Sarkominus
Les Missives de Démocrite | 5 novembre 2007 | | 1 commentaires
Missives de Démocrite : Démocrite aux Enfers (VI)
Si c’est la Nécessité qui a permis l’apparition d’un César Sarkominus, qu’est-ce, donc, alors que la Nécessité ? Dans l’espoir d’éclaircir cet étrange problème, je dois accepter l’invitation d’Auguste Comtus. Mais c’est dans le Tartare, au plus profond des Enfers, que je pourrais le rencontrer.
POST D’ANGLADE, 28 OCTOBRE 09:06
Cher Démocrite,
Je rentre d’un voyage en Numidie. J’avais confié Betapolitique à Bastien Gentil et je constate qu’il a oublié de basculer ta missive, Veuille en excuser Betapolitique, et Bastien Gentil, et le pauvre Anglade.
POST DE DÉMOCRITE, 28 OCTOBRE 22:41
C’est évidemment tout pardonné et j’espère que tu auras passé un agréable séjour en terre Numide. C’est d’autant plus pardonné que j’ai moi-même été peu présent sur betapolitique, car je suis totalement accaparé par la préparation de l’opéra que nous préparons pour la fête qui aura lieu le 1er novembre en l’honneur d’Hadès. Martinus vient seulement de me remettre les dernières partitions. Il s’est fait aider par Debussyus et Maeterlinckus ; sans eux, je crois que nous n’y serions pas arrivés ! L’opéra s’intitule « Sarkominus et Messaline. »
POST DE DÉMOCRITE, 1er NOVEMBRE 23:57
J’ai eu un trac fou en montant sur la scène du théâtre. Je devais porter ma main au dessus de mon visage, car j’étais aveuglé par la lumière des éclairages. Il y a un énorme brouhaha dans la salle. Il me fallut implorer longuement le silence, en jetant des regards sur un public que je ne distingue qu’à peine. Une accalmie m’a permis d’annoncer que nous allions, en l’honneur de Hadès, présenter un opéra librement inspiré des aventures de Péléas et Melisande. Une rumeur se mit aussitôt à enfler. Mais je parvenais à la calmer en appâtant le public avec la promesse d’un dialogue haletant entre une femme et son amant, suivi de l’arrivé du cocu, qui ne se doute de rien et de la vengeance à la fin du spectacle. Le public semblant savourer d’avance son plaisir se remit à bavarder avec modération. J’ai enfin précisé que l’œuvre présentée s’intitulait « Sarkominus et Messaline. »
L’orchestre est constitué de deux flûtistes, d’un joueur de lyre, d’un citharède, d’un cymbaliste et d’un joueur de tambour. Il s’installe dans la fosse.
Quand le rideau se lève, le public aura pu remarquer, à l’extrémité gauche de la scène, Philostrate vêtu en centurion. En bandoulière, il porte un tambour. Il se tiendra ainsi immobile jusque vers la fin du premier acte. Il fera alors retentir le bruit des pas pesants de l’époux cocufié, ce en tapant très fort sur son tambour. Philostrate a été un collaborateur si précieux, qu’il a facilement négocié cette place de choix sur la scène. Sans ses talents de cleptomane nous n’aurions pu réunir les accessoires, les costumes et tout le matériel indispensable à la réalisation du décor. Celui-ci est formé d’une tour, enveloppée dans les ramures d’un saule. La tour est prolongée d’un chemin de ronde. Môquetus, caché derrière le décor, porte à bout de bras une potence métallique à laquelle sont raccrochées, par des fils, une cinquantaine d’étoiles. Il les balance mollement et elles scintillent comme des miroirs. Tout cela a été réalisé avec les moyens du bord, mais cela reste assez conforme aux croquis que j’avais dessinés. Le public semble enthousiaste.
Le joueur de lyre et le flûtiste débutent mezzo, accompagnés par le citharède qui marque le rythme en pinçant fébrilement les cordes de son instrument. Abidos la momie égyptienne, qui a révélé une voix de haute-contre, se montre alors à la fenêtre de la tour. Il porte une robe de soie bleue et une longue perruque blonde. Asdente, dissimulé, répand par pincées, de la poussière d’or au-dessus de sa tête pour accroître l’impression de merveilleux que provoque la vue de Messaline. Abidos commence à chanter qu’il peigne sa longue chevelure. La salle est muette, stupéfiée par la voix androgyne de l’Egyptien. Le silence absolu régnera dans la salle jusqu’à ce que le flûtiste, d’une mélodie altière, annonce l’arrivé de l’amant, interprété par Théon.
J’entends des commentaires dans la salle qui loue notre ardeur au travail, comment nous avons monté ce spectacle en quinze jours, passant nos nuits et nos jours à répéter au milieu des pots de peinture.
Théon, vêtu d’un costume blanc et or, incarne Sarkominus. Son air malin ravit le public. Il regarde à droite et à gauche, puis grimpe aux branches du saule, salué par les sifflets bienveillants de la salle. Les deux amants se rapprochent et tendent leurs mains l’un vers l’autre sans parvenir à les joindrent : « Je ne puis me pencher davantage, chante Abidos, Je suis sur le point de tomber. Oh ! Oh ! Mes cheveux descendent de la tour ! ». Asdente, qui se fait le plus invisible qu’il peut, déverse alors par la fenêtre plusieurs mètres de chevelure blonde. Le tout atterri sur la tête de Theon-Sarkominus. Le public rit de voir l’amant se débattre dans cette mélasse blonde et redouble d’hilarité lorsque Abidos, avec des accents épouvantés, chante : « Laisse-moi ! Laisse-moi ! Tu vas me faire tomber ». Avec son air pervers, dont il ne se déprend jamais, Theon lui répond : « Tu entends mes baisers le long de tes cheveux ? Ils montent le long de tes cheveux. Il faut que chacun t’en apporte. » Il exhibe, comme des trophées, les mèches blondes qu’il a saisies par poignée. Il adresse un clignement d’œil complice au public, pour indiquer qu’elle est « bien eue », car l’amante restera pliée en deux jusqu’à ce qu’il ait fini de baiser la dernière de ses mèches. Courbé dans le vide, Abidos mime qu’il manque à tout instant une chute vertigineuse.
Comme Abidos-Messaline, indocile, se rebiffe, Theon-Sarkominus entremêle les cheveux de sa belle dans les branches de l’arbre. Il claironne : « Je les noue, je les noue aux branches du saule. Tu ne t’en iras plus. Tu ne t’en iras plus ». Le public applaudit chaleureusement le procédé. Asdente lance par la fenêtre de la tour des oiseaux mécaniques. Abidos-Messaline chante alors son inquiétude pour les « colombes » qui ne trouveront pas le chemin du retour, pendant que des spectateurs se dressent et sautent pour les attraper au vol les petites mécaniques.
Philostrate fait alors retentir son tambour. D’abord, une fois, puis, après un silence, il tambourine plus fortement et de plus en plus rapidement. Les murs du théâtre tremblent. Dans la salle, des esprits forts murmurent à leurs voisins des : « c’est maintenant, que ça en chie pour la pute ». Les détonations du tambour deviennent assourdissantes et, d’un coup : le silence. D’un pas, je sors de l’obscurité où je me tenais, habillé d’un costume de drap noir et or. Je porte un masque à l’air sévère. Abidos-Messaline, toujours pliée en quatre, prend un air ennuyée et se lime les ongles. Theon-Sarkominus, perché dans l’arbre, compulse un répertoire d’un air dégagé.
Je marche lentement jusqu’au milieu de la scène. La tension est extrême dans la salle. Dans le public, on suppute sur les moyens que je vais employer pour occire la « pétasse. » Mais, j’entonne, avec ma voix de baryton, ce couplet : « Vous êtes des enfants. Messaline, ne te penche pas ainsi à la fenêtre, tu vas tomber… Vous ne savez pas qu’il est tard ? Il est près de minuit. Ne jouez pas ainsi dans l’obscurité. Vous êtes des enfants ».
Le rideau se baisse. Le public s’accorde quelques secondes pour reprendre son souffle et déclenche un tonnerre d’applaudissement et réclame la suite. Aussitôt, Martinus, comme convenu, monte sur scène avec un costume semblable au mien. Je lui donne le masque que j’ai sur le visage et je rejoins Môquetus avant que le rideau ait eu le temps de se relever. Grâce à ce subterfuge tout le monde me croira sur scène.
Il ne me reste plus, courant avec Môquetus, qu’à rejoindre le Tartare. En raison de la fête d’Hadès, la surveillance est relâchée. Il le suffit d’attendre que les deux centaures de garde entament leur ronde, pour bénéficier de quelques minutes, pour rejoindre une petite porte. Là je frappe trois fois. Elle s’ouvre.
A peine entré dans le Tartare, Comtus, prévenu de mon arrivée, m’accueille. Il porte un pyjama orange et des liens qui entravent ses mains et pâtes de bouc, ce qui le contraint à se mouvoir à petits pas.
« - Ah ! Démocrite, avez-vous vu mon petit Sarkominus ? Comment se porte t-il ? Avait-il bonne mine ? », me demande aussitôt Auguste Comtus.
J’ai du lui expliquer que je ne l’avais point vu lors de ma visite en son Palais.
« - Ah ! Si vous saviez quel mauvais sang je me fais à cause de lui !, reprit Auguste Comtus en m’invitant à le suivre jusqu’à sa cellule. Vous n’avez point eu d’enfants, Démocrite, aussi les angoisses d’un père vous ont-elles été épargnées ! Comment en est-il arrivé là ! C’était pourtant un bon garçon, mon petit Sarkominus. Mais, voyez-vous, Démocrite, il a de mauvaises fréquentations. En fait, il est trop bon et il se laisse entraîner. Si je n’avais point été brouillé avec les dieux, il aurait reçu une éducation dans l’Olympe, mais, comme vous savez, j’ai du émigrer, et m’installer dans une cité du nom de Neuillus-sur-Sequana. Dans ce genre d’environnement, si vous êtes trop gentil, vous devenez une proie ou un voyou. Je me plains ! Je devrais peut-être me satisfaire du bonheur d’avoir eût dix année durant un petit Sarkominus. Vous m’envieriez, si vous saviez la joie que procure un petit Sarkominus, assis sur vos genoux, se blottissant contre vous et qui vous murmurant des « je t’aime, mon petit papa… » Comme il était doux et affectueux ! Il adorait les fleurs. Tous les matins, j’avais mon petit bouquet posé sur mon lit. Quel merveilleux enfant ! Comment trouver les mots pour rendre ces instants de bonheur pur passés à lui lire des histoires avant qu’il ne s’endorme ? Sans doute m’a t’il assassiné, mais il a commit ce forfait sous l’emprise de Chronos. Au bout du compte, je suis le seul responsable de ce défaut de surveillance ! S’il n’y avait eu cet évènement regrettable, j’aurais pu, à bon droit, me regarder comme le plus heureux des pères. »
« - Vous m’avez invité à vous rejoindre dans les enfers, pour me raconter, comment Sarkominus était… quand il était petit ? », hasardais-je non sans dissimuler une légère inquiétude.
« - Cela ne vous intéresse pas ?, me demanda Auguste Comtus très surpris. Pourtant, les premières années de la vie d’un être sont de la première importance. »
« - Ce n‘est pas moi qui en disconviendrais, approuvais-je. Mais le temps m’est compté, et vous m’aviez promis, dans votre lettre, quelques révélations sur la Nécessité. »
« - Oui… La Nécessité !, reprit Auguste Comtus. Oui, je vous ai promis une révélation sur Ananké, l’épouse de Chronos, la déesse de la Nécessité. La mère de ce monde, en vérité. Les Grecs, jadis, lui rendaient les plus grands hommages. C’était à cette époque lointaine où le Métrôon, le temple de la Mère, accueillait le Bouleutérion, le Conseil de la Cité. Aujourd’hui, il y a fort peu de grecs capables d’énoncer le lien intime qui unit la Mère aux décisions droites du Conseil.
Les premiers hommes semblaient accepter sans frayeur de dépendre de la Nécessité. La Nécessité ne leur semblait pas plus effrayant que le sein maternel pour un nourrisson. Dépendre d’autrui, chacun d’entre nous, en a vécu l’expérience aux premières heures de la vie, et admettons-le, nous y avons survécu ! D’ailleurs, dépendre de la Nécessité apporte des joies réelles : celles qu’inspire le plaisir d’être logique, conséquent, responsable. Le plaisir de se sentir en accord avec soi-même et avec le monde, résulte de cette perception non dramatique du fait que nous dépendons des autres et du monde.
Mais de même que l’enfant se lasse du plaisir qu’offre le lait maternel, les hommes ont eu tôt fait d’épuiser ce type de plaisir. La jouissance de se sentir souverain et de ne dépendre de rien leur sembla bien vite supérieure. L’homme développa même une sorte d’aversion pour tout ce qui le contraint, le renvoit à ses limites ou à sa responsabilité.
Nous autres, faunes, avons jugé que les hommes connaissaient là une crise passagère, que les hommes retourneraient bien vite à des principes plus sages ; c’est pourquoi nous comptâmes parmi ceux qui plaidèrent auprès de Zeus pour qu’il renonce à les exterminer la race des hommes. Nous lui rappelâmes sa propre crise d’adolescence et quelle patience nous eûmes envers lui ! Il rougit à l’évocation de cette époque où ne se lavait plus et ne sortait de l’Omphale que pour nous insulter. Bref, nous adoptâmes le langage le plus réconfortant, assurant Zeus qu’après une brève période d’effervescence, l’homme retrouverait naturellement le chemin de la Nécessité, c’est-à-dire du plaisir d’être conséquent, responsable et en accord avec soi-même et avec le monde.
Mais peu à peu, nous avons du admettre que cet état de crise, cet état de déséquilibre qui fait de l’homme un consommateur insatiable du Monde, n’était point aussi passager que nous l’avions d’abord présumé. Zeus commençait à s’impatienter et à faire des remarques déplaisantes sur le « flair » des faunes et sur la « sûreté » de leur jugement. Et puis, il y eu cette bourde, de mon compagnon de cellule, ce pauvre Prométhée, dit-il en désignant, une silhouette engoncée dans un pyjama orange et enchaînée à un lit. Au lieu d’offrir aux hommes un peu de jugeote, il leur enseigna les techniques… ça n’a évidemment rien arrangé…
Les faunes, à qui il revient de veiller sur l’équilibre de la Nature, ne purent eux-mêmes continuer à fermer les yeux sur l’insatiabilité des humains.
Aussi notre père, Pan, résolut de créer la musique. Il était convaincu que rendus sensibles à l’harmonie, les hommes pourraient trouver le chemin d’un équilibre intérieur. Il disait : « les hommes doivent bien être conscient des conséquences de leur voracité et de l’état d’insatisfaction et de tiraillement perpétuel dans lequel ils se plongent eux-mêmes. En répandant parmi eux une furieuse passion pour l’équilibre et l’harmonie, nous remettrons bien vite le monde en bon ordre. Ainsi, les faunes ne serons pas accusés par les dieux d’avoir eut tort de plaider pour la survie de l’espèce humaine. »
Pan trouva un enfant abandonné, un bébé d’une grande beauté, nommé Daphnis. Et il l’éleva. Il confectionna pour lui la syrinx, et lui révéla les secrets de l’art musical. Parvenu à l’âge adulte, il envoya Daphnis répandre la musique par le monde. Daphnis fascina et séduisit les hommes et les femmes, car ses mélodies et sa beauté s’accordait parfaitement. Bientôt, nous nous prîmes à croire que nous allions réussir à rétablir l’harmonie. Mais, un jour, Daphnis, sur le ton de la plaisanterie, affirma que la passion de l’harmonie était chez lui supérieure à celle de l’amour. Eros et Aphrodite, qui étaient venus l’écouter, prirent la remarque en mauvaise part, et bientôt on vit Daphnis dépérir en se consumant d’amour pour une Xénia, qui le repoussait et ne l’aimait pas.
Notre échec fit rire tous l’Olympe. Vexé, le faune Marsyas reprit le flambeau et tenta à son tour de transformer l’espèce humaine. Il découvrit un enfant abandonné, nommé Olympos, et il l’instruisit à son tour dans l’art musical. Olympos hérita de la flûte d’Athéna que Marsyas avait ramassée après que celle-ci l’eut jeté, jugeant que ses joues gonflées par le souffle, l’enlaidissaient. Olympos, « le premier, introduisit parmi les Grecs le jeu des instruments à cordes », nous dit aussi Plutarque (De la musique, III). Le philosophe ajoute (De la musique, VII) : « Quant à Olympos, dit Aristoxène, il est considéré par les musiciens comme l’inventeur du genre enharmonique ; car, avant lui, tous les airs étaient diatoniques ou chromatiques. Voici comment l’on présume que se produisit cette découverte. Olympos, se mouvant dans le genre diatonique faisait souvent passer la mélodie directement à la parhypate diatonique (Fa), en partant tantôt de la paramèse (Si), tantôt de la mèse (La), et en sautant la lichanos diatonique (Sol). Il remarqua la beauté du caractère de cette progression, admira la gamme construite sur cette analogie, l’adopta et y composa des airs dans le ton dorien. Ce faisant, il ne s’attachait plus aux particularités ni du genre diatonique, ni du chromatique, ni de l’enharmonique. Tel fut, en effet, le caractère de ses premières compositions, dites enharmoniques. »
Marsyas avait eu soin de choisir un élève au moins aussi laid que lui. Il pensait, par là, prémunir son élève des mésaventures amoureuses qu’avait subit Daphnis. Il voulait que l’enfant saisisse la correspondance qui uni l’harmonie musicale et la beauté « intérieure. » Marsyas dans nombre de ses discours affirmait que la beauté « intérieure » était absolument supérieure à la beauté « extérieure. » Le bel Apollon, qui était venu l’écouter, prit cet argumentaire en mauvaise part. Aussi le dieu défia t-il le faune dans un concours musical. Marsyas joua de la flûte et Apollon de la lyre. Les nymphes qui arbitraient la joute ne purent d’abord les départager. Apollon décida alors de jouer de la lyre et de chanter en même temps avant de provoquer Marsyas, à en faire autant, - ce qui était évidemment impossible au flûtiste. Déclaré vainqueur par les Nymphes, Apollon demanda à « voir » la fameuse « beauté intérieure » dont Marsyas parlait si bien afin qu’il l’a compare à sa propre beauté. Et comme Marsyas ne pouvait la lui montrer, il s’empara d’un couteau et dépeça le faune sous les yeux terrifié d’Olympos. Envahis par le souvenir des hurlements déchirants de son maître et l’image du faune dépecé, Olympos renonça à composer quelque œuvre que ce fut et il dépérit peu à peu.
Vous imaginez combien ce tour plut aux Olympiens ! Et les faunes devinrent pour les risées, un objet de prédilection.
Vexé par cet état de moquerie permanente, je résolu de quitter l’Olympe et de vivre en terre barbare, dans le pays de Droite. Installé à Neuillus-sur-Sequana, j’avais un voisin, du nom de Lagarderus Magnus. L’ homme semblait perpétuellement affligé, car les augures lui avaient révélé qu’il aurait un fils trop écervelé pour être compétent et trop idiot pour être malhonnête. Aussi était-il très désireux d’adopter un enfant qui lui convienne. Ses serviteurs sillonnaient le pays pour lui en trouver un qui réponde à ses souhaits. J’entendis, un jour, l’un de ses serviteurs s’écrier qu’il avait découvert un nourrisson à l’orée du bois de Boulognus. L’enfant luttait avec une volonté farouche contre le froid et qui jetait des regards haineux sur les passants qui s’approchaient. Il pressait son maître de le suivre. Sans bien savoir pourquoi, je me précipitais sur les lieux et m‘emparais de l’enfant.
Lorsque je l’eu dans mes bras, le projet de mes pères, Pan et Marsyas me revinrent en tête. Mais, je me refusais à emprunter la voie qu’ils avaient choisie et renonçais à lui enseigner la musique, préférant faire de lui le plus grand des philosophes, et le futur empereur du monde. »
« - Mais, qu’est-ce qui a pu vous laisser songer, que cet enfant pourrait devenir un philosophe ? », ai-je demandé.
« - Et vous, Démocrite, me répondit-il, savez-vous pourquoi, le roi Xerxès, invité par votre père à demeurer chez lui, après la conversation qu’il eut avec l’enfant que vous étiez, décida de laisser dans la demeure de votre père les précepteurs qui firent votre première éducation ? Xerxès devinant le talent d’un enfant d’une grande famille d’Abdère aura peut-être agit animé par son désir d’asseoir Abdère dans sa position de rivale d’Athènes. Vous auriez pu en devenir un sage tyran, amis des Perses. Mais vous avez fuit pour parcourir le monde, satisfait d’une condition presque miséreuse, ne prisant que ces plaisirs de l’esprit, auxquels le Perse vous avait initié. Avec vous, Xerxès aura totalement échoué. Abdère n’aura pas de tyran ami des Perses et elle ne rivalisera jamais avec Athènes. Finalement, mon échec avec Sarkominus est assez semblable à celui du plus grand des rois.
J’eu donc cette illusion qu’un sage tyran, éclairé, mais intraitable, pourrait mettre des bornes à l’avidité des hommes. Les hommes ont créé un monde absolument déséquilibré. Dans une partie du monde, la richesse vient de la pauvreté dans laquelle est maintenu le peuple et d’une gestion vorace où les hommes prélèvent dans la nature des richesses que celle-ci ne saura pas renouveler. C’est dans la partie où le peuple est pauvre et la nature éventrée que tend à se concentrer la fabrication de la richesse. Dans la seconde partie du monde, les hommes sont plus riches, mais moins de ce qu’ils produisent, que de leur capacité à attirer la richesse des autres. Ils proposent des rentes à ceux qui viennent déposer leurs richesses chez eux, rentes qu’ils payent avec les richesses qu’ils empruntent et qu’ils remboursent en empruntant de nouvelles richesses. L’état d’agitation perpétuel des hommes vient de la nécessité dans laquelle ils se trouvent de maintenir un état d’illusion général, où la pauvreté de l’endetté est la richesse et où la richesse de celui qui produit est la pauvreté. Etre en accord avec soi et avec le monde, rechercher la stabilité, se serait tout simplement faire en sorte que chacun vive correctement de ce qu’il produit. Mais cette idée est aux yeux des hommes beaucoup trop simple, trop logique, et en fait il la vomisse, car elle les renvoit à leurs limites et au fait qu’ils dépendent des autres et du monde.
L’homme a voulu fuir l’emprise de la Nécessité, de cette déesse qui exige d’être conséquent, responsable, logique, en accord avec soi-même et avec le Monde, pour finalement tomber sous l’emprise d’une plus terrible nécessité : celle de se maintenir dans un monde d’illusion. Il me sembla qu’un sage tyran pourrait rompre ce charme et rappeler à l’homme qu’il vaut mieux avoir la Nécessité pour institutrice, que de se choisir la Fortune pour maîtresse incertaine.
J’élevai donc le jeune Sarkominus en lui inculquant qu’Ananké, déesse de la Nécessité était la Mère du Monde et son véritable souverain. Mes théories eurent beaucoup de succès. Chronos, qui était venu m’écouter, prit en mauvaise part mon enseignement qui insinuait qu’il obéissait lui aussi à son épouse. Aussi insuffla t-il la haine parricide dans le cœur de Sarkominus qui cru qu’aimer vraiment Ananké exigeait le sacrifice sanglant des pères. J’échouais donc comme tous mes prédécesseurs.
A présent que je vous ai révélé l’essence du Monde et la puissance d’Ananké, c’est à moi de vous interroger Démocrite. Pensez-vous que l’homme restera éternellement dans cet état adolescent qui, pour satisfaire son désir d’être souverain et de ne dépendre de rien, l’oblige à la destructivité ? Pensez-vous qu’il y ait en l’homme les ressources internes qui l’amènent à se rêver une existence adulte ? Et que s’affirme en lui le plaisir de vivre en accord avec le monde et avec la vie ? »
J’éclatais de rire. D’un rire incontrôlable. Je dus m’allonger pour éviter une chute et que les tressautements de tout mon corps ne me blessent pas. Chaque fois que mon regard tombait sur le visage de Comtus médusé, un nouvel élan de rires me submergeait. Je mis au moins dix minutes à me remettre.
« - Vous ne devriez pas rire…, me murmura Comtus. Avez-vous seulement un début de réponse à ma question ? »
Reprenant mon souffle, je lui promis d’examiner son intéressante question. « L’homme est ce que nous savons qu’il est… », affirmai-je, en sentant qu’une nouvelle crise de rire ne tarderait pas à me submerger.
Mais, je fus, tout d’un coup, pétrifié par des hurlements.
Prométhée dans son pyjama orange s’agitait sur son lit et poussait des hurlements en forme d’hululements sinistres. « Là, regardez », me fit Comtus en pointant du doigt un pigeon qui volait. Comtus attira ensuite mon attention sur des petits grains de blé qui tombait sur le corps de Prométhée. Le pigeon se posa sur le rebord du lit, et les hurlements de Prométhée décuplèrent. Le pigeon se posa sur le corps de Prométhée et picora les grains de blé, portant la terreur de Prométhée se porta à son comble. Bientôt, Prométhée sombra dans l’inconscience.
« - C’est le dernier truc de Zeus, ça, me fit Comtus. La terreur psychologique… On gouverne en utilisant les phobies et les peurs de gens plutôt que de les malmener physiquement. Il parait que c’est plus efficace… Démocrite, les médecins vont venir pour vérifier l’état de Prométhée. Il va falloir que vous partiez. »
« - J’avais, une chose importante à évoquer avec vous, fis-je, mais je suis troublé. Cela me reviendra… »
« - Non, il est trop tard, reprit-il. Il faut que vous prononciez l’ode aux Moires, qu’Orphée vous a confiée. Les Moires apparaîtront et elles vous raccompagneront vers la surface. »
Je fis comme il me dit, et je sentis des bras invisibles me soulever. Je m’endormis.
POST DE GAINOYUS, 2 NOVEMBRE, 10:17
Cher Démocrite,
Comtus a-t-il dit quelque chose à propos du sortilège qui provoque la démultiplication des Sarkominus ? Nous en sommes aujourd’hui à seize Sarkominus. Ceci nous cause bien des difficultés à Guéantus et moi-même. Nous avons du faire tripler le budget du palais et négocier avec les sénateurs une augmentation de 140% des émoluments de Sarkominus pour faire face aux dépenses. Dans une période où l’on demande des sacrifices au peuple, ce n’était pas habile du tout. Mais avec seize Sarkominus, comment faire autrement ! Les Sarkominus occupent tous les postes du gouvernement et Fillonus à inventé une nouvelle manière d’être exaspérant. Quand on lui demande si il peut faire telle ou telle chose, il ne refuse jamais, il répond : « oui, si nous ne sommes pas en état de faillite », ou « oui, si, à cause du rechauffement climatique, la montée des eaux n’a pas engloutis le pays », ou « oui, si la peste ne nous extermine pas tous dès demain matin. » Pour l’égayer nous organisons des excursions. Tantôt, nous sommes allez dans l’île des Cyrnésiens, mais nous ne constatons pas d’amélioration de son état. Surveiller seize Sarkominus est une tâche presque impossible. Il y a quelques jours, un Sarkominus qui s’était enfui du Palais pour aller se battre avec des conducteurs de char en grève, nous avons le plus grand mal à le rattraper. Je vous en supplie Démocrite, insistez auprès de Comtus pour qu’il lève cet affreux sortilège.
PS. : Y a-t-il des inconvénients à tripler la dose habituelle de cannabis ?
- Démocrypte






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