Sarkominus
Les Missives de Démocrite | 8 octobre 2007 | | 0 commentaires
Missives de Démocrite : Démocrite aux Enfers (III)
Si c’est la Nécessité qui a permis l’apparition d’un César Sarkominus, qu’est-ce, donc, alors que la Nécessité ? Dans l’espoir d’éclaircir cet étrange problème, je dois accepter l’invitation d’Auguste Comtus. Mais c’est dans le Tartare, au plus profond des Enfers, que je pourrais le rencontrer.
POST DE DÉMOCRITE DU 29 SEPTEMBRE, 23:16
Cher Anglade, je commence à regretter de m’être engagé dans cette entreprise. Ton silence traduit peut-être tes doutes sur la pertinence de mes initiatives récentes. Je suis moi-même submergé de doute et j’ai résolu de quitter les Enfers. Ma première tentative d’évasion a été infructueuse, et je suis, à présent, alité, couvert de bleus et perclus de douleur. Je reçois des soins, mais je vais avoir besoin de plusieurs jours de repos avant d’envisager une nouvelle tentative d’évasion.
Ce matin nous avons été réveillés par des centaures qui ont encerclé le camp de transit. Ils nous ont ordonnés de nous mettre en file et de nous diriger vers la barge d’embarquement.
Sur la barge, ce fut une bousculade incroyable : les âmes se poussaient et s’insultaient pour loger leurs biens dans les soutes du navire de Charon. L’opération a prit plus d’une demi-heure. Après quoi les centaures, chargés de l’organisation de notre voyage, comprirent ce que chacun avait compris depuis fort longtemps, à savoir qu’il n’y aurait jamais assez de places assises pour tout le monde. Les centaures, changeant leur plan, exigèrent que nous vidions les soutes afin de charger les bagages sur le toit du navire - d’où, de nouvelles bousculades et de nouvelles insultes entre les âmes. Lorsque les paquetages furent chargés, les centaures nous assemblèrent pour une « consultation électorale » : devions-nous voter pour déterminer qui, des « civilisés » ou des « barbares », feraient la traversée dans les soutes. Je fis observer, que nous avions l’éternité devant nous, et que nous pouvions envisager de faire plusieurs allers-retours ; mais ma remarque ne fut pas prise en considération. Le vote eu lieu et ce furent les « civilisés » qui gagnèrent les places assises. Les barbares, minoritaires, furent invités à voyager dans les soutes à bagages. J’avais refusé de prendre part à ce vote. En montant sur le pont du navire, j’ai dit aux centaures que j’étais Grec, ce qui est la stricte vérité.
Engagé sur le pont, et j’ai remis une pièce d’or à Charon. Quelques mètres plus loin, j’ai été stoppé par un Minotaure. Il posa sa main sur mon torse et rapprocha son visage pour me flairer de près. Ses yeux se mirent à rouler dans leurs orbites - sans doute, était-ce ma chaire vivante qui le troublait. Je prenais un air dégagé, et évitais d’accorder trop d’attention à ses faibles mugissements, à son souffle qui fouettait mon visage et à sa bave qui gouttait sur mon cou. Je ne peux te dissimuler que j’ai éprouvé quelques craintes d’être démasqué et que ce ne fut pas sans soulagement que j’entendis la voix tonnante de Charon proférer : « Oh ! Le gros bœuf ! Tu bouches le passage ! Alors, tu te bouges le fessier, parce qu’on a un bateau à faire partir ! » Le minotaure m’empoigna, me désigna à l’attention de Charon et poussa un mugissement retentissant. « Si t’es pas content, hurla Charon, t’as qu’à en parler à ton éducateur ! Vivement le plan anti-glandouille ! Au boulot ! » Tandis que le minotaure me relâchait, j’entendis Charon qui pestait avec des « marre des emplois aidés », et des « pas que ça à faire d’être derrière eux ! »
Je profitais de la confusion pour m’engager dans l’allée afin de trouver une place assise. Soudain, une âme souriante m’arrêta et m’attira par le bras, afin que je prenne place à ses côtés. « Vous serez bien, ici », m’a t-elle dit fort aimablement. Le Minotaure continuait à examiner les voyageurs. Certains d’entre eux, ils les invitaient à s’asseoir. Mais d’autres, il s’en saisissait, puis il les propulsait à travers l’allée d’un jet ou d’un coup de pied jusque vers l’arrière du bateau. Je fis observer à mon aimable voisin que les manières de cet animal étaient ignominieuses, mais celui-ci m’expliqua que « p’tit Minos » discriminait judicieusement les âmes venues dépouillées de toutes chaires corrompues des autres. Il approuvait les façons de « p’tit Minos » car, disait-il, une âme qui arrive aux enfers dépouillée de tissus corporels corrompus, témoigne, de par sa présentation soignée, de son adhésion au « projet Enfers » et de sa « motivation » pour la « vie nouvelle. »
Lorsque nous fûmes tous embarqués, un groupe de musicien s’est mis à jouer de la musique, et le bateau a pu entamer sa traversée.
Je profitais de ce voyage pour mener ma petite enquête sur les âmes. Je fis semblant de m’endormir, et imperceptiblement je m’épanchais sur l’âme qui était assise à mes côtés. Peu à peu, je suis parvenu à coller mon nez contre les « tissus » de cette âme, sans que celle-ci ne se rende compte de quoi que ce soit.
La sensation chaude et l’odeur mielleuse de l’âme me confirma la justesse de mes théories. Les âmes sont bien des êtres corporels dont les tissus sont constitués d’atomes forcément petits et ronds, au vu de leurs subtilités et de leur mobilité extrême qui seules expliquent une telle élasticité corporelle. Quant à la senteur mielleuse, elle s’expliquait aisément : comme j’ai eu l’occasion de l’expliquer dans « Des sens », la sensation du doux auquel participe le mielleux, est produite par des objets constitués d’atomes petits, ronds et bien proportionnés ; alors que l’amer résulte de la présence d’atomes gros, rugueux et de forme polygonale ; tandis que l’acide est le fait d’atomes anguleux, crochus, et subtils ; et le salé d’atomes anguleux, tordus et de forme isocèle. L’impression chaleureuse dans laquelle baignait la pointe de mon nez ne me surprit outre mesure, car, comme je l’avais suggéré dans « Causes relatives au feu et aux choses qui sont dans le feu », l’âme est un composé igné, c’est-à-dire un analogon du feu. Or le feu est lui-même constitué d’atomes contenant du vide, de forme ronde et lisse, en telle sorte que leur rapide rotation produit l’échauffement qui mue le vide en souffle. La pâleur des âmes s’expliquait suffisamment par le fait que la sensation du blanc résulte de corps notablement pourvus d’atomes lisses et ronds, par opposition à la sensation du noir qui résulte d’une forte teneur en atomes rugueux, scalènes et non uniformes.
Je commençais à me convaincre que je ne perdrais pas mon temps dans les Enfers !
Après la traversée du Styx, les impressions furent plus désagréables : nous avons été déposés sur une fange informe. Les barbares, qui sortaient des soutes, avaient une teinte rougeoyante. Les bousculades, les insultes et les échanges de coups reprirent lors du déchargement de nos bagages. Après quoi nous ordonna de nous remettre en file et de marcher au milieu d’algues glauques, et cela une heure entière. J’en profitais pour me frictionner le visage avec le chiton d’Orphée afin de m’imprégner de l’odeur du héros puis, je m’enveloppais dans cet habit et préparait trois boulettes de viande. Nous approchions, en effet, de l’antre de Cerbère. Les centaures nous indiquèrent un souterrain obscur, où résonnaient les clameurs d’airain du chien infernal. La longue file des âmes y pénétra. A l’instant où je sentis mes tympans près d’éclater sous la violence des aboiements de l’animal, j’ai tendu en hauteur les boulettes. Les hurlements cessèrent. L’une après l’autre, les trois gueules de l’animal virent prélever les offrandes que je lui tendais. M’éloignant, les aboiements reprirent.
Les centaures, qui nous attendaient à la sortie, nous annoncèrent que nous devions nous installer. Nous fûmes prévenus de plusieurs journée d’attente en ces lieux, après quoi nous pourrions espérer passer devant Tribunal des juges des Enfers. Chacun posa son sac et s’allongea à même le sol insalubre.
Je déteste attendre.
Après une heure d’inactivité, je me suis levé pour demander aux centaures s’il y avait moyen d’accéder à une connexion à laquelle je pourrais raccorder ma machine-portative-à-fabriquer-et-recevoir-des-eidôlon-de-texte. Mon initiative était sans doute inhabituelle, car elle sema la panique parmi les centaures : ils se mirent à gambader en tout sens autours de moi, après quoi ils se figèrent en pointant dans ma direction une arme curieuse, qu’ils tenaient dans leur poing et au bout de laquelle je remarquais deux petits dards. Ils hurlaient : « A terre ! Vite ! Les mains derrière la nuque ! Première sommation ! Attention ! N’opposez pas de résistance ! A terre ! » Je m’exécutais prestement sans chercher à comprendre. Quand je fus étendu à terre sur le ventre, les centaures m’invitèrent à poser ma question. Mesurant l’audace de ma démarche, je me confondis en excuses, tout en prétendant avoir « oublié » ma question. Ils me répondirent sur un ton bienveillant, que je n’avais point à m’excuser parce qu’il était fréquent que les gens oublient leurs questions. Après quoi ils m’ordonnèrent de regagner ma place.
Je me suis rassi, plein d’amertume. Je fus pris d’un désir inouï de quitter ces lieux. Qu’avais-je de si important à faire ici, ou à apprendre des Enfers ? Pouvais-je tolérer d’être traité ainsi ? Comment pouvais-je tolérer ces manières, moi qui enseigne à mes élèves qu’un sage ne respecte point les lois, puisque celles-ci n’ont de sens qu’autant qu’elles interdisent de nuire à autrui, ce que le sage s’abstient, de toute manière, de faire ?
Le plus discrètement possible j’inspectais les lieux pour découvrir un moyen de fuir. Mon attention fut attirée par un égyptien qui se tenait à quelques mètres de moi. Je lui trouvais une attitude étrange : ses petits yeux sombres, incrustés dans son visage parcheminé, glissaient rapidement d’un point à l’autre de l’espace. Il me sembla qu’il devait lui aussi rechercher un moyen d’évasion. Je tentais de me rapprocher discrètement de lui. Je me disais qu’une action menée à deux augmenterait les chances de succès. On est plus efficace quand on joue collectif.
Mais je ne l’avais pas encore rejoint, qu’il se leva et se mit à courir. J’ai pensé, sans bien savoir pourquoi, que ce garçon avait des compétences pour réussir une évasion.
Alors, sans délais, je cours avec lui.
Notre départ était bon et le moment choisi, vraiment parfait. Après une minute de course, en jetant un coup d’œil derrière moi, je constate la désorganisation des centaures, qui, courant en toutes directions, ne s’élancent que pour s’arrêter et revenir en arrière, révélant leur incapacité à organiser notre poursuite. Leurs gesticulations dérisoires me mettent du baume au cœur.
L’Egyptien me précède de quelques mètres. Dans ce genre de course, ce qui prime, c’est la gestion de l’avance prise sur les poursuivants, et la victoire est essentiellement affaire de tactique.
Au bout de cinq minutes de course, je constate que l’Egyptien a pris une trentaine de mètres d’avance sur moi. Je déprime un peu. Mais je ne peux pas lui en vouloir : il n’a aucune raison de m’attendre. Après tout, je cours de ma propre initiative. Je faiblis. C’est l’âge, ici, qui entre en ligne de compte. Les points de côtés et les difficultés à respirer ralentissent mon allure. Bientôt, l’Egyptien disparaît à l’horizon.
Je ne peux pas dire que je me sens seul, car les centaures, derrière moi, gagnent du terrain : j’aperçois leurs ombres, heureusement lointaines. Je reste animé d’une immense résolution, et pour tout dire : d’une volonté de fer. Mes douleurs elles-mêmes me fortifient : elles deviennent des aiguillons. Je perds toujours de mon avance, mais je compte bien avoir mes poursuivants à l’usure. Dans ce genre de course, ce qui prime c’est le mental.
Je compris peu à peu ce qui me permettait de maintenir mon avance sur les centaures. Ceux-ci ne sont point des centaures semblables à ceux que l’on rencontre sur terre, ce sont des âmes de centaures. Peut-être s’agit-il des centaures qu’Héraclite massacra au cours d’un banquet. Etant des âmes constituées d’atomes reliés par des liens souples et lâches, et contenant, comme le feu, une grande quantité de vide, les âmes des centaures rencontrent la résistance de la masse aérienne, un peu comme une voile de navire peut entraver la course d’un navire, lorsque le vent ne souffle point. Les corps vivants comme le mien, ou embaumés, comme celui de l’Egyptien, ont l’avantage de fendre la « mer aérienne. » Cette nouvelle découverte raviva mes espérances, et, de fait, je gagnais une cinquantaine de mètres supplémentaires sur mes poursuivants.
Tout à coup, quelque chose m’inquiète. Au loin, devant moi, j’aperçois des ombres et de la poussière. Je devine des coureurs arrivant de face. En tête de ce groupe je découvre l’Egyptien, qui a prit le chemin en sens inverse, poursuivi par d’autres centaures qu’il a du rencontrer en chemin. A l’instant de nous croiser, par une sorte de communion d’esprit, nous adoptons l’un est l’autre un air indifférent et dégagé. Nous allongeons le pas pour donner quelque chose d’élégant à notre course, nous efforçant de prendre l’air d’aimables joggers. A l’instant où je croise l’Egyptien, je crois reconnaître l’un de mes condisciples. Le nom d’Abidos me revient. Il a reçu, avec moi, l’enseignement de Mochos, le Phénicien. Parvenu à la hauteur des centaures qui poursuivent l’Egyptien, je renonce à leur adresser un « bonjour », de peur que cela fasse « trop. » Nous nous croisons sans encombre.
Le stress a favorisé une libération massive de substances subtiles qui se répandent dans tout mon corps. Je ne ressens plus la moindre douleur ! Un second souffle anime ma course. J’accélère. J’accrois mon avance sur mes poursuivants. Mon bien-être est tel que je m’autorise à contempler le paysage : j’aperçois sur ma droite, une forteresse avec, en son centre, une montagne au sommet de laquelle un être – Sisyphe assurément – pousse un rocher. Les centaures sont loin, sans doute démotivés par leur tâche absurde. Ils n’ont pas mon moral d’acier, car ils n’ont pas de vraie raison de courir, contrairement à moi, qui désire ma liberté.
Au loin, devant moi, j’aperçois des ombres de coureurs et la poussière soulevée par leurs foulées. Je me demande si nous sommes nombreux à courir ainsi sur les routes de l’Enfer. Mais, bientôt je reconnais Abidos l’Egyptien. Il a lui aussi une bonne avance sur ses poursuivants. Je suis content qu’il s’en soit si bien tiré, et qu’aucun de mes propres poursuivants n’ait profité de ce qu’il le croisait, pour l’attraper traîtreusement. L’Egyptien semble content de me voir. A l’instant où nous croisons, il dresse le poing pour m’indiquer que la lutte continue et moi je lève le pouce pour indiquer que tout est O.K.
Peu à peu s’impose à moi une évidence que j’aurais préféré me dissimuler : nous sommes sur une route circulaire ! Impression déprimante : j’aperçois de nouveau la forteresse étrange, qui est sans doute le Tartare, avec sa montagne et, dessus, Sisyphe, toujours, poussant son rocher. Je calcule mentalement, que si Abidos et moi-même, conservons la même allure, nous devrions nous croiser dans moins de dix minutes. Je m’interdis de déprimer et je re-mobilise mon énergie. Je ne peux pas m’autoriser à abandonner la course, du moins pour l’instant. Si je dois déclarer forfait, ce sera une centaine de mètres après avoir croisé l’Egyptien. Il est important que, dans l’épreuve, mon condisciple reçoive le témoignage de ma solidarité. Je me promets de lui adresser, au prochain passage, tous mes encouragements. Ainsi pensera-t-il que quelqu’un compte sur lui. Psychologiquement, cela l’aidera certainement à conserver sa motivation.
Au bout d’une dizaine de minutes, j’aperçois, devant moi, des ombres et de la poussière. Je suis saisi par un doute, puis par la honte… N’est-il pas évident – quitte à abandonner la course - qu’il aurait mieux valu le faire avant, et non après, avoir croisé l’Egyptien ? N’est-il pas évident (je m’étonne de ne pas y avoir pensé plus tôt !) que le moins déprimant, pour quelqu’un qui fuit sur une route circulaire, c’est d’ignorer que ce genre de route tourne en rond ? Comment donner à ce croisement inévitable un tour assez naturel pour qu’il ne cause pas un désarroi excessif chez mon camarade ?
Je me méprise d’avoir voulu m’octroyer le beau rôle avec cette histoire d’encouragements adressés à l’Egyptien avant de me rendre. Je me prétends sage et j’agis sans me soucier des conséquences de mes actes ! C’est une période étrange de ma vie : d’habitude je n’agis qu’avec la plus grande circonspection, et là, coup sur coup, j’enchaîne les passages à l’acte : aller chez Sarkominus, aller aux enfers, et maintenant fuir des enfers… Ça ne me réussit pas ! Je me souviens d’avoir écrit ceci, qui sur le moment m’avait paru très drôle : « la vieillesse est un délabrement général : elle possède tout, mais manque tout. »
Nous arrivons, Abidos et moi, l’un en face de l’autre. Nous nous arrêtons tous les deux, face à face. Nous sommes exsangues. Nous attendons résignés nos poursuivants respectifs. Les deux groupes de centaures nous encerclent et nous ordonnent de nous coucher à terre, face contre terre, les mains sur la nuque. Ce que nous faisons. Je ne vois plus mon camarade, mais je l’entends, tout d’un coup, à crier : « Non ! Pas le Taseros ! » puis, il hurle de douleur. Je ne tarde pas à découvrir, dans ma chair, ce qu’est le Taseros : c’est la petite arme de poing des centaures. Elle envoie un éclair, qui a pour effet d’impulser une agitation extraordinaire des atomes de l’âme, le souffle qui les anime alors est si violent, qu’ils s’emballent et heurtent de plein fouet le reste des atomes du corps, en occasionnant la plus vive des douleurs.
Les centaures nous ont ensuite traînés jusqu’à un petit temple, où nous recevons à présent des soins.
Mon désespoir serait total, si je n’avais revu la belle jeune femme que j’avais aperçue dans le camp de transit. A certaines heures, c’est elle qui veille sur nous. Elle nous a expliqué que nous serions retenus, un temps, dans ce temple qui accueille les « âmes insensées. » Certaines y sont enfermées pour une durée indéterminée : ce sont le plus souvent des âmes qui n’ont point accepté la « vie nouvelle » et qui ont l’obsession de revenir sur terre, généralement pour des motifs le plus souvent absurdes. Par exemple, certaines âmes prétendent avoir un rapport à remettre de toute urgence à leur patron. Tout défaut de surveillance entraîne des escapades de ces âmes insensées, ce qui a pour conséquence d’énerver Cerbère, animal qui met ensuite des heures à retrouver son calme. J’appris aussi que les « âmes insensées » étaient dispensées de comparaître devant le Tribunal de Rhadamanthe, Minos et Eaque, mais que des changements était dans l’air, Proserpine, la « chef des juges des enfers » ayant le projet d’abroger la mansuétude juges des Enfers envers les « insensés. »
« - C’est votre fuite, évènement rarissime dans les Enfers, qui fait de vous une « âme insensée , m’a-t-elle dit avec un sourire. Logiquement, vous devriez sortir bientôt. »
J’en ignore la raison mais, en présence de cette jeune femme, mon désespoir s’évanouit. Je n’éprouve pas pour elle de désirs triviaux. Je ressens une paix intérieure immense lorsqu’elle s’approche de moi.
POST DE DÉMOCRITE DU 30 SEPTEMBRE, 22:58
Convalescence. Une main et l’épaule gauche sont en très mauvais état. Mes jambes sont douloureuses. Je reste alité. Dans ma salle, il y a une quinzaine de malades.
Me promenant dans les couloirs du temple, j’ai croisé la jeune femme. Elle est du service de nuit. « La nuit, c’est mieux pour étudier. Comme ça je suis tranquille », m’a-t-elle dit avant de se replonger dans son livre.
Abidos va un peu mieux. Compte tenu de notre état, il est difficile d’échafauder un nouveau plan d’évasion.
POST DE DÉMOCRITE DU 1er OCTOBRE, 21:13
Convalescence. Ma main reste douloureuse. L’épaule gauche va mieux. L’état général d’Abidos s’améliore de même. Il a un peu marché aujourd’hui. Il donne des coups de béquilles aux autres malades. Je suis appelé par les médecins pour modérer son agressivité. Abidos ne parle jamais. Il lui arrive toutefois de chantonner. J’ai eu l’idée de lui apprendre des chansons en grec. Il les apprend avec une facilité déconcertante. Je l’égaye ainsi un bon moment. Il me regarde remplis de reconnaissance. Il a une très belle voix et il s’en rend compte. Mais il reste mutique lorsque je l’interroge.
Hier soir, pendant que la jeune femme pansait des blessés, je lui ai proposé (vu que de toute manière je ne trouve pas le sommeil) de l’aider à réviser. Elle m’a demandé de lui lire une série de questions sur des sujets médicaux. Son idée était vraiment idiote. Ne connaissant rien à la médecine, je ne pouvais évidemment pas lui dire si ses réponses étaient justes ou non. Je lui ai fait comprendre la chose. Elle m’a regardé longuement en plissant ses paupières, un peu sidérée, un peu interrogative. Puis elle m’a dit que décidément elle avait « beaucoup de travail » et elle m’a renvoyé me coucher. Cette jeune femme est gentille mais d’un abord compliqué. Il faudrait lui inspirer un sentiment de confiance. Je pourrais alors l’interroger habilement et découvrir quelques moyens de sortir des Enfers.
POST DE DÉMOCRITE DU 2 OCTOBRE, 23:06
Hier soir, je voulais questionner la jeune femme. Le moment choisi n’était pas propice. Tournant en rond dans les couloirs, je l’ai aperçu qui transbahutait, toute seule, des âmes, de leurs civières jusque sur leurs lits.
Technique intéressante pour soulever les corps sans se faire mal aux reins. C’est curieux qu’après tout ce que m’ont enseigné les gymnosophistes indiens, je n’ai pas songé à rédiger un traité d’ergonomie.
Je vais un peu mieux. Je retrouve le plein usage de mes mains. L’épaule gauche est presque rétablie. Je ne peux dire si Abidos à un fond méchant, mais ses agressions contre les âmes des « insensés » de notre salle deviennent monnaie courante. Pour le calmer, nous chantons ensemble. En fait, je dirige à présent une véritable petite chorale car dès que nous chantons, d’autres patients se joignent à nous. Il y a des nouveaux dans la salle : Théon ; il est très bizarre, mais il chante plutôt bien. Autres recrues de marque de la chorale : Philostrate, un voyou, et Asdente. Asdente se prend pour un prophète qui nous explique qu’un jour nous irons tous aux Enfers si nous ne respectons pas les commandements ; en plus, il chante très mal. C’est pénible. Mais c’est compliqué de décourager quelqu’un d’aussi motivé. D’autres patients se joignent à nous, mais plus occasionnellement. Plus nous sommes nombreux à chanter, plus Abidos s’adoucis. Mon répertoire de chansons s’épuise. Il faudrait que je demande à la jeune femme si elle connaît quelques chansons. Je les ajouterai au répertoire.
J’espère, à partir de cette chorale, former un groupe solidaire et capable d’affronter ensemble l’aventure de l’évasion.
J’ai retrouvé au fond de mon sac l’hymne que m’a offert Orphée. Nous le répétons ensemble :
« Moires infinies, chères filles de la noire Nyx, entendez ma prière, ô Moires aux mille noms, qui, autour du marais Ouranien, où l’Eau claire flue des rochers sous une épaisse nuée, hantez l’immense Abîme où sont les âmes des morts ; vous qui allez vers la race des vivants, accompagnées de la douce Espérance et cachées sous des voiles de pourpre, à travers la Prairie fatidique, là où la Sagesse dirige votre char qui embrasse tout dans sa course, aux limites de la Justice, de l’Espoir et des Inquiétudes, et de la Loi antique, et de l’Empire régi par des lois puissantes, car la Nécessité sait seule ce que réserve la vie, et aucun autre des Immortels qui sont sur le faîte neigeux de l’Olympos ne le sait, si ce n’est Zeus ; et la Nécessité et l’esprit de Zeus savent seuls tout ce qui nous arrivera. Mais, ô Nocturnes, soyez-moi bienveillantes, Atropos, Lakhésis, Klothô ! Venez, ô Illustres, aériennes, invisibles, inexorables, toujours indomptées, dispensatrices universelles, Déesses rapaces, nécessairement infligées aux mortels ! O Moires, accueillez mes libations sacrées et mes prières, soyez propices à vos sacrificateurs et au chant suprême qu’Orphée a composé pour vous. »
Chose étrange : la jeune femme nous a écouté chanter cet hymne. Lorsque j’ai remarqué sa présence, elle s’est éclipsée. Plus tard, j’ai cherché à la revoir. Je l’ai trouvé, seule, dans une salle. Elle tournait en rond en proie à une grande agitation. Elle parlait toute seule. Quand je suis entré, elle m’a regardé surprise, presque craintive. Elle m’a menti en prétendant qu’elle récitait une leçon qu’elle venait d’apprendre. Puis, elle s’est enfuie.
POST DE DÉMOCRITE DU 3 OCTOBRE, 08:45
La jeune femme m’a rendu visite. Ce fut une rencontre curieuse.
Elle est entrée dans ma salle en marquant une hésitation. Puis, souriante et même un peu crâneuse, elle m’a dit : « Je vous ai entendu chanter l’hymne secret. Je sais qui vous êtes ! »
Je n’ai pas compris le sens de cette tirade, mais comme je la trouvais amusante, je lui ai répondu : « Vous savez qui je suis ?... Vous pouvez toujours le dire ! »
Elle a sursauté et dissimulé son air fautif en détournant la tête. Elle a mordu sa lèvre inférieure et reprit contenance pour me répondre sur un ton bravache : « Evidemment non, ce qui est secret doit être tu. Pardonnez-moi. A l’avenir, je serais plus discrète. »
C’était décidément assez drôle, alors je me suis exclamé, sur un ton qui se voulait réconfortant : « Mais, il faut bien parler pour se taire, puisque tant que ce qui doit l’être, n’est pas dit, le trouble contrarie le désir de se taire. »
Elle a rit, comme rassurée et apaisée, d’un rire clair, légèrement roucoulant. Tout à fait détendue, elle s’est assise à côté de moi et, charmeuse, elle m’a dit : « Merci, de m’autoriser à vous parler à cœur ouvert. » Puis, elle regarda autour d’elle, comme pour s’assurer que personne ne nous espionnait. Après quoi elle me chuchota : « Les camarades sont heureux que vous soyez parmi nous. »
D’un côté, je trouvais ses airs mystérieux tout à fait désopilant, mais, d’un autre, je voulais conserver mon sérieux afin de faire avec elle une petite mise au point : « Vos camarades jugent que je leur suis d’un grand secours, n’est-ce pas ? », ai-je interrogé.
« - En effet, me dit-elle, et ils seront nombreux à vous rejoindre. »
« - Vraiment ? », fis-je.
« - Oui, les candidats sont nombreux, il y en a plus que vous puissiez espérer. La rumeur de votre présence s’est répandue et beaucoup apprécieraient d’être à vos côtés », me confirma t-elle.
« - Je trouve, qu’ici, on m’apprécie au-delà de la normale… », ai-je prononcé sur un ton sec et volontairement énigmatique.
« - Pourriez-vous préciser votre pensée ? », me demanda-t-elle amusée.
« - Ne me prenez pas pour un niaiseux. Vos manières séduisantes ne me trompent pas. Pour tout dire : je vois clair dans votre petit jeu. », ai-je précisé sur le ton plus direct, afin qu’elle soit mise en garde et l’assurer que je suis plutôt le genre d’homme qui va droit au but. J’étais cependant étonné par son sourire. Etait-elle idiote pour ne pas voir où je voulais en venir ?
« - Un petit jeu, dites-vous ? Je vous écoute ! Parlez franchement, puisque vous ne semblez pas craindre de passer pour un homme péremptoire… », a-t-elle prononcé avec un air de défi.
« - Puisque vous me provoquez si aimablement, j’aurais tort de me gêner, lui ai-je lancé, bien décidé à mettre les pieds dans le plat. Croyez-vous vraiment que le changement de population intervenu dans ma salle soit passé inaperçu ? En douce, vous retirez un à un tous les patients calmes pour m’envoyer les frapa-dingues du Temple ! Je sais que vous êtes en sous-effectif, et que le chant à des vertus apaisantes, et peut-être curatives. Mais, mettons les choses au clair : la chorale, je l’ai mise en place pour occuper le temps et pour gérer le stress… Avez-vous vu ce qu’elle est devenue ma chorale ? Vous m’avez envoyé Théon - un psychopathe, un pervers, un serial killer, peut-être ; Asdente, un cordonnier illuminé qui prophétise en hurlant toutes les nuits ; Philostrate, un cleptomane qu’il faut surveiller continuellement… Si je mets ces activités en place, c’est pour aider Abidos, qui ne va pas bien. C’est pour créer des solidarités… Si vous m’envoyez tous les fracassés du dispensaire, je n’aurai plus de temps… pour mener à bien mes projets. Alors j’aimerais que vous demandiez au docteur qu’il cesse de m’orienter en douce ses patients les plus azimutés. »
« - Des solidarités… vos projets…, répéta t-elle avec l’air le plus sérieux. Je vous promets de veiller à ce que plus rien ne vienne entraver vos projets… Je n’ai plus beaucoup de temps, car je dois prendre mon service dans une autre aile. Alors, parlons de façon libre et directe. Qu’est-ce que vous faites ce soir ? »
Je l’observais pour tenter de cerner où elle voulait en venir. « J’ai chorale de 16h00 à 18h00, et après… rien », fis-je laconiquement.
« - Alors, nous nous retrouverons à 18h30 », me dit-elle.
« - Ah !?! Et que ferons-nous à 18h30 ? », lui ai-je demandé.
Elle me regarda étonnée, puis elle inspecta autour d’elle. « C’est la mission d’Eurydice que de vous conduire jusqu’à Jaurèsus, qui dirige notre organisation secrète. Cela fait tellement longtemps que nous attendons celui qu’Orphée avait promis de nous envoyer », me dit-elle tout en posant sur mes épaules le chiton d’Orphée.
J’avoue avoir été totalement désorienté. J’avais la dryade Eurydice devant moi, et j’étais l’envoyé d’Orphée, ce que j’ignorais encore l’instant d’avant !
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Sur Ertéhellus, la chronique d’Elkhabachus : Notre divin César a senti que des doutes sur son action apparaissaient ça et là. Aussi a-t-il eu la lumineuse idée de convoquer la presse et de répondre à ses questions. Un journaliste à d’abord fait observer que les caisses se vidaient, puis il lui a demandé à notre César, s’il pensait, malgré ce contexte défavorable, pouvoir tenir ses promesses. Notre César lui a répondu qu’ « aller chercher l’argent des réformes » ne lui « faisait pas peur. » Il ajouta que cette histoire d’argent, lui rappelait, une aventure dont il avait été le héros : il y a quelques décennies, un cyclope avait en effet enlevé des petits enfants et il exigeait des centaines de millions de sesterces pour leur libération. Sarkominus, rappela qu’il avait prouvé « à la face du monde » qu’il était tout à fait « capable » de porter « à lui tout seul » d’immenses sacs de sesterces. Il estima que c’était lui « faire un faux procès » que de prétendre qu’ « il ne pouvait pas aller chercher des sacs de sesterces pour remplir les caisses du pays. » A un journaliste qui lui faisait observer que les caisses se rempliraient surtout grâce à la croissance, il fit cette réponse non moins admirable : il précisa d’abord, « pour que les choses soient claires entre nous », qu’il faudrait aller « chercher la croissance. » Et que pour cela, il avait une tunique que lui avait offerte l’Empereur Maximus Dobéliou, avec l’inscription « Atlantide Police. » Il la revêtait d’ailleurs, chaque matin, pour aller chercher la croissance « en courant », car il « ne laisserait pas dire que l’on n’a pas besoin de la croissance tout de suite » et il a fustigé les « attentismes » et les « blocages » de la société qui empêchent le peuple de courir avec lui chaque matin. Un autre journaliste fit observer que la croissance devait être stimulée à l’échelle de la terre et il lui a demandé s’il entendait prendre avec nos voisins des initiatives internationales en ce sens. Notre César lui a rappelé qu’il avait « pleine conscience des enjeux de la terre », et que c’est « à telle enseigne » qu’il avait offert à son fils un petit char appelé un « secoue-terre. » Il rappela, qu’alors qu’il n’était que chef de la Garde Impériale, il était parti à la recherche du « secoue-terre » en question qui avait été dérobé, et ajouta qu’il n’était « pas impressionné » par la mise en œuvre de mesures qui permettraient de « secouer la croissance à l’échelle de la terre entière. » A un autre journaliste qui lui demandait ce qu’il pensait de ceux qui prétendent « qu’hormis celles qu’il avait faites aux métèques, Sarkominus ne tiendra aucune de ses promesses », notre César fit une réponse splendide que le journaliste, jeté aux lions, n’eut malheureusement pas le loisir d’entendre. Cette première vague de questions épuisées nous pûmes, enfin, nous enquérir, auprès de notre César, de nouvelles concernant son épouse Messaline. Sarkominus nous instruisit que si Messaline vivait cloîtrée, c’était par amour de la philosophie, qu’elle étudiait d’ailleurs sans discontinuer. C’était un choix qu’il jugeait tellement « respectable » qu’il était résolu, afin qu’elle fut tout à fait tranquille, de passer son dimanche en compagnie de sa servante Datia. Il ajouta que Messaline se passionnait tout particulièrement pour l’œuvre de Démocrite, ce grand philosophe qui a écrit : « Parler peu est pour la femme une parure ; de plus une parure discrète est chose honnête. »
- Démocrypte






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