Sarkominus
Les Missives de Démocrite | 3 septembre 2007 | | 1 commentaires
Missives de Démocrite : En route vers le palais de Sarkominus ! (VII)
Invité par Gainoyus au Palais de Sarkominus, j’entreprends un périlleux voyage. J’en espère l’éclaircissement des prédictions contenues dans le testament d’Auguste Comtus.
POST DE DÉMOCRITE, 28 AOUT 16 :45
COMMENT CHIRACUS VIT SES « FILS » SE DÉTOURNER DE LUI
Il était de rigueur de garder le silence quand Chiracus dévorait le bœuf qu’on lui servait à midi. Chaque fois qu’il y plantait ses dents, et avant d’arracher d’un mouvement altier de la tête quelques lambeaux de chair animale, Chiracus posait un regard inquisiteur sur l’un de ses sept invités. Assis, devant lui, se tenaient Juppéus, Villepinus, Raffarinus, Debréus, Coppéus, Douste-Blazus et Sarkominus. Ils patientaient en promenant leurs regards dans le Repère, ce Repère qu’ils espéraient chacun recevoir, un jour, en héritage. Sarkominus était sans doute le plus heureux des sept, car il avait retrouvé les faveurs du vieux tyran et obtenu le poste tant convoité de chef de la Garde Impériale.
Lorsqu’il ne resta plus qu’une carcasse éparpillée sur la table, Chiracus pris la parole : « Amis du Repère, nous sommes une famille. Je vous regarde tous comme mes fils. C’est là un lien sacré. Le grand Platon (Rep. 465a-b) d’ailleurs écrit à ce sujet : « les jeunes gens n’essaieront pas, sans un ordre des magistrats, d’user de violence à l’égard d’hommes plus âgés, ni de les frapper ; ils ne les outrageront pas non plus, je crois, d’aucune autre manière, car deux « gardiens » suffiront à les empêcher : la crainte et le respect ; le respect en leur montrant un père dans la personne qu’ils veulent frapper, la crainte en leur faisant appréhender que les autres ne se portent au secours de la victime, ceux-ci en qualité de fils, ceux-là en qualité de frères ou de pères. »
Les sept applaudirent cette entrée en matière et tantôt adressaient des sourires affables à Chiracus et tantôt des regards haineux aux six autres « fils ». Chiracus repris : « Je reviens d’Atlantide. Il s’y passe de bien grandes choses ! Pour renforcer l’esprit de famille, ils ont inventé les « Feun Daï. » Les « Feun Daï » ce sont des journées, où les gens importants, appelés « staf mômbeurs », se réunissent pour avoir ensembles ce qu’ils appellent des « big exitementes » et des « enterretaïnmente ». Je vous dirais plus tard ce que c’est, le tout est que vous sachiez que cela renforce l’esprit de famille parce que ça développe le « tim spirit », le sens des « valiouz » et cela structure un « corporat méssaj. » Les enfants ! Demain matin, nous partirons tous ensemble en « Feun Daï ». Vous verrez, vous vous amuserez beaucoup. »
« - Vive la Repère famili ! », s’écrièrent les sept. Ils étaient évidemment plus qu’enthousiastes, surtout Sarkominus qui, ayant trahis Chiracus par le passé, voyait là l’occasion en or de se racheter.
Afin de prouver son zèle à veiller sur la sécurité du tyran (y compris contre d’éventuelles malveillances ourdis par ses « frères ») et montrer qu’il avait rapidement assimilé les méthodes de la Garde impériale, qui commande d’agir avec une constante discrétion, il décida de faire une « belle surprise » à Chiracus. Il projetait de s’introduire, sans même que Chiracus s’en aperçoive, dans sa chambre à coucher afin de pouvoir surgir de manière à l’improviste en criant : « voyez mon petit papa, comme je suis devenu un habile espion et combien vous pouvez me faire confiance ! »
Avec une discrétion facilitée par sa petite taille, il parvint à se glisser sous le lit de Chiracus. Il avait bien du mal à contenir la joie que lui procurait d’avance la « belle surprise » qu’il allait faire à Chiracus et à son épouse Bernadettia. Il attendit qu’ils se couchent, et commença un compte à rebours en débuttant par le chiffre dix. A l’instant où il prononça, dans sa tête, le chiffre trois, Chiracus dit à son épouse : « Madame, je dois vous avouer un crime effroyable que je prépare. »
« - Encore un ? », interrogea Bernadettia.
« - Non, madame, j’en projette sept », rectifia Chiracus.
Ce dialogue refroidit d’un coup l’enthousiasme de Sarkominus, qui se fit plus petit qu’il n’était.
« - Sept, c’est beaucoup en un jour, et croyez que je ne les accomplirai pas de gaîté de cœur !, reprit Chiracus. Mais j’ai consulté l’oracle de Delphes et il a prononcé cet arrêt : « les sept fils se détournerons de leur père, et l’un prendra sa place pour le jeter aux lions. » Demain, madame, je mènerai au trépas mes sept plus fidèles serviteurs, Juppéus, Villepinus, Raffarinus, Debréus, Coppéus, Douste-Blazus et Sarkominus. »
« - Horreur ! murmura Bernadittia. Et se tournant, tremblante, vers son époux, elle ne pu contenir un : Par tous les dieux, mon époux, vous pleurez !… »
Chiracus les yeux remplis de larmes hurla : « Ô Astres cruels, ô dieux inhumains, ô Ciel envieux, ô marâtre Nature ! Pourquoi me condamnez-vous toujours à répandre ces flots sanglants ! Ne vous ai-je point rassasiés de victimes innocentes pour que vous exigiez le sacrifice de mes sept meilleurs serviteurs ? »
« - Divinités muettes et intraitables, quand donc foutrez-vous la paix à mon mari ! », murmura Bernadittia. « Mais sept c’est beaucoup, comment, très cher, vous y prendrez-vous ? »
« - J’ai fais bâtir dans la forêt un labyrinthe et venir, de Crète, un minotaure. Je compte y perdre les sept crétins qui servirons de repas au monstre », répondit Chiracus. « Demain, sera une journée pénible, aussi m’endormirais-je aussitôt après le souper », ajouta Chiracus en déchiquetant les chairs de son porcelet du soir.
Sarkominus tremblait des pieds à la tête. Lorsqu’il entendit les ronflements de Chiracus, il s’extirpa de la chambre et médita sur l’effroyable situation. Il errait dans le Repère, en cherchant le meilleur procédé pour sortir d’un labyrinthe. La salle du Trésor attira son attention et il eut cette lumineuse idée : emporter, avec lui, un sac de pièces d’or et les laisser choir derrière lui, en telle sorte qu’il n’y aurait qu’à les suivre pour trouver le chemin du retour.
Le lendemain matin, il régnait une atmosphère des plus bon enfants, une ambiance de « Feun Daï », et les « fils » (excepté Sarkominus), tout excités par la perspective d’un « big exitementes » entonnèrent des chants. Ils s’enfoncèrent dans la forêt, puis pénétrèrent dans le labyrinthe. Après avoir tourné et tourné, on commença à entendre de terrifiants mugissements, et là, Chiracus leur dit que le « big exitementes » consistait à courir au plus vite vers la sortie. Juppéus fit observer que l’épreuve était difficile, que cela prendrait des jours et que les affaires du pays de Droite requéraient leurs compétences pour autre chose que ce genre de frivolité. Alors Chiracus lui répondit : « Tu es le meilleur, alors je suis certain que si tu uses de ta magnifique intelligence, tu solutionneras ce problème en deux minutes. » Et sitôt dit, Chiracus pris ses jambes à son cou pour rejoindre un passage dérobé et souterrain. Les sept percevaient un souffle hideux qui s’approchait inexorablement. C’est alors que Sarkominus lança un : « regardez ! Un sesterce d’or ! » « Il est à moi, je l’ai vu le premier », hurla Douste-Blazus. Alors, qu’ils commençaient à se disputer le sesterce, Sarkominus lança un « et là, un autre ! », ce qui provoqua une nouvelle ruade agrémentée d’échanges de coups. Et attirant leur attention sur chacun des sesterces qui surgissaient au regard de proche en proche, il les ramena tous sains et saufs jusqu’au Repère.
Chiracus eut du mal à contenir son étonnement. Il enquêta, se rendant d’abord dans le labyrinthe (où il remit le minotaure dans sa boîte afin d’obtenir, par retour à l’expéditeur, le remboursement de ce mauvais investissement). Puis, il découvrit, en recomptant le trésor du Repaire, la disparition d’un sac d’or. Comme les sept se déclaraient très heureux de la journée passée, il les invita à un second « Feun Daï » pour le lendemain. Sarkominus pour déjouer le mauvais coup de Chiracus, se rendit immédiatement à la salle du trésor pour y prélever un deuxième sac d’or. Et là, horreur, il trouva la porte couverte de chaînes et cadenassée ! « Comment faire sans pièces d’or ?!? », songea t-il. Il n’était pas loin de penser qu’il était perdu.
Le lendemain, Chiracus et les sept « fils » partirent pour un nouveau « Fun Daï. » Comme le chemin serait long, le vieux tyran avait mis dans son sac un agneau, afin de se restaurer en chemin. Après plusieurs heures de marche, ils arrivèrent devant une rivière nommée « Clirstrymia », du nom d’une fille d’Hermès, dieu des marchands et des voleurs, rivière qui avait la réputation d’être affluente au Léthé, fleuve souterrain, où les âmes qui s’y baignent perdent la mémoire. Il les fit monter dans une longue barque et leur expliqua les règles d’un nouveau jeu. L’objectif était de renforcer le « Tim Spirit » et ils auraient à se montrer solidaires. Les règles étaient simples : l’un d’entre eux entrerait dans un sac, qui serait ensuite fermé et jeté à l’eau. Les autres devraient alors se précipiter pour l’en sortir avant qu’il ne se noie. Il distribua un sac à chacun d’eux et leur demanda d’y pénétrer. Les sept s’exécutèrent. Puis Chiracus ferma les sacs les uns après les autres. Juppéus fit tout de même observer que si chacun d’eux était enfermé dans un sac, il ne voyait pas comment tous pourraient se porter au secours des autres. Alors Chiracus lui dit : « Tu es le meilleur, alors je suis certain que si tu uses de ta magnifique intelligence, tu solutionneras ce problème en deux minutes » et il referma le sac de Juppéus. Chose faite, il jeta les sept sacs et s’en retourna vers la rive.
Sarkominus avec la discrétion d’un espion de la garde impériale, avait habilement mis l’agneau du déjeuner de Chiracus dans le sac qui lui était destiné, et il se tenait dissimulé sur la rive. Lorsque Chiracus fut assez éloigné, il se jeta à l’eau et libéra ses six « frères ». Les conséquences de cette ignominieuse journée furent terribles pour Chiracus. Comme l’avait annoncé la prophétie, ces sept « fils » se détournèrent de lui. Juppéus s’exila en Atlantide pour méditer sur les « Feun Daï » ; Raffarinus, Debréus, Coppéus et Douste-Blazus, furieux d’avoir été ainsi maltraités, décidèrent qu’à l’avenir, quand Chiracus leur demanderait quelque chose, ils « feraient les bêtes », objectifs qu’ils savaient à leur portée ; quand à Villepinus, qui avait dérivé jusqu’à l’embouchure du Léthé, une tasse d’eau saumâtre, lui fit perdre la mémoire de cette journée, aussi demeura-t-il encore un temps fidèle à Chiracus. Quand à Sarkominus, il décida de se débarrasser du vieux tyran avec le succès que l’on sait.
POST D’ANGLADE 29 AOUT 23:36
Cher Démocrite,
Ton périple te ramène parmi nous. Une chose me frappe : tu as traversé le chœur d’une civilisation qui a façonné l’occident dans ses splendeurs et ses fracas. Le blé, le vin, la philosophie, la théologie, la géométrie sont nées sur les rivages que tu viens d’arpenter.
Pour nous, qui sommes restés dans la ville des Parisii, ce qui me frappe, c’est que nous avons vécu au rythme de Wolfeboro, des lunettes noires et de la mise en scène people de la vie publique... Le pays de Droite quitte cette antique civilisation pour voguer vers autre chose. Est-ce l’influence des Pictes insoumis qui nous attend ? Ou le délire d’un homme que les dieux veulent perdre ?
REPONSE DE DÉMOCRITE, 30 AOUT, 01:54
Cher Anglade,
Tu m’interroges sur la mort, en somme, même si tu prends la question sous l’angle la mort d’une civilisation.
Avant d’esquisser une première réponse (nous sommes au milieu de la nuit et ma journée de demain s’annonce chargée), je veux te faire part des plus récents événements. Dans mon dernier post, je t’évoquais ma rencontre avec l’acteur Sabazios, sur le bac qui nous a menés de Cavallion à Avenio. Il nous était d’autant plus facile de sympathiser que nous sommes tous d’eux natifs d’Abdère, Cité d’Asie mineure. Je lui fis part de mes craintes d’être recherché par la Garde Impériale suite à l’incident provoqué par Méandros, ainsi que de l’imprévoyance qui me fit négliger d’obtenir des autorisations d’entrée sur le territoire pour Méandros et Hilæra. Sabazios me proposa de me présenter, dès notre arrivé à Avenio, à un homme fortune nommé Mécène, qui a toujours témoigné de son amitié pour les artistes et les philosophes. Sabazios me demanda si Hilæra, qui se tenait à mes côtés, était ma fille, ce qui me fit beaucoup rire. En effet, comme je l’ai expliqué dans un post précédant, pour être un père, il faut être, tel Zeus, le gardien des valeurs du groupe, tel Prométhée, celui qui ouvre l’enfant sur le monde et tel Epiméthée, un époux. Au vu de l’incapacité de Zeus à tenir sa petite famille, des déconvenues de Prométhée et des ennuis conjugaux d’ampleurs cosmique d’Epiméthée, être un père signifie réussir là où trois divinités, et non des moindre, ont échouées. Aussi le sage, par modestie, s’interdit d’avoir des enfants et Hilæra n’est que ma servante. Il précisa, qu’il m’avait posé cette question parce qu’il lui trouvait une « étrange » présence. Il me demanda si j’accepterai de lui faire répéter le rôle d’Hermès dans le Prométhée d’Eschyle, qu’il devait interpréter le lendemain, ce que j’acceptai avec plaisir. Une tirade qu’il prononça me fit frémir : « Hé toi, l’astucieux sophiste au cœur gonflé d’amertume, toi qui as trahi les dieux. »
Je le priais de répéter ce vers, car il me rappelait cette prophétie de Comtus : « Un vieillard à l’esprit tortueux fera trembler le Palais en révélant ce que l’astucieux sophiste au cœur remplis d’amertume a caché à Hermès. » (voir Missives, II, 3, 22/07). Je le priais de me rappeler les vers d’Eschyle concernant cette révélation dissimulée à Hermès et l’acteur prononça : « Si maltraité que je sois par ces entraves indissolubles, il (Zeus) aura encore une fois besoin de moi, ce prytane des Bienheureux, pour l’avertir des effets d’un nouveau dessein qui le dépouillerait de son sceptre et de ses honneurs. » et il ajouta, « ces vers sont bien connu, ils annoncent celui qui détrônera Zeus. » Je regardais Hilæra plein d’étonnement. Je lui demandais : « Quand je t’ai interrogé sur le sens de la prophétie de Comtus, tu m’as dit qu’elle parlait d’un dieu qui avait la phobie des oiseaux et tantôt tu t’es emparé du masque de Prométhée. Tu ignores sans doute l’œuvre d’Eschyle. Par quel raisonnement es-tu parvenu à déduire que le « sophiste au cœur rempli d’amertume » était Prométhée ? » Elle me répondit qu’il n’y avait pas de raisonnement, qu’elle s’était contenter de « voir. » Je lui objectai que tout ce qu’elle avait vu c’était le texte de Comtus, et que les mots était moins l’image des choses que leurs linceuls, aussi je ne croyais pas qu’elle ait pu voir quoi que ce soit.
Sabazios hasarda cette hypothèse : peut-être que les mots de certains textes contiennent-ils, afin d’être compréhensibles aux illettrés, des petites images des choses qu’ils désignent. En bougeant la page, les minuscules eidôlon renfermés dans les caractères des mots s’échapperaient dans les airs et, au contact d’un œil d’illettré, ils susciteraient l’image de la chose. Bien des fois en lisant, il lui avait lui-même semblé être transporté dans un autre monde. Je lui dis que cette hypothèse était improbable, mais comme Comtus était un être apparenté au divin je cru bon de vérifier qu’il n’avait pas, par magie, introduit des eidôlon dans son texte. Je sortis donc de mon sac le rouleau qui contenait les prophéties de Comtus, je demandais à Hilæra d’ouvrir bien grand son œil unique puis je secouais énergiquement le parchemin au dessus d’elle, escomptant que s’il contenait des eidôlon une bonne quantité devrait s’en échapper. Puis je lui demandais, si elle avait vu quelque chose de spécial, et elle me répondit effrontément, « à part un drôle d’agité, rien. »
Le lendemain je fis la connaissance de Mécène par l’entremise de Sabazios. Il nous fit visiter sa somptueuse villa d’Avenio. Tout était véritablement splendide, mais c’était sa bibliothèque qui surpassait en magnificence toutes les autres pièces. Il y avait là des milliers de rouleaux et des bustes d’Homère, Sophocle, Eschyle, Hérodote, Horace, Pausanias, Epicure et même un de moi. J’ai pu lui faire part de mes craintes et lui expliquer mon projet de me rendre dans le Palais de Sarkominus.
« - Vous, Démocrite, vous rendre chez Sarkominus ? me dit-il étonné. N’enseignez-vous pas que la sagesse nous ordonne de nous tenir à distance des affaires de la Cité ? Qu’y a t-il à gagner à fréquenter les hommes de pouvoir ? On ne récolte que des craintes, et les honneurs qu’on peut obtenir des tyrans se payent du prix d’avoir à tolérer la présence d’un nombre considérables de flagorneurs, de traître arrivistes et même de criminels. Allais-je tenté de convertir Sarkominus et me ridiculiser comme un Platon, lorsqu’il tenta de changer le cœur du tyran Denys pour être finalement « renvoyé le plus ignominieusement qu’il ne serait convenable de le faire pour un mendiant » (Platon, Lettre I, 309b). Platon a passé sous silence que Pollis, qui avait ordre du tyran devait le ramener, avait aussi l’ordre secret de le vendre comme esclave, que le tyran riait d’avance de la leçon qu’il dispenserait au philosophe : « Cela ne lui fera pas de mal, disait-il, et, en tant que juste, il sera tout aussi heureux, même esclave » (Plutarque, vie de Dion, V). Et Diogène Laërce (Vie, Platon) rapporte qu’il fut effectivement vendu et qu’il serait encore à peiner si Annicéris de Cyrène ne l’avait récemment croisé et racheté. Décidemment, Démocrite, je ne vous comprends pas. »
Je le priais de ne pas me confondre avec Platon, et que le sens de mon voyage consistait à vérifier si l’avenir était déterminé ou indéterminé, en confrontant les prophéties de Comtus au déroulement des faits. Comprenant alors l’importance de l’enjeu, il proposa de m’accompagné et de faire étape à Jouysenjosasus, une localité qui accueille un congrès de ploutocrates. Nous avons donc voyagé trois jours dans des chars des plus confortables et arrivé ce jour, à la tombée de la nuit, nous nous sommes installés dans l’auberge où j’ai pu prendre connaissance de ton post. Demain, j’accompagnerais Mécène, au congrès des ploutocrates, aussi est-il possible que je ne réponde pas complètement à ta question afin de dormir un peu. Mais j’ai encore quelque force et c’est un privilège de la vieillesse que de dormir peu.
Donc, comment les civilisations meurent-elles ?
Pour y répondre éclaircissons la mort elle-même. Tu n’ignores pas que nous sommes composés d’un corps et d’une âme, et que, contrairement à ce que prétend Platon, le corps n’est nullement une « enveloppe » ou un « tombeau » pour l’âme. En réalité l’âme et le corps sont des matières distinctes, en quelque sorte compénétrées, astreintes à se conformer l’une, l’autre. C’est de cette compénétration que naît la sensibilité. L’âme est formée d’atomes minuscules, ronds et subtils, en telle sorte que leur mouvement est rapide, comme l’atteste la fulgurance de certaines pensées. Le corps est, lui, composé d’un assemblage d’atomes de formes diverses, qui s’imbriquent les uns dans les autres et qui entretiennent des liaisons plus ou moins solide entre eux qui limitent leur faculté à se mouvoir. Ainsi les atomes qui forment les os ont une mobilité presque nulle, tandis que ceux des muscles ont une latitude de mouvement qui explique leur élasticité. Un être peut donc être défini par l’état d’équilibre auquel sont parvenus deux formes distinctes de la matière (les atomes subtiles de l’âme et les atomes du corps) qui sont parvenus à se compénétrer.
Qu’est-ce que la mort ? Une rupture. Une rupture dans l’équilibre qu’aura trouvé ces deux type de matière que sont les atomes de l’âme et les atomes du corps. On pourrait ajouter ici que la sagesse pourrait être définie comme l’aptitude à maintenir l’équilibre entre l’âme et le corps, et que cet état d’équilibre est éprouvé conjointement par l’âme et le corps lorsqu’on éprouve le plaisir d’être au monde. Hormis pour ceux qui vivent en sage (et j’en ai fort peu croisé, je me souviens de quelques gymnopèdes indiens croisés à Abdère, de quelques prêtres égyptiens et de quelques philosophes), on peut dire que la vie est l’état de tyrannie exercé par l’âme sur le corps. L’âme peut décider de conduire le corps vers toutes les extrémités, tous les excès, l’entraîner à viser la satisfaction de désir qui apporte un soupçon de bien et mille maux dont le corps pâti ensuite. Telle l’âme de Platon qui, pour satisfaire le désir d’imposer sa toute puissance à un tyran, entraîne le corps dans une aventure qui se termine sous le poids des chaînes et sous les meurtrissures du fouet. Je connais bien l’âme de Platon, et je peux t’assurer qu’elle n’a pas songée à présenter ses excuses au corps. La vie pourrait aussi bien se définir par la mise à l’épreuve, par l’âme, de l’équilibre qui uni le corps et l’âme. Ceux qui s’approche de la sagesse veille à vivre en recherchant des plaisirs sensés dont le corps tire profit autant que l’âme. Les autres pensent que leur corps est un instrument et leur âme piétine le corps. La mort, donc, est la rupture de l’équilibre qu’avaient trouvés ces deux états de la matière. Après la mort vient la corruption qui renverse complètement la situation. L’âme est en quelque sorte paralysée par une sorte de poison et c’est le corps qui la domine. L’âme dominait le corps pour percevoir et agir sur le monde et cette fois, c’est le corps qui s’ouvre sur le monde, qui se lie au monde et noue des relations avec quantité d’asticots et d’êtres de diverses sortes. L’âme ne peut plus que pâtir et elle reflue comme elle peut, s’altérant elle-même peu à peu, vers les parties du corps qui restent plus ou moins intactes, jusqu’à ce qu’il ne subsiste plus rien du corps.
Voilà pour la mort.
Comment les civilisations meurent-elles ? Précisons encore, que non seulement les civilisations meurent, mais le monde lui-même mourra comme l’énonce Lucrèce (De la Nature, V) dans son poème : « la mer, et les terres et le ciel : cette triple substance, ces trois corps, Memmius, cette trinité de si dissemblables mais solides tissus, un seul jour les livrera à la ruine et, après tant d’années, soudain s’écroulera la masse et la machine du temps. » Il ne convient donc pas de s’émouvoir outre mesure de la mort d’une civilisation, c’est la chose la plus naturelle qui soit, une chose qui arrive à tous les êtres et qui arrivera, un jour, au Monde lui-même.
Une civilisation, à l’instar des êtres, doit être pensée comme un équilibre trouvé entre un « esprit civique » (qui ferait pendant à l’âme) et des moyens matériels d’existences (qui feraient pendant au corps). Et l’histoire pourrait être pensée comme la mise à l’épreuve de cet équilibre, avec des périodes où les citoyens sont assez sages pour développer leurs moyens d’existence pour permettre au plus grand nombre d’accéder à une vie plaisante. Et d’autres période, où l’esprit civique, semblable à l’âme tyrannique de Platon, tente de réaliser ces « choses » inexistantes et que l’on appelle les « Idées. » Dans ces phases l’homme asservis tout les moyens d’existence (et bien évidemment, dans la foulée, les corps des hommes) pour les forcer à la réalisation des « Idées ». Ainsi Platon, pour citer un apprenti tyran, veut une cité où les citoyens cultivent l’amour du « Vrai » ; de là, la nécessité de brider les élans de la sensibilité et de imagination, ainsi que celle de chasser les poètes ; il veut une cité où l’on cultive le « Beau » ; de là, la nécessité de contenir les corps des citoyens afin qu’ils s’abstiennent de rire, au motif que rire déformerait les traits du visage !
Bref, l’histoire oscille entre des phases où l’esprit civique se donne sagement pour but d’atteindre un bien-être collectif, c’est-à-dire quelque chose de sensible, qui peut être éprouvé et partagé par l’âme et le corps ; et d’autres phases, brutales, où les ressources matérielles et humaines sont asservies pour atteindre une ou plusieurs de ces chimère que l’on nomme « Idées », et qui ne satisfont que le désir de puissance de l’âme.
Mais bon, une civilisation, ça tient par un équilibre solide, ça peut supporter ce genre d’excès ; de la même qu’un corps supporte des passions insensées.
Autre chose encore est la « rupture », la mort.
Nous pouvons concevoir l’état de corruption d’une société. Ce serait une société où la logique propre aux moyens de production s’imposerait à l’esprit civique, à la manière du corps « post mortem » qui exerce sa tyrannie sur l’âme. Avons-nous atteint un tel degré de corruption ? Je l’ignore. Il a peut-être des signes. Aujourd’hui, l’esprit civique peut bien vociférer : « accueillir l’étranger est un principe de civilisation. » Mais les moyens de production imposent leur logique propre, qui est d’accueillir les étrangers qui paraissent « utiles » et de chasser les autres. A la manière de l’âme qui croupit dans un corps corrompu, l’esprit civique peut bien hurler : de toute manière, il ne fait plus la loi. Ce dont Sarkominus convient dans un discours prononcé devant les ploutocrates : « si l’on taxe trop le travail, il se délocalise, si l’on taxe trop le capital, il s’en va », dit-il. Il aurait pu ajouter : si l’on taxe trop la consommation, c’est le carnet de commande qui s’en va. Au bout du compte, il avoue que la volonté politique n’est plus rien, puisque de toute manière, c’est la logique propre aux moyens de production qui s’impose. Sarkominus n’est plus qu’une voix aussi tonnante qu’impuissante, semblable à celle de l’âme immobile dans un corps corrompu.
J’approfondirais cette question, dans mon prochain post, après avoir écouté les ploutocrates.
Mais, je ne veux conclure cette missive sur une note trop sombre et t’assurer que l’âme du sage ne craint nullement de passer, dans la mort, sous la coupe du corps. Le sage s’applique à entretenir la complicité de l’âme et du corps, en tout premier par le rire. Dans le rire, l’une est l’autre sont à l’unisson : l’âme est enjouée et le corps se meut, se secoue, d’une manière très agréable. Dans le rire, l’âme partage son plaisir avec le corps. Aussi, passée dans la mort, l’âme ne percevra pas la corruption du corps comme un mal. Les mouvements du corps, générés par mille asticots, la réjouira comme un enfant ravi d’être chatouillé. C’est la réminiscence de cette complicité qui aura uni l’âme et le corps dans le rire, qui envahira l’âme.
Homère (Odyssée, chant 8) n’a-t-il pas écrit : « Sur le seuil ils étaient debout, ces Immortels qui nous donnent les biens, et, du groupe de ces Bienheureux, il montait un rire inextinguible... » ? La mort réserve au sage, un « rire inextinguible » qui le rendra semblable aux dieux. C’est du moins ce que m’a enseigné, il y a bien longtemps, un gymnopède indien ; et, jusqu’ici, je n’ai pas trouvé de meilleure représentation de la mort.
ANNONCES GOOGLUS
Commission Attalus :
Attalus : « C’est non seulement le manque d’enthousiasme et la peur de l’avenir qui freine la croissance, mais aussi les économistes qui produisent des théories auxquels nous ne comprenons rien. Alors nous le disons tout net : « Lâchez les lions sur les économistes et vous lèverez les freins de la croissance. »
Congrès des ploutocrates :
« - Pourquoi avoir intitulé ce congrès « jouer le jeu » ?
Parisia : « les vieilles idéologies assimilent le travail à l’esclavage. Nous voulons recréer, dans ce pays, un enthousiasme ludique en assimilant le travail aux jeux du cirque. Mais, cela soulève la question de la responsabilité de chacun et nous voulons poser franchement le problème : il semble, quand même, que les prolétaires ne veulent pas jouer le jeu. »
« Feun Daï » à La Rochellus :
« - Pourquoi avoir fait installer cette catapulte géante ?
Hollandus : « Platon nous a enseigné que les Idées étaient dans le Ciel. Le parti plébéien manque d’idées et a beaucoup de nouveaux adhérents qui s’en plaignent. Cette catapulte c’est, avant tout, un moyen de les faire participer à nos travaux. »
- Démocrypte






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