Sarkominus
Les Missives de Démocrite | 27 août 2007 | | 1 commentaires
Missives de Démocrite : En route vers le palais de Sarkominus ! (VI)
Invité par Gainoyus au Palais de Sarkominus, j’entreprends un périlleux voyage. J’en espère l’éclaircissement des prédictions contenues dans le testament d’Auguste Comtus.
POST D’ANGLADE, 23 AOUT 12:01
Cher Démocrite,
J’admire ta sagesse. Que la philosophie est un noble art, qui permet d’appliquer sagacité et discernement à la musique des sphères comme à l’actualité.
Il est vrai que le grand Victor, en opposant souffrance et misère, pour proposer de laisser la première au divin et d’éradiquer la seconde, posait une distinction des plus essentielles. Un article récent de la presse algérienne interrogeait justement la propension occidentale à la souffrance dans la paix et l’abondance, et prenait la question tellement au sérieux qu’il ne songeait pas même à nous railler. Car le bonheur est un bien inaccessible (dont ton successeur Augustin de Thagaste disait qu’on ne l’atteint pas tant qu’on ne repose dans le sein du créateur (« inquietum est cor nostrum, donec resquiat in te. »), tandis que pauvreté et misère ne dépendent que de la volonté de l’homme et de l’organisation sociale.
Finesse et intelligence du grand Victor qui, comme tu le signales, justifie qu’on s’interroge sur un dirigeant qui promet le bonheur mais renvoie la misère à l’ordre de l’intime. Perversion ? Manque de familiarité avec ton noble art ? Ou véritable calcul politique ?
POST DE DÉMOCRITE A PROPOS DE LA MANIÈRE DONT IL A DU FUIR MASSILIA, 23 AOUT 17:42
Cher Anglade,
Je suis comme un homme traqué ! J’avance, rempli de terreur, à l’intérieur des terres barbares du pays de Droite. Je n’ai pas d’idée exacte du monde dans lequel tu vis, mais je t’assure que celui-là, peuplé de gaulois monstrueux, est effrayant.
J’ai d’ailleurs eu beaucoup de mal à quitter Massilia. J’y restais, irrésolu à m’aventurer dans l’arrière pays, cramponné à cette cité qui est, malgré tout, une cité grecque fondée en terre barbare. Je me persuadais que mes craintes étaient infondées et que les barbares du pays de Droite étaient depuis longtemps convertis à nos mœurs raffinées et tolérantes. Je relisais sans cesse ces lignes de Strabon (Géo., IV, 5) : « les Barbares du haut pays d’alentour s’apprivoisent sans cesse, et ont déjà abandonné la guerre pour la vie civile et l’agriculture. Tous les gens distingués de Massilia se portent vers l’éloquence et la philosophie, si bien que cette ville est devenue une école ouverte aux Barbares. » Je me suis répété que l’esprit de la civilisation, qui tient dans l’aptitude à surmonter ses préjugés et à accorder l’hospitalité aux étrangers, était depuis longtemps communiqué aux barbares du pays de Droite. J’ai lu à Hilæra, autan pour la rassurer que pour me rassurer moi-même, le joli conte sur la fondation de Massilia rapportée par Justin (Abr. Hist, XLIII, III) qui prétend que son fondateur, le grec Protis, épousa Gyptis, la fille d’un roi gaulois : « On introduisit la jeune fille et son père lui dit d’offrir l’eau à celui qu’elle choisissait pour mari. Alors, laissant de côté tous les autres, elle se tourne vers les Grecs et présente l’eau à Prôtis, qui, d’hôte devenu gendre, reçut de son beau-père un emplacement pour y fonder une ville. » Cette légende à évidemment moins de crédit que celle rapportée par Strabon (IV, 4) qui prétend que les grecs qui fondèrent cette cité, après avoir consulté l’oracle, se rendirent au temple d’Artémésium d’Ephèse, en Asie mineure, qui compte parmi les Sept Merveilles du Monde, afin d’y trouver un guide. C’est là qu’« Aristarché, l’une des femmes les plus honorables du pays, vit en songe la déesse Artémis qui, debout près d’elle, lui ordonnait de partir avec les Phocéens en emportant quelque représentation des choses consacrées à son culte. » Artémis d’Ephèse est, tu ne l’ignores pas, une divinité étrangère, intimement liée à la Scythie et aux Amazones, et elle compte parmi les divinités qui enseignent aux grecs la nécessité d’accorder l’hospitalité aux étrangers.
Strabon est, ou un plaisantin, ou un escroc qui s’est laissé soudoyer lors de la rédaction de son guide touristique !
Je vais te dire d’abord en quel circonstances j’ai du fuir Massilia. Je me promenais, en compagnie de Méandros et Hilæra, lorsque j’aperçu deux gardes impériaux traînant enchaînés des Æthiopiens, des Maures et des Scythes. Les gardes les frappaient. Ils voulaient, semblent-ils, les contraindre à monter dans une galère. Leurs procédés m’indignèrent, aussi leur fis-je part de mon incompréhension. Ils répliquèrent que la Garde impériale « avait tous les pouvoirs », que Sarkominus étaient leur ancien chef et que cela leur garantissaient l’impunité. D’ailleurs, ils agissaient au nom d’Hortefeucus, nommé Grand Autochtone et Grand Prêtre des Origines. Et ils me demandèrent qui j’étais pour me soucier de manière aussi incompréhensible du sort de quelques étrangers. Par modestie je n’ai pas voulu leur révéler qu’ils avaient devant eux Démocrite en personne, et j’ai voulu faire appel à leur raison et à leur humanité en leur rappelant que l’hospitalité et le respect des étrangers étaient des fondements du monde civilisé. Ils reconnurent en moi un Grec et me dirent qu’ils n’avaient pas de leçons à recevoir, vue notre vénération pour l’autochtonie et vu la manière dont nous traitions les « métèques ».
Un philosophe ne s’emporte jamais, car c’est une preuve de faiblesse. Mais j’ai jugé nécessaire d’élever légèrement le ton pour marquer le respect dû à l’autorité morale du philosophe : « Messieurs les gardes, vous êtes fort mal informé lorsque vous invoquez l’autochtonie, c’est-à-dire nos précieux mythes qui prétendent que nos ancêtres germèrent de la terre où nous bâtirent nos Cités ! Apprenez que ces mythes ont moins en vue d’exclure l’étranger que d’affirmer la symbolique fraternité des citoyens, appelés à se percevoir comme les rejetons d’un même ancêtre ! Le symbolisme adelphien s’exprime également chez Epictète (Entretiens, I, 13) lorsqu’il réprimande le maître qui brutalise son esclave en lui lançant : « Ne peux-tu supporter ton frère, qui a Zeus pour premier père, qui est un autre fils né de la même semence que toi, et qui a la même origine céleste ? Parce que tu as été mis à une place plus élevée que les autres, vas-tu te hâter de faire le tyran ? Ne te rappelles-tu pas qui tu es, et à qui tu commandes ? Ne te rappelles-tu pas que c’est à des parents, à des frères par la nature, à des descendants de Zeus ? » Je vous en prie, déprenez-vous de vieilles idées barbares. Je ne doute pas que vous valiez mieux que cela. Cicéron (Off. 3.46) n’a-t-il pas écrit : « Rien de ce qui est cruel n’est utile ; la nature humaine, que nous devons suivre, est complètement ennemie de la cruauté. Ils ont tort, ceux qui interdisent leur pays aux étrangers et les en expulsent, comme Pennus du temps de nos ancêtres, et Papius récemment. Il est certes juste de ne pas permettre à celui qui ne l’est pas de se faire passer pour citoyen, et c’est la loi que proposèrent les très sages consuls Crassus et Scaevola. Mais interdire une ville aux étrangers est parfaitement inhumain. » J’ajouterais, pour compléter votre information, que les « métèques », comme vous dites, ne sont point maltraités dans nos cités. Que leurs enfants, désirent notre citoyenneté, l’obtiennent aisément, et que bon nombre d’étrangers viennent chez nous que pour trouver un refuge contre la tyrannie. D’ailleurs, Méandros, qui est Illyrien, pourrait témoigner… »
En voyant l’immensité du sourire qui défigura la face des gardes impériaux, je compris avoir dit une bêtise.
« - Monsieur est Illyrien, fit l’un des gardes. Il a sans doute une autorisation d’entrée sur le territoire à nous présenter... »
« - Garde, ai-je alors prononcé avec fermeté, je suis Démocrite et Méandros est mon serviteur. Maintenant, laisse nous passer car nous avons une haute mission à accomplir pour le compte de Gainoyus ! »
« - Bah, voyons… ricana le second garde. Puis, en désignant Hilæra, il demanda : et la petite, elle est grecque ou Illyrienne ? »
« - Je suis Illyrienne ! », répondit Hilæra.
« - Ah ! Quelle coquine celle-là !, m’écriais-je. Elle est tout ce qu’il y a de plus grecque ! »
« - Il n’est point nécessaire de mentir, Maître, me répondit Hilæra, puisque ces gardes vont cesser de nous importuner. »
A cet instant, Méandros leva son poing et l’abatit sur les visages des gardes qui s’écroulèrent à terre. J’étais pétrifié. Pour ajouter à la confusion, Méandros sorti son glaive et brisa la chaîne des prisonniers afin que leur fuite ajoute encore de la confusion à la scène. J’ai senti que je m’élevais de la surface du sol. Méandros nous avait, Hilæra et moi, chargé sur ses épaules de berger et il s’élançait en de grands bonds vers les hauteurs de la ville.
Lorsqu’il me posa à terre, je l’admonestais avec modération, car faisant de moi son complice, il m’avait placé dans une situation très inconvenante. Je lui promis de tout prendre sur moi et de présenter des excuses en bonne et due forme pour les deux gardes assommés. Puis nous nous sommes enfoncés sur les terres des Cavares, en direction du mont Lebron et le fleuve Druentias. Nous avons marché deux jours sous le soleil afin de rejoindre Cavallion, afin d’y trouver un bac qui puisse nous ramener sur le Rhône. La chaleur était rude, mais il serait inconvenant de se plaindre depuis que j’ai appris comment Hélios, qui attend toujours ses offrandes, a frappé notre patrie en enflammant le Péloponnèse.
A PROPOS DES JEUNES GENS DE CAVALLION ET DES PÈRES
A Cavallion, nous avons attendu l’arrivée du bac. Nous promenant, nous sommes entrés dans un faubourg qui, d’après les inscriptions murales, semble dénommé « Nique la garde impériale. » Nous y avons croisés des jeunes gens attroupés. Ils m’inspirèrent une telle pitié que je les interrogés de la manière suivante : « Je vois sur vos visages que vous avez des anneaux dans le nez, sur la lèvre inférieure et sur les sourcils et que vous portez des chaînes en guise de ceinture… Vos professeurs sont-ils les derniers des barbares !?! Il y a d’autres moyens de prévenir l’absentéisme scolaire ! Un peuple civilisé ne conçoit pas d’utiliser un tel appareillage et de relier, par des chaînes et des anneaux, le corps de l’élève à son pupitre ! » Les jeunes gens m’observèrent d’abord avec étonnement, puis ils éclatèrent de rire. L’un d’eux me dit qu’ils portaient ces anneaux et ses chaînes « par ce qu’ils étaient libres. » Alors j’éclatais de rire à mon tour, car cette réponse me paru fantastique. Je remarquais aussi que l’un des jeunes gens portait un pileus, une sorte de bonnet phrygien que revêtent cérémoniellement les affranchis, mais il le portait… à l’envers ! Je reconnaissais à ces jeunes gens une forme de sagesse : là où règne la barbarie, il n’est point de libertés véritables, et la seule qui subsiste est peut-être celle de parodier la servilité. Rire est l’ultime liberté.
C’est à Cavallion que j’ai trouvé ton message. Tu me demandes si il y a de la perversité chez Sarkominus. Sans doute. Mais, tout autant, il y a, en lui, la sincérité d’un barbare. Barbare qui ne comprend pas ce que le mot culture signifie, qui veut proscrire des écoles les enseignements sans portée pratique immédiate (1), qui veut réduire au minimum le nombre de professeurs (2) et qui voudrait donner l’apparence sécurisante d’une manufacture aux universités (3). Il n’est pas besoin d’être pervers pour avoir ce genre d’idée, il peut suffir d’être barbare obtu !
La civilisation est un processus qui s’accomplit dans la Cité, mais plus encore dans la famille. C’est l’institution première, et il suffit que celle-là soit barbare pour que tout le reste de la société le soit. Les mythes nous enseignent que le père à trois formes. On pourrait reconnaître Épiméthée, le frère de Prométhée, pour père des hommes, puisqu’il est le premier à s’unir avec Pandore, la première femme. Il est le premier géniteur. On peut de même reconnaître Zeus pour père des hommes, et souvent on l’appelle « père des dieux et des hommes. » Zeus est le père en tant qu’il détient la « potentas », la puissance qui accueille et protège l’enfant, mais qui le juge aussi d’après les lois et les valeurs du groupe ; et qui, si besoin est, le punit. Zeus ne s’est d’ailleurs pas privé de prononcer un arrêt pour exterminer la première race des hommes : « un déluge engloutit la terre sous la profondeur de ses ondes ; mais bientôt, les flots, refoulés au loin, rentrèrent dans les abîmes creusés par la puissante main de Zeus » (Pindare, Olympiques, IX). Mais, il y a une troisième représentation du père incarnée par Prométhée, divinité qui représente « l’auctoritas », c’est-à-dire ce savoir que le père transmet au fils pour lui apprendre à se diriger dans le monde. Savoir qui est symbolisé par le feu qui permet de se diriger dans la nuit. Le respect dû au détenteur de « l’auctoritas » dépend en somme d’une compétence à se diriger dans le monde. Et d’après des versions du mythe (Apollodore, Bibliothèque, I, 7, 1-2) « Prométhée mélangea de l’eau et de la terre, et créa les hommes » et « quand Zeus décida de faire disparaître la race des hommes de bronze, Deucalion, sur le conseil de Prométhée, construisit une arche. » Cette transmission du père au fils, qu’affirme Prométhée est aussi l’acte qui permet de rompre l’éternelle rivalité du père et du fils, cette lutte atroce qui opposa Zeus et Chronos.
Le père, donc, est tout à la fois un géniteur, un gardien du groupe et celui qui ouvre sur le monde. Le retour vers la barbarie incarné par Sarkominus tient au désarroi des hommes face à l’avenir, à leur sentiment d’incompétence à décider et à faire des choix responsables. Les hommes se sentent de moins en moins « prométhéens », alors ils appellent le règne de la toute-puissance « zeusienne » en exigeant la soumission absolue aux valeurs au groupe et en manifestant une intolérance croissante vis-à-vis de toute forme de différence. De même, ils revalorisent ce que nous pourrions appeler le « testiculisme », c’est-à-dire la croyance dans la toute-puissance « épimethéenne » du sperme. Sarkominus n’a-t-il pas prétendu que les jeunes gens qui mettaient fin à leur jour, le faisaient en raison d’un « tempérament mélancolique » contenu dans la semence de leur père ?
Un père n’est un père civilisé qu’autant qu’il accorde en lui les trois manières d’être père. Si les jeunes gens sont de moins en moins supportés par nombre d’adultes, ce n’est pas parce que les jeunes gens d’aujourd’hui sont pires que par le passé, mais parce qu’ils pointent là où c’est sensible. C’est-à-dire que leurs provocations mettent au jour que nous nous sentons incompétents à décider de notre avenir à tenir le flambeau prométhéen. Les chars, que les racailles ont fait brûler dans les rues, furent un genre de lueurs provocantes, une manière de tourner en dérision un flambeau trop lourd à porter.
Sur le bac qui nous menait jusqu’à Avenio, je surpris Hilæra, cachée dans un recoin qui contemplait un masque d’or. Je lui demandais où elle avait volé ce masque d’or et elle répondit qu’elle l’avait « trouvé », et à force de précisions elle admit l’avoir « trouvé » dans des bagages, fermés et qu’elle avait fouillés suite à une impulsion dont elle ignorait l’origine. Je lui promis une sévère punition si elle ne restituait pas le masque à son propriétaire. C’est ainsi que je fis connaissance de Sabazios, directeur d’une troupe de théâtre, qui se rendait à Avenio pour une série représentations. Il me remercia pour la restitution de ce masque qui était la « persona » de Prométhée, et qu’il lui était absolument nécessaire pour une pièce qu’il devait représenter. La conversation de ce phrygien, si fin connaisseur de nos meilleurs auteurs, apporte beaucoup d’agrément et un peu de quiétude à notre périlleux voyage.
- Démocrypte






Envoyez vos articles
Inscrivez-vous à nos Newsletters