c’est-à-dire eux-mêmes se découvrant eux-mêmes, c’est-à-dire encore ce regard de la mère qui semble toujours redécouvrir sont propre enfant qu’elle n’a pourtant jamais méconnu. Plus subtilement, j’ajouterais que dans ce rôle de voleur de regard, je suis eux comme jamais, car le ploutocrate est aussi un homme de pouvoir ! Et le pouvoir poussé jusqu’à la tyrannie, n’est-ce pas aussi l’art d’arracher à autrui le regard qu’il a sur lui-même. Quand un individu a perdu le regard qu’il a sur lui-même, et qu’il doit adopter le regard qu’autrui porte sur lui-même, et s’obliger à le regarder comme étant le sien, il est nécessairement dépossédé de tout. »
« - Si vous voulez…, fit Méandros. Et donc, les solutions pratiques à la crise du pays de Droite, dans tout ça… »
« - Je constate que vous n’êtes pas très attentif, Méandros, fis-je sans dissimuler ma déception, sinon vous auriez déduit par vous-même les mesures qui s’imposent à un sage gouvernement. Si le bien dont ils ont tant besoin - à savoir ce regard maternel-, peut être produit quasi gratuitement par une personne de bonne volonté, il suffit que le gouvernement recrute des personnes qui, pour un salaire raisonnable, se charge de les regarder maternellement plusieurs heures par jour. En contrepartie de cette prestation, sur lequel le gouvernement exercerait son rigoureux monopole, il lèverait des taxes correspondant à cinquante pour cent de la fortune des ploutocrates, pour la première année. Ce regard agirait comme un substitut à leur fortune, et en quelques années, ils seraient sans doute sevrés de leur besoin immodéré de richesse. Il n’y a pas à douter qu’ils payeraient volontiers ces taxes. Grâce à ce regard qui agit comme un substitut, ces taxes leurs absolument indolores, et leur niveau habituel de bonheur se trouverait, non seulement maintenu, mais augmenté, du seul fait que les taxes les libéraient des soucis liés à la gestion de la moitié de leur fortune. Quand à l’argent récolté, comme je l’ai déjà expliqué, le gouvernement le confiera à des agents économiques capables de fabriquer des produits exportables. Et ainsi, le pays de Droite connaîtrait-il la prospérité. Etes-vous convaincu, à présent ? »
« - Pas du tout ! », répondit Méandros.
« - Mais enfin, Méandros, vous êtes borné !, ai-je répliqué avec fermeté. Comment gouverne Sarkominus, d’après-vous ? Que fait-il devant tous les ploutocrates, sinon leur adresser un regard de tendresse débordantes tout en leur témoignant des : « c’est une joie pour moi de vous retrouver... Je veux vous dire publiquement mon amitié et mon admiration pour le formidable travail que vous accomplissez tous les jours. » Et d’exalter « les entrepreneurs qui ont réussi à la force du poignet. » Et puis, il les sécurise et clame qu’il veille sur eux. Il leur dit, par exemple, que prendre dans les caisses des entreprises, c’est vilain, mais que ça ne mérite pas une punition. Que, par contre, rapporter anonymement les vilénies des ploutocrates, c’est très méchant : « A quoi sert-il d’expliquer à nos enfants que Vichy, la collaboration, c’est une page sombre de notre histoire, et de tolérer des contrôles fiscaux sur une dénonciation anonyme, ou des enquêtes sur une dénonciation anonyme ? » a-t-il déclaré. Cet élan de tendresse vers les ploutocrates est d’autant plus puissant qu’il est semblable à des retrouvailles. Fini, le temps où Sarkominus prenait des distances avec les « patrons voyous » et « l’outrance » des ploutocrates. Fini le temps où il clamait : « Voyez comment le culte de l’argent roi, du profit à court terme, de la spéculation, comment les dérives du capitalisme financier ont été portés par les valeurs de Mai 68. » Là, ce sont des retrouvailles. Il les aime et il le leur dit et portant sur eux ce regard qui est le regard, qu’ils portent sur eux-mêmes… Méandros, trop d’évidence vous échappe ! Un jour, il faudra que vous ouvriez les yeux ! »
- Démocrypte






Envoyez vos articles
Inscrivez-vous à nos Newsletters