Sarkominus
Les Missives de Démocrite | 28 octobre 2007 | | 3 commentaires
Missives de Démocrite : Démocrite aux Enfers (V)
Si c’est la Nécessité qui a permis l’apparition d’un César Sarkominus, qu’est-ce, donc, alors que la Nécessité ? Dans l’espoir d’éclaircir cet étrange problème, je dois accepter l’invitation d’Auguste Comtus. Mais c’est dans le Tartare, au plus profond des Enfers, que je pourrais le rencontrer.
POST DE DÉMOCRITE DU 12 OCTOBRE, 16:26
Je dois à présent vous parler de mon jeune compagnon, Môquetus, garçon au visage d’enfant sérieux et grave. Un enfant qui a compris que si la politique exalte l’adulte et l’absorbe parfois complètement - comme seul le jeu absorbe l’enfant -, la politique ne se pratique pas pour rire.
Son destin est connu : fils d’un sénateur plébéien emprisonné, il fut mis à mort. Cela se passait en cette obscure où les Teutons ravageaient l’Europe pour y commettre des massacres d’une ampleur inconnue. Pour venger la mort d’un des siens, le chef des Teutons exigea l’assassinat de cinquante otages, et Môquetus périt parmi eux.
Môquetus laissa, avant de mourir, une lettre. Sarkominus attache le plus grand prix à cette lettre. Il justifie ainsi son intérêt pour ce texte : « Les plus petites paroles d’amour qu’un grand garçon de 17 ans adresse à sa mère et à son père prennent une grandeur tragique quand ce sont les dernières, non parce que la vie va cesser mais parce qu’après il ne sera plus possible d’aimer. J’ai suffisamment d’expérience de la vie, de ses épreuves comme de ses joies pour vous le dire avec certitude. Aimer, c’est la seule chose qui compte vraiment. Seront plus heureux ceux qui parmi vous le comprendront avant qu’il ne soit trop tard. »
De la lettre de Môquetus, Sarkominus ne retient que la charge de pathos qu’elle contient, comme si se débordement d’émotions à la veille de la mort, le fascinait.
Ce pathos m’évoque une anecdote d’Hérodote (Histoires, VI, 20, 6, 21). L’historien rapporte la réaction des Athéniens devant la pièce que le poète Phrynichus avait porté sur la scène, une pièce qui représentait la prise de la ville de Milet par les Perses et le massacre de ses habitants : « Le théâtre fondit en larmes à la représentation de la tragédie de Phrynichus, dont le sujet était la prise de cette ville ; et après ils condamnèrent ce poète à une amende de mille drachmes, parce qu’il leur avait rappelé la mémoire de leurs malheurs domestiques : de plus, ils défendirent à qui que ce fût de jouer désormais cette pièce. » La censure est un acte fort rare à Athènes. Si la pièce de Phrynichus fut frappée d’interdit, c’était parce qu’elle représentait l’horreur à l’état pur, livrée sans message et sans intention poétique. Les grecs n’ont pas voulu que le théâtre devienne un espace de représentation obscène de l’horreur. Nous y reviendrons, mais gardons en mémoire cet interdit posé sur le pathos par les Athéniens.
Pour comprendre la fascination qu’exerce la lettre de Môquetus sur Sarkominus, il faut d’abord nous astreindre à la lire attentivement, même si elle nous semble trop simple et trop bien connue.
« Ma petite maman chérie, Mon tout petit frère adoré, Mon petit papa aimé,
Je vais mourir ! Ce que je vous demande, toi, en particulier ma petite maman, c’est d’être courageuse. Je le suis et je veux l’être autant que ceux qui sont passés avant moi. Certes, j’aurais voulu vivre. Mais ce que je souhaite de tout mon cœur, c’est que ma mort serve à quelque chose. Je n’ai pas eu le temps d’embrasser Jean. J’ai embrassé mes deux frères Roger et Rino. Quant au véritable je ne peux le faire hélas ! J’espère que toutes mes affaires te seront renvoyées elles pourront servir à Serge, qui je l’escompte sera fier de les porter un jour. A toi petit papa, si je t’ai fait ainsi qu’à ma petite maman, bien des peines, je te salue une dernière fois. Sache que j’ai fait de mon mieux pour suivre la voie que tu m’as tracée.
Un dernier adieu à tous mes amis, à mon frère que j’aime beaucoup. Qu’il étudie bien pour être plus tard un homme.
17 ans 1/2, ma vie a été courte, je n’ai aucun regret, si ce n’est de vous quitter tous. Je vais mourir avec Tintin, Michels. Maman, ce que je te demande, ce que je veux que tu me promettes, c’est d’être courageuse et de surmonter ta peine.
Je ne peux en mettre davantage. Je vous quitte tous, toutes, toi maman, Serge, papa, en vous embrassant de tout mon cœur d’enfant. Courage !
Votre Guy qui vous aime.
Guy
Dernières pensées : Vous tous qui restez, soyez dignes de nous, les 27 qui allons mourir ! »
A présent examinons son texte attentivement :
Môquetus n’est pas un garçon porté au sacrifice : « j’aurais voulu vivre », écrit-il. Môquetus écrira d’ailleurs, le même jour, un autre billet, moins connu, adressé à Odette, qu’il surnommait « Épinard », une jeune fille de 17 ans. « Ma petite Odette, Je vais mourir avec mes 26 camarades, nous sommes courageux. Ce que je regrette est de n’avoir pas eu ce que tu m’as promis. Mille grosses caresses De ton camarade qui t’aime. Guy. Grosses bises à Marie et à toutes. Mon dernier salut à Roger, Rino, (la famille) et Jean Mercier. » La promesse d’Odette, c’était de lui faire un « patin. » Môquetus, donc, aurait voulu vivre et fourrer sa langue dans la bouche d’« Épinard », surnom taquin et néanmoins évocateur, puisqu’il contient le son « pine. » La tristesse du regard de Môquetus ne doit donc pas nous laisser supposer qu’il éprouvait quelque attrait pour la mort.
Dans sa lettre il tente de consoler ses parents en les invitant à cette sorte de songe : il vivra, en quelque manière, tente t-il de les convaincre, à travers son jeune frère. Serge, le petit frère « adoré », portera un jour « fièrement » ses vêtements, il étudiera et il deviendra « un homme. » Il réalisera ce que lui-même, massacré à l’aurore de l’enfance, ne pourra être, à savoir devenir un homme. A la veille de mourir, il trouve assez de force pour tenter de consoler ses parents. Son vœu ne se réalisera pas : Serge, apprenant la mort de Môquetus – la tragédie est insatiable ! – tomba malade et mourut quelques jours plus tard, déguisé en fille, alors que sa mère l’emportait pour fuir ceux qui venaient l’arrêter.
Ce garçon voulait vivre et pourtant il encouragera ses 25 compagnons à marcher fièrement vers le martyr. Ses compagnons, invoquant sa jeunesse, lui proposèrent d’engager une révolte dans le camp, pour obtenir que sa vie - à lui, qui était si jeune -, soit épargnée. Mais il refusa et préféra les accompagner dans le martyr.
Pourquoi ? La lettre nous l’indique : « Je n’ai pas eu le temps d’embrasser Jean. J’ai embrassé mes deux frères Roger et Rino. Quant au véritable je ne peux le faire hélas ! » Il y a Serge, le frère de sang, qu’il ne peut, « hélas », revoir et embrasser avant de mourir. Il y a aussi Jean, Roger, Rino, les « frères » d’amitié et de combat, les camarades qui sont détenus avec lui dans la baraque n°10 qui rassemble les plus jeunes prisonniers. Ces trois garçons sont sans doute tout autant des amis « d’Epinard » puisqu’il la charge de saluer leurs familles. Môquetus accepte le martyr, tout simplement parce qu’échapper à la mort, revient à condamner un autre, un camarade, un « frère », au motif qu’il serait un peu plus âgés que lui. Ce pourrait être Jean, Roger ou Rino… Et puis, après tout, qu’importe qui serait désigné, celui-là vous condamnerait à vivre avec pensée : je vis parce qu’un autre a pris ma place.
Cette détermination face au martyr sera confirmée par le poète Aragonus :
« J’ai sous les yeux le récit des mêmes heures fait par un autre interné qui se trouvait dans la baraque 10 (celle des jeunes). Il traduit aussi cette angoisse sourde et montante des deux journées, les bruits qui courent, encore incertains, les signes précis d’un événement qu’on croit deviner sans en être sûr. Puis l’arrivée de l’officier et des gendarmes. « Quand s’ouvre la baraque 10, le sous-lieutenant Touya lance sans hésitation, avec un sourire pincé, un seul nom : Guy Môquetus. Le nom est un couperet qui tombe sur chacun de nous, une balle qui perce chacune de nos poitrines. Il répond d’un seul : présent ! Et comme sans réfléchir, droit, plus grand que jamais, notre Guy s’avance d’un pas rapide et assuré, dix-sept ans, plein d’inconscience et de vie ! À peine éveillé aux premiers rêves de l’amour, il est parti, notre Guy, comme serait parti un peu de nous. »
Cette assurance devant la mort étonne. Il n’y a là nulle résignation. Il est appelé pour monter au front. « Ce que je souhaite de tout mon cœur, c’est que ma mort serve à quelque chose » ; par cette phrase Môquetus témoigne de sa conscience que le martyr a un sens politique. Tout est politique en ces instants : « Je vais mourir avec Tintin, Michels » ; « Tintin », c’est-à-dire le sénateur Timbaultus et « Charles », c’est-à-dire le Sénateur Charles Michelus.
Le sens politique de sa mort tient en quelques mots : je suis trop jeune pour mourir, je n’ai commis nuls crimes qui justifient mon assassinat (sinon celui d’être le fils d’un sénateur plébéien). Qui me désigne pour mourir ? Les Teutons ? Plaisanterie ! Ils ont exigé des otages, mais ils n’ont pas demandé qu’on exécute un enfant. Qui me désigne sinon ceux qui dans ce pays de Droite collaborent avec les Teutons ? Aragonus rapporte : « De la soirée qui suit, que rapporter ? Seulement le courage de Mme Kérivel. Cette femme admirable, quand elle est venue à la cellule des condamnés embrasser son mari, prise de pitié à la vue du jeune Guy Môquetus, a proposé aux officiers de prendre sa place. On le lui a refusé. » Môquetus est pleinement conscient de son rôle dans cette histoire. Il confie au sacristain Moyonus : « Je laisserai mon souvenir dans l’histoire, car je suis le plus jeune des condamnés. » Le sens politique du martyr de Môquetus, c’est l’irruption de la Justice dans la politique : si un enfant meurt, la politique n’est plus un jeu. La politique devient la « stasis », la guerre civile : il y a ceux qui collaborent et qui répandent la terreur en mettant à mort un enfant afin que chacun sache qu’ils posent cette alternative : on est avec eux ou contre eux, nul ne peut se réfugier en l’innocence, pas même les enfants. Et il y a ceux qui rejettent cette injustice et qui n’ont nul autre choix que combattre.
Môquetus avait sur lui, le jour de son arrestation, un poème qui désignait l’ennemi :
"Vous êtes tous trois enfermés / Mais patience, prenez courage / Vous serez bientôt libérés / Par tous vos frères d’esclavage / Les traîtres de notre pays / Ces agents du capitalisme / Nous les chasserons hors d’ici"
Un enfant meurt, donc, et la politique cesse d’être un jeu. Et de fait, l’émotion que suscita la mort de Môquetus légitima la guerre civile. Môquetus ne s’est pas soumis à la force : il savait mener un combat et que sa mort serait un coup fatal porté à l’adversaire. Il suffit de regarder le visage de Môquetus pour discerner, derrière l’impression de tristesse qui s’en dégage, la profondeur de sa conscience.
Il n’y a pas chez Môquetus la volonté de défier la mort. Il prend la mort au sérieux. Mais, il n’a rien contre « elle », il ne se révolte pas contre la mort. Ce qu’il veut c’est se jouer de ses ennemis et rendre les coups.
Derrière le jeu, il y a la créativité et la rêverie. On a déjà vu, avec quelle délicatesse il propose à ses parents : il vous suffira de regarder Serge, et vous rêverez de moi. Ce garçon profond est un rêveur !
Môquetus est, et doit, mourir enfant. Adulte, il ne le sera pas ; il ne peut l’être qu’en songe au travers de son petit frère. Une vie d’homme, nous pourrions dire qu’elle est ponctuée par la rencontre de trois présences féminines : celle de la mère, de l’amante et de la mort. Avec l’emprisonnement du père, Môquetus fut en quelque manière privé de sa mère, car celle-ci ayant la charge entière de la famille ; parce que l’absence du père créa sans doute une promiscuité gênante entre l’adolescent et sa mère, ce qui éclaire aussi que dès quinze ans, il s’absente du foyer pour mener des activités politiques. Sa mère ne pouvait plus être à lui, comme une mère l’est à son enfant. Mais il n’y à point de détestation pour cela, en songe, l’amour pour et de la mère demeure. Quant à Epinard, elle fut tout de même une amante dans ses songes. Enfin, la mort elle-même, fut un songe pour Môquetus. Le sacristain Moyonus, présent pour assister au martyr écrivit : « les condamnés ont refusé d’avoir les yeux bandés et de se laisser attacher au poteau. Un seul - le jeune homme de 17 ans - a eu un évanouissement. Lui seul a dû être attaché dans cet état, mourant ainsi dans cette triste condition. » Môquetus est mort évanouis, et a reçu en songe le baiser de la mort. Là s’éclaire encore son ardeur à affronter le martyr : il se savait, par sa fréquentation des rêveries, par son imagination, capable de mettre une bonne distance entre lui et la mort.
Enfin, il y a ces lignes adressées au père : « Sache que j’ai fait de mon mieux pour suivre la voie que tu m’as tracée. » L’enfant à besoin d’un père, d’un être auquel il puisse se fier pour explorer le monde, un être qui lui enseigne comment avancer dans les méandres de la vie. Môquetus demande à son père qu’il lui reconnaisse d’avoir agit en se référant à son enseignement : ne jamais se soumettre à l’injustice et combattre.
Revenons à présent à Sarkominus en considérant les deux propositions principales de la lettre :
1. Je serai éternellement un enfant. 2. J’ai marché sur les traces de mon père.
Sarkominus peut aisément, lui aussi, à sa manière, proclamer : « Je serai éternellement enfant. » Ceci n’appelle pas beaucoup de commentaires, tant il ressort de l’évidence que c’est bien en enfant insatiable, tyrannique et capricieux, qu’il se présente chaque fois à nous. En cela, Sarkominus est un double obscur de Môquetus.
Môquetus, fils d’un sénateur, marche sur les traces de son père, parce qu’il fait de son martyr, non un défi à la mort, mais un acte politique qui vise ses ennemis. Sarkominus, en double obscure marche aussi sur les traces de son père. Paulus Sarkominus, fils d’un chef de clan Boii de Pannonie, à l’âge où Môquetus mourrait, fuyait sa patrie envahie par les Scythes et les Daces. Les Boï s’étaient couverts d’opprobre en servant de supplétifs aux Teutons et en leur prêtant leur concours, tant dans la guerre contre les Scythe que dans les massacres de Juifs et d’Illyriens. Paulus Sarkominus a fuit ses pères criminels et cherché refuge dans l’art et dans une lointaine contrée.
En un sens Sarkominus marche bien dans les traces de son père : des traces qui le mènent vers la fuite de soi. Chez Sarkominus domine une extériorisation et une mise en scène permanente de lui-même qui étouffe toute introspection. Car l’introspection, c’est la possibilité de la repentance, et la repentance, dit-il, c’est la haine de soi.
Sarkominus présente la lettre de Môquetus séparée du message politique élaboré par Môquetus lui-même. Il l’a donne comme un objet purement émotionnel, qui renvoient au sidérant de la mort, à la paralysie qu’elle nous inspire nécessairement. Ce torrent d’émotions est dangereux. Du moins c’est ce que pensèrent les Athéniens devant le spectacle donné par Phrynichus.
Pourquoi interdire le spectacle de l’horreur ? L’horreur représentée sur scène lors de la pièce de Phrynichus devait sans nul doute être bien en deçà de l’horreur que nombre d’Athéniens avait pu connaître, notamment sur les champs de bataille. Aussi leur réaction ne doit-elle rien à la sensiblerie.
L’interdit n’était pas lié à des intérêts partisans : Milet était une cité alliée et les Perses des ennemis. L’interdit qu’ils ont posé vient de ce que la fonction du théâtre est de produire de l’émotion, mais aussi d’offrir aux spectateurs la possibilité de son élaboration, sous la forme d’une parole. Cette fonction fait du théâtre une institution politique : le théâtre est civique parce que la Cité qui a besoin de citoyens qui, par l’élaboration et la verbalisation, apprennent à contenir leurs émotions. L’horreur, livrée à l’état pur, génère, soit l’émotion innommable, soit le cynisme, c’est-à-dire la parole vidée d’émotions. Et la Cité ne peut le tolérer ni l’une, ni l’autre. Car la politique est une passion qu’il faut savoir contenir dans les limites du langage, sans quoi, elle se mue en guerre civile. Le spectacle par sa violence gratuite éveilla les passions haineuses ; mais fussent-elles contre les Perses, cette haine rappela aux Athéniens les passions qui les conduisirent à la guerre civile. C’est pourquoi Hérodote écrit, qu’ils condamnèrent l’auteur « parce qu’il leur avait rappelé la mémoire de leurs malheurs domestiques. »
Le théâtre est un lieu intermédiaire entre l’espace civique et l’espace du jeu. Par le jeu, l’enfant éprouve des émotions intenses tout en apprenant à les contenir. Le jeu oblige à inventer des règles et des formes, car dans le jeu, il s’agit toujours, de se conserver dans le plaisir, mais tout en contenant l’émotion, qui menace toujours de déborder de soi.
Il y a des enfants brutaux qui ignorent le jeu. Ce qu’ils connaissent, c’est la prise de risque. Ce n’est que par une métaphore malheureuse que l’on dit qu’ils « jouent » avec le feu. Parce qu’ils ne jouent pas. Ils ne cherchent à se laisser envahir par l’émotion tout en la contenant. Ils défient le monde, pour savoir jusqu’à quel point le monde leur résiste, et par conséquent jusqu’à quel point le monde peut contenir l’expansion de leur désir de puissance.
La libération de l’émotivité, conduit au règne de la haine généralisée (ou à celui de l’amour généralisé). Sarkominus s’est présenté comme celui qui n’a pas peur de défier et qui connaît intimement cette possibilité de haine généralisée. Ainsi a t-il déclaré : « Je veux leur dire ma vérité sur la politique et sur la morale. Je veux dire aux gens du pays de Droite qu’ils auront à choisir entre ceux qui aiment le pays de Droite et ceux qui affichent leur détestation du pays de Droite. Je veux leur dire qu’ils auront à choisir entre ceux qui assument toute l’Histoire du pays de Droite et les adeptes de la repentance qui veulent ressusciter les haines du passé en exigeant des fils qu’ils expient les fautes supposées de leur père et de leurs aïeux. Je suis convaincu que pour un habitant du pays de Droite, haïr le pays de Droite, c’est se haïr lui-même. Je suis convaincu que la haine de soi est le commencement de la haine des autres. »
Pourquoi Sarkominus rend-il hommage à Môquetus ? Ce garçon représente l’obstacle sur lequel sa volonté de puissance peut s’effondrer, car à l’instant où l’enfant meurt, le monde des émotions s’évanouis, car il n’est plus question que de Justice. Lire la lettre de Môquetus, c’est, pour Sarkominus, procéder à un acte rituel, c’est-à-dire à un geste de conjuration destiné à repousser l’avènement de la parole droite de la Loi et de la Justice. Cela pourrait faire voler en éclat son petit monde gorgé de désirs de toute puissance.
ANNONCE GOOGLUS
Sur Hertéhelhus. La chronique d’Elkhabachus : La Commission de divinisation a annoncé la répudiation de Messaline. Le bruit de cette rupture courrait depuis fort longtemps, et le silence qui entourait cette affaire commençait à faire jaser.
« Deux épouses, c’est bien médiocre, pour un souverain de l’ampleur de Sarkominus », faisait observer les plus sages de la Commission. Pour mémoire, Zeus, père des dieux et des hommes, a successivement épousé, Métis qui lui donna Athéna, Thémis qui mit au monde Chloto, Lachésis et Atropos, Déméter, sa sœur, qui enfanta Perséphone, Mnémosyne qui donna naissance aux Muses, Aphrodite qui enfanta les Grâces, Latone qui lui donna Apollon et Artémis, et enfin Héra, mère d’Hébé, Arès et Héphaïstos. Nous ne mentionnons ici que les unions légitimes, car dénombrer les liaisons de Zeus serait par trop fastidieux.
Cette énumération permet de juger qu’avec Messaline, « plus rien ne devenait possible. » Sinon la répétition à l’infini de jeu du « là – pas là », du « vu – pas vu », du « coucou me voilà – houp, je disparais », jeux qui ravissent les tout-petits, mais qui sont indignes de la curiosité de notre grand peuple. La Commission a posé franchement la question : « notre divin Sarkominus ne devait-il pas se débarrasser d’une épouse qui fait obstacle à d’infinies et merveilleuses spéculations autour du thème : aujourd’hui, qui est désiré par notre divin Sarkominus ? » Sarkominus libéré du joug matrimonial offre à chaque femme et, pourquoi pas, à chaque homme, la possibilité de dévoiler sans gène l’amour qu’ils éprouvent pour notre César.
L’amour collectif qui va sans nul doute s’exprimer sans frein ne saurait faire peur à notre César, qui s’y est préparé. N’a-t-il point déclaré à propos de sa conquête de la primature : « Il me fallait me donner tout entier, aimer sans réserve, abolir toutes les barrières, supprimer toutes les distances, et par conséquent, à mon tour, accepter de devenir plus vulnérable et prendre le risque de souffrir. Et bien, c’est ce que j’ai fait. Je ne connais pas l’avarice des sentiments lorsqu’il s’agit du pays de Droite et de son peuple. »
En se débarrassant de Messaline, notre César nous a enfin rendus libres de l’aimer et de nous laisser aimer par lui. Aussi je clame, avant que mon cri ne soit couvert par les clameurs du peuple tout entier : « Sarkominus, je t’aime ! Je t’aime ! Je t’aime ! »
POST DE DÉMOCRITE DU 15 OCTOBRE, 21:32
Ce matin, promenade avec Eurydice dans les Enfers. Je n’en ai rien perdu. J’améliorerais, ce soir, ma carte des Enfers L’impression générale c’est que les âmes sont traitées avec humanité, si elles filent droit.
Eurydice m’a dit ses doutes sur le sens de son travail et elle m’a confié son espoir que les Enfers « changent ». Lorsque des enfants s’approchent de nous, elle devient tout à fait délicieuse, et elle leur prodigue des caresses. Sa passion très démonstrative pour les enfants m’a surpris.
Elle m’a dit - ceci qui m’a frappé (car c’était sans rapport avec le reste de notre conversation) : « Vous n’osez pas me le dire, mais ça vous déplaît une femme qui manipule les chairs des cadavres, qui toilette le corps d’un fou, qui éponge une plaie… » J’étais interloqué. Je lui ai répondu que, venant d’elle, rien ne semblait ni laid, ni scabreux. A force de me pousser dans mes retranchements, je lui ai accordé (à contrecœur) que l’on pourrait s’interroger sur ses motivations à aller au devant d’une telle souffrance. J’ai vu que je l’avais blessée et je m’en suis voulu.
Nous préparons activement la fête qui doit être organisée en l’honneur d’Hadès. Martinus compose un opéra qui, m’a-t-il expliqué, sera « une sorte de réflexion sur l’envie de tuer quelqu’un en particulier. » Quand, je l’interroge de trop, il insiste pour que cela reste une « surprise. » Au fur et à mesure qu’il écrit, il distribue ces textes et partitions à Abidos, Théon, Philostrate et Asdente et il les fait répéter. Philostrate à une sorte de don pour le vol. Il nous ramène toutes sortes d’accessoires utiles à notre spectacle. Quant à Abidos l’Egyptien, il ne dit toujours rien, mais il est beaucoup moins agressif. Il semble très heureux d’interpréter le personnage de femme créé par Martinus et la robe de sati bleu que lui a ramené Philostrate l’enthousiasme beaucoup. Théon doit jouer le rôle d’un amant. Asdente, qui chante si mal, s’est finalement laissé convaincre qu’il pouvait être, pour nous, un accessoiriste indispensable.
Cet après-midi, j’ai étudié avec Môquetus le trajet entre la scène du théâtre des Champs-Élysées et le Tartare. Avec un sablier, il a mesuré le temps qu’il faut pour rejoindre le Tartare depuis le théâtre. Nous avons trouvé une route circulaire à je m’entraîne à la course, car, soutient-il, mon temps est « mauvais. »
Môquetus est plein d’enthousiasme car les rameurs de barque de Charon se sont mis en grève. Comme Hadès à peur que des mouvements sociaux perturbent sa fête, il a accepté des négociations.
POST DE DÉMOCRITE DU 19 OCTOBRE, 23:15
Ce matin, nous avons eu atelier de fabrication de masques. Ils nous seront indispensables à la réussite de notre spectacle.
Martinus veut que j’interprète un personnage d’un mari trahi. Je n’aurais pas grand-chose à faire : guetter des amants, puis m’approcher, et enfin chanter un couplet. Mais je n’aurais pas beaucoup à chanter, car Martinus se substituera alors à moi pour que je puisse m’éclipser sans éveiller l’attention et rejoindre le Tartare.
Pour la première fois, Eurydice était maquillée. Discrètement, en fait, seuls ses yeux étaient maquillés. Elle n’a pas besoin de cela, elle est si belle. Elle m’a proposé de l’accompagner dans sa chambre. Elle voulait me prêter un livre. En manière de plaisanterie je lui ai demandé « si ça ne ferait pas jaser ? ». Elle a prit ma question avec plus de sérieux que je ne l’eusse souhaité. J’ai voulu me rattraper et lui dire qu’après tout, je ne voyais pas tant d’inconvénients à aller consulter des livres dans sa chambre ; mais les circonstances ne s’y prêtaient plus car elle insistait pour que je précise ma pensée. D’un air amusé, je lui ai fait observer, qu’il y avait entre nous une singulière différence d’âge (mais cette réponse était idiote, car la différence d’âge éloignait les soupçons). Mais, elle ne me compris pas du tout, et me demanda : « vous dites cela parce que je suis morte depuis trois cent ans ? » Je l’assurais que ce n’était ainsi qu’il fallait entendre mon observation. Comme elle me regardait étonnée, je trouvais un genre d’intonation qui ne lui laissa pas supposer que je pourrais la prendre pour une idiote, afin de lui dire : « vous voyez bien que je suis un vieil homme… »
« - Vous ne voyez pas que mes yeux sont morts ?, me demanda t-elle alors. Je suis une âme. Ce n’est pas avec mes yeux, mais comme âme que je vous perçois. Le semblable allant au semblable, c’est votre âme, seule, que je perçois. »
Je la remerciais de cette intéressante précision qui dissipait un désagréable malentendu.
Que n’y avais-je pensé plus tôt ? La mort est évidemment ce mouvement par lequel les éléments hétérogènes, qui étaient unis dans la vie, se séparent afin de s’unir à d’autres atomes qui leur sont semblables. Ainsi lorsqu’une mer disparaît, les atomes d’eau s’élèvent sous une forme gazeuse pour former des nuages, tandis que les atomes de sel se cristallisent. La mort est un mouvement semblable à celui du tamiseur, qui nous laisse voir les grains semblables s’agglutiner ensemble, de telle sorte que les fèves et les pois se trouvent séparés. Mouvement semblable à celui de la mer qui nous laisse voir sur les rivages, les mêmes galets aux mêmes endroits, ici les sphériques et là les oblongs. Le semblable allant au semblable, cette âme devait de voir de moi que la somme des atomes qui forment mon âme.
Nous avons poursuivis notre promenade. En chemin, elle corrigea quelques détails de ma carte des enfers. J’ai été déconcerté par le ton charmeur avec lequel elle me situait l’emplacement de l’armurerie, ainsi que par les conseils qu’elle me prodiguait en matière de maniement des armes. Vers la fin de notre promenade, épuisée, elle a semblé défaillir. Elle m’est presque tombée dans les bras.
Je l’ai raccompagnée et je l’ai laissée étendue sur son lit afin qu’elle prit un peu de repos.
En fin de journée : entraînement avec Môquetus sur la route circulaire.
Notes :
L’Humanité, 24 mai 2007. Aragon, le Témoin des martyrs
L’Humanité, 24 mai 2007. « Ma petite Odette, je vais mourir »
Contre-journal : La contre lettre de Guy Môquet : « Ces agents du capitalisme, nous les chasserons hors d’ici pour instaurer le socialisme »
Agoravox : Guy Môquet, assassiné par le grand patronat français
Wikipedia : Guy Môquet
Wikipedia : Représailles après la mort de Karl Hotz
Wikipedia : Camp de Châteaubriant
- Démocrypte






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