Sarkominus , Birmanie
Les missives de Démocrite | 1er octobre 2007 | | 1 commentaires
Missives de Démocrite : Démocrite aux Enfers (II)
Si c’est la Nécessité qui a permis l’apparition d’un César Sarkominus, qu’est-ce, donc, alors que la Nécessité ? Dans l’espoir d’éclaircir cet étrange problème, je dois accepter l’invitation d’Auguste Comtus. Mais c’est dans le Tartare, au plus profond des Enfers, que je pourrais le rencontrer.
POST DE DÉMOCRITE DU 25 SEPTEMBRE, 17:12
Ce matin, divine surprise : Orphée est apparu devant ma porte ! Il était accompagné de Gainoyus et de gardes impériaux. Ils l’avaient arrêté quelques semaines plus tôt au sortir du camp de Solférinus et lui avaient fait subir de longs interrogatoires avec l’espoir que ces aveux permettraient de confondre les chefs plébéiens pour « aide au séjour irréguliers des étrangers. » Mais, la garde impériale n’avait rien pu obtenir de lui, Orphée envoûtant, de ses chants mélodieux, tous les bourreaux et tortionnaires qui lui avaient été dépêchés.
Je demandais à m’entretenir en privé avec le Héros. Il écouta ma requête avec bienveillance. J’attribuais l’affection et la complicité dont il me témoigna, au fait que j’étais un grec d’Abdère, en Asie mineure, un citoyen d’adoption de Bêta, cité qu’il fonda avec le concours de Dionysos, et au fait qu’il avait apprécié plusieurs de mes ouvrages. Il cita notamment mon « Causes relatives aux graines, aux plantes et aux fruits » et « De l’arpentage » qui l’avaient aidés pour choisir l’exposition de ses vignes, ainsi que mon « Des rythmes et l’harmonie », suivis « d’Homère, ou de la correction épique et des termes qui lui sont propres » qui l’avaient fort réjouis. Il m’avertit toutefois : « Il n’est pas sûr que ce que vous verrez aux Enfers, vous plaira… » J’en convenais, mais j’objectais qu’un philosophe travaillait sur lui-même tout au long de son existence pour conserver les yeux grand ouverts sur le monde et pour que sa conscience soit à la mesure de la réalité, quelle qu’elle fut.
Il accepta de m’aider à m’introduire dans les Enfers. Je sortis alors l’une de mes plus récentes publications, intitulée « Des choses de l’Hadès » afin qu’il juge de la fiabilité de la carte des enfers que j’avais établis à partir de divers témoignages.
VOIR LA CARTE DES ENFERS
Il approuva la carte, en précisant que si quelques sentiers et petits chemins n’y figuraient pas, je ne pouvais m’égarer en me fiant à ce document.
J’annonçais à Gainoyus qu’Orphée m’avait promis son aide, et nous fûmes autorisés à nous mettre en route. Mécène, avec la délicatesse qui le caractérise, mit à notre disposition le confort de ses chars. Sur la route, Orphée m’expliqua qu’il existait plusieurs anfractuosités par lesquelles les âmes pénètrent dans les Enfers, les plus connues étant celles du cap Ténare, au sud du Péloponnèse et celles des gouffres du lac Averne dans le pays de Cumes. Mais que les âmes du Pays de Droite y pénétraient par des volcans que nous trouverions au centre de ce pays, et que nous pouvions nous y rendre en deux jours de route. Il me fit un petit schéma m’indiquant la porte du vestibule des enfers qui me permettrait de ressortir par l’Asie mineures. Là, il m’attendrait. Il accepta d’accompagner, jusqu’à Abdère, Hilæra et Méandros/Protagoras, à qui je remis une lettre qui priait ma sœur de prendre les dispositions nécessaires à mon retour dans ma ville natale.
POST D’ANGLADE, 27 SEPTEMBRE 15:40
Cher Démocrite
Merci pour ta magnifique pièce. Ote-moi d’un doute cruel ? Comment as-tu fait pour que toute la rue de Solferinus accepte de jouer ton spectacle ? Es-tu de nature divine toi aussi ?
Difficile de philosopher avec toi sur la Nécessité en ce moment. Un peuple courageux marche calmement devant les fusils d’assaut, et Sarkominus se déballonne. Comment expliques-tu cela ? On le croyait matamore, imprévisible, dangereux, et voici qu’il tourne les talons et s’enfuit...
RÉPONSE DE DÉMOCRITE, 27 SEPTEMBRE, 19:12
Cher Anglade,
Tu m’attribues bien des talents que je n’ai point ! Si les sénateurs plébéiens ont admirablement joué à l’unisson, c’est que je ne les ai point utilisés à contre emploi. Ce qu’il faut louer ici, plus que mon talent, mais l’heureuse rencontre entre, d’une part, l’art tragique et, d’autre part, leurs prédispositions naturelles à se morfondre et à se déchirer. Je n’ai point eu à leur enseigner l’art de se crier dessus avec les accents funestes des Atrides. Je leur ai confié mon texte et sans effort ils trouvaient le ton juste. Mécène n’a pas été moins admiratif que tu ne l’es. S’il a renoncé à m’accompagner jusqu’aux portes de l’Enfer, c’est pour discuter avec eux d’une tournée des festivals, qui débuterait, dès l’été prochain, par des représentations dans la cour d’honneur du Palais d’Avinio.
Les nouvelles du pays des Birmans m’inquiètent également. Je suis frappé par le fait que leurs « sages », appelés « bonzes », aient pris la tête de cette révolte. Ce n’est pas banal. Dans un traité d’éthique où je puisais dans le fond commun aux sages de la Grèce et de l’Asie, j’ai inscrit cet aphorisme : « La misère générale est plus difficile à supporter que la misère individuelle, car l’espoir d’entraide disparaît. » Les sages se dispensent du désir de posséder des biens, puisque ce désir à de bonne chance d’être frustré, et qu’il risque, conséquemment, de perturber notre nécessaire ouverture au monde et sur la connaissance. Tant qu’ils ont le nécessaire – et ils se contentent de bien peu -, les sages n’ont pas de motif à s’engager dans la révolte.
Sinon, celui-ci : la nécessité de défendre la qualité du lien social, altéré par la misère générale et la violence qui l’accompagne. Le régime des stratocrates Birmans est l’exemple parfait d’une politique où la corruption brutale menace ce qui fait lien, ce qui fait « société » entre les hommes. Ce qui légitime la révolte, c’est la volonté de préserver la qualité du lien social. C’est bien pourquoi, en grec, le mot « réconciliation » se dit « dialúo », formé de « lúo » qui signifie « déliaison » et de « dia » qui signifie « en divisant » ou « rompre. » La révolte « réconcilie » parce qu’elle délie les hommes de ce qui décompose l’être social.
Tu m’interroges sur Sarkominus. Le voilà, à présent, comme créature des ploutocrates, contraint à demander à sa servante Yadia d’expliquer qu’il n’y a pas lieu de porter le soupçon contre Totalus, qui exploite le naphte de ce pays. Et, d’autre part, comme ami de Dobéliou, le voila obligé de demander des sanctions contre les tyrans des Birmans.
Il est - comme toujours-, prit d’agitations, c’est-à-dire dominé par des impulsions contraires. Si Sarkominus comprenait que ces impulsions contraires agissent en lui comme le ferait des personnages se disputant sur une scène, il découvrirait en lui ce potentiel inexploité, qui, mitsen valeur, lui permettrait d’atteindre l’excellence dans l’art de la pantomime. En attendant, il dissimule son agitation en jouant le rôle de l’agitateur, qui tantôt dénonce, tantôt soulève la foule, en multipliant les rodomontades.
POST DE DÉMOCRITE, 28 SEPTEMBRE, 23:47
Nous sommes parvenus au pied du volcan. J’ai fais promettre à Hilæra d’être sage et à Méandros de veiller sur elle comme si elle avait été ma propre fille. Tous deux pleuraient et voulaient me retenir, en m’invoquant toute sorte de danger ; et, avec une pointe d’amertume et d’agressivité, ils m’affirmaient que le Pays de Droite ne méritait nullement que je m’expose à de tels périls et que ce pays barbare et maudit n’avait qu’à se sauver lui-même… Je riais qu’ils me prêtent le dessein absurde de vouloir assurer le salut du pays de Droite, et je leur rappelais que les exigences de la vérité guidait mes pas. J’entendais bien, à mon retour, produire une explication matérialiste de la mort et apporter le démentis le plus formel aux sornettes de Platon sur les âmes ailées qui volent dans le monde des Idées ou ainsi qu’à son récit qu’il emprunte à l’insensé, Er, fils d’Arménios (République, 620s), qui prétend avoir vu l’âme de Thamyras se réincarner en rossignol, celle d’Epéos, fils de Panopée, passer à la condition de femme industrieuse, celle d’Agamemnon d’adopter la vie d’un aigle et celle d’Ajax, fils de Télamon, choisir celle d’un lion.
Je les embrassais tous les deux, après quoi, Orphée m’invita à le suivre.
Nous trouvâmes une anfractuosité à l’intérieur de la cheminée d’un volcan. Orphée m’invita à me retenir à son épaule, car nous pénétrions dans un couloir obscur. Orphée me précisa que nous nous abstiendrions d’user de torches, d’une part, par discrétion, d’autre part, pour que mes yeux s’accoutument à l’obscurité. Orphée me signala que nous nous apprêtions à descendre une longue enfilade de marches. Nous en descendîmes quelques centaines.
Soudain, la main d’Orphée se porta sur ma bouche. Il attira mon attention sur une lueur, et j’entendis quelques voix. Nous avancions en silence, lorsque nous aperçûmes une alcôve avec une ouverture vers le ciel, et un orme qu’éclairaient quelques rayons de la lumière déclinante du jour. Pendu aux branches deux Erinyes ailées conversaient avec Morphée. L’une des Erinyes, avec ses doigts griffus, arracha un fruit rouge-verdâtre de l’arbre :
« - Ce samare, dit-elle, porte et délivre ce songe creux : « j’entrerais à Persépolis sur mon cheval et le peuple Perse m’acclamera et me nommera César Pacificateur », à qui le destines-tu Morphée ? »
« - Celui là est dédié à Kouchnerus », répondit Morphée.
« - Va ! Va !, s’écria l’Erinyes riante, en soufflant sur le fruit ailé, qui passa l’ouverture de la roche et s’éleva vers le ciel. »
« - Tu manques d’imagination Morphée, je trouve en huit exemplaires, le même songe creux !, s’exclama étonnée la seconde Erinyes. Ce songe dit : « Je servirais Dobéliou, Empereur Maximus d’Atlantide, en proposant un nouvel ordre mondial, ainsi m’aimera-t-il comme un père aime son fils, et moi je ne songerais jamais à le trahir. »
« - Ces songes creux, sont évidemment destinés aux Sarkominus », répondit Morphée.
« - Tu ne t’es pas foulé, reprit l’Erinyes, moi, je leur aurais adressés un songe où ils se seraient vus empereurs du monde ! »
« - Tu imagines bien qu’il est dans les tuyaux, ma belle !, répondit Morphée. Mais comme disait tantôt une âme errante qui pestait contre des centaures quand ils la pressaient de descendre aux enfers : « Nous ne sommes pas pressés ! Il faut donner du temps au temps ! » Pressons-nous mes jolies, reprit Morphée, tandis que l’Erinyes faisait s’envoler les huit samares, nous devons à présent nous rendre à la porte de Cumes. Nous y avons un envoi en nombre à faire. Des songes pour les habitants du Latium qui leur disent « le Latium sera sauvé par un Sarkominus latin. » Puis, il faudra revenir au centre de tri, pour préparer les courriers du cœur de demain. »
Lorsqu’ils se furent éloignés, nous pûmes reprendre notre descente, toujours dans la plus totale obscurité. Je me soutenais à Orphée. Comme il sentait que je tremblais de froid, Orphée me dit : « Démocrite, passez mon chiton, il vous protègera du froid. » Comme je protestais qu’il pouvait en avoir lui-même besoin, il ajouta : « De toute manière, je dois vous le donner. Il est imprégné de mon odeur et sans ce vêtement vous ne tromperez pas le flair de Cerbère. Je vous confie aussi ce sac, il contient des boulettes de viande mêlées de silphium (sur le silphium, voir Missives, II, 4, 24/07). L’animal en raffole ! Je vous avertis : Cerbère, décrit comme un « mangeur de chair crue à la voix d’airain », peut se montrer très affectueux quand on lui propose ce genre de gâterie. C’est ce qu’Horace à bien observé dans plusieurs de ses odes : « Quand Cerbère te vit orné de ta corne d’or, remuant doucement la queue, tandis que tu te retirais, il lécha de sa triple langue tes pieds et tes jambes » (II, 19) et « le portier de la demeure inhumaine cède à tes caresses, Cerbère, bien que les cent couleuvres des Furies hérissent sa tête, et que le souffle noir et l’écume impure sortent sans cesse de sa triple gueule » (III, 11). Je vous ai laissé aussi une ode aux Moires : la chanter pourra vous être utiles. Ainsi que quelques vivres et de salutaires tiges de silphium, dont vous connaissez les propriétés médicinales. Utilisez-les avec parcimonie, car c’est là tout ce qui reste de ma réserve personnelle. Il restera dans ce sac une petite place pour que vous y glissiez votre machine-portative-à-fabriquer-et-recevoir-des-eidôlon-de-texte. » J’étais, devant tant de générosité, ému jusqu’aux larmes.
Nous débouchâmes sur une plaine immense éclairée par le rougeoiement de torches innombrables. Au loin je devinais le Styx, fleuve qui ceinture les enfers. Tout près de nous, il y avait une sorte de guérite et deux êtres qui conversaient vivement. Orphée m’indiqua des rochers derrière lesquels je pourrais m’abriter des regards. Puis, il se dirigea vers la cabane.
« - Qui voilà ! Orphée en personne, s’exclama un vieillard à la verdeur divine, qui me paru être Charon. C’est dommage pour toi, mais elle n’est pas de service à cette heure là, ta poulette ! »
« - Qu’est-ce que ça t’apporte de venir ici, demanda à Orphée un autre qui me sembla être Hermès. Tu sais que tu n’as pas le droit d’approcher Eurydice à moins de cinq cent mètres… Le juge a été clair avec toi. Ton truc, ça s’appelle du harcèlement amoureux ! Non seulement tu risques pas mal d’ennuis, mais en plus tu te fais du mal ! Si ça se trouve, tu ne l’apercevras même pas. Sacré Orphée ! L’homme qui chante son amour pour une même femme, toute l’éternité… Faut que tu passes à autre chose… Je dis ça parce que je t’aime bien, Orphée. Tous, on se fait du souci pour toi… »
« - On peut parler d’autres choses, fit Orphée, visiblement agacé. Vous parliez de quoi ? La conversation avait l’air animée… »
« - C’est le vieux !, fit Hermès. Il est tombé sur le dernier roman d’Apulée où l’on trouve une description de notre ami Charon… Comment, il l’a mal pris le Charon ! »
« - Ecoute moi ça, se récria Charon, en prenant Orphée à témoin, cet Apulée me traite tout simplement d’escroc. Je te lis son texte (Métamorphoses, VI, 18), tu va me dire si ce n’est pas un truc d’enfoiré : « Alors tu arriveras au fleuve de la mort : Charon en est le gouverneur. » Déjà, c’est tout faux ! Moi, je suis un employé, ici ! Mais, écoute la suite : « Il exigera aussitôt le péage : c’est ainsi qu’il emmène les voyageurs sur l’autre rive dans sa barque cousue de cuir. » La calomnie ! La barque de cuir, ça fait longtemps qu’elle est au rebus. Maintenant, on a un navire spacieux ! Mais écoute bien le meilleur est à venir : « Ainsi même chez les morts existe la cupidité et Charon, le percepteur de Pluton, ce si grand dieu, ne fait rien gratuitement. Mais quand il meurt le pauvre doit emporter son viatique et s’il n’a pas d’argent sous la main, personne ne voudra de son dernier soupir. Tu donneras à cet horrible vieillard en guise de frais de transport une des deux oboles que tu transportes pour qu’il la prenne de sa main dans ta bouche. » C’est écœurant ! D’abord : l’argent, moi, je ne touche rien dessus. Les Enfers, c’est un service public ! J’encaisse, c’est tout ! Et puis dure que c’est une taxe, c’est vraiment de la mauvaise foi ! Parce que c’est une franchise ! Et les hommes savent très bien pourquoi, nous avons dû mettre une franchise. Les hommes, ils ont fait leur explosion démographique, mais chez nous, aux Enfers, les moyens n’ont pas suivis ! Moi, je suis toujours tout seul pour le passage ! Les juges, ils sont toujours trois ! Alors, nous, avec la franchise, nous avons voulu les responsabiliser. C’est trop facile : je meurs, et ensuite je suis un assisté… En plus, la franchise, ce n’est pas mon idée. Parce qu’au bout du compte, ça me fait encore plus de bouleau qu’avant, vu qu’il faut faire des dossiers d’aide sociale pour ceux qui ne peuvent pas payer. Et, moi, la paperasse, merci bien… Je suis un marin, quand même ! Mais voilà, maintenant, on est en sous-effectif et en plus il faut qu’on soit polyvalent ! Y’en a plus que marre ! T’es pas d’accord, Hermès ? »
« - Tu prêches un convaincu. Là haut, on a les mêmes problèmes que vous ! », répondit Hermès.
« - Oui, mais vous, ce n’est pas tout à fait pareil…, reprit Charon. Je sais, comme tu dis : il ne faut pas cliver les Enfers, le monde Marin et l’Olympe, il faut qu’on reste solidaire... Mais vous, vous avez la Nature, l’ambroisie, les nymphes et nous est dans l’humidité, le souffre et les Erinyes sur le dos. Il va falloir intégrer la question de la pénibilité à l’ordre du jour de la prochaine assemblée générale. »
« - J’ai informé Zeus de vos difficultés, fit Hermès. Il vous a envoyé Proserpine pour renforcer votre équipe… »
« - Proserpine !, s’exclama Charon. Tu peux en parler ! Pour mettre l’ambiance, celle là ! Elle a convoqué Rhadamanthe, Minos et Eaque, pour leur dire : « C’est moi, la chef des Juges des Enfers ! » Tu veux que je te dise, la Justice, dans les Enfers, c’est de l’abattage aujourd’hui. Tu as, d’un côté, le « plaider coupable », c’est-à-dire on te dit « on vous soupçonne d’avoir fait ça et ça, vous avouez, et dans ce cas vous avez une petite peine et pas de procès. » Si tu contestes, on doit enquêter, faire venir des témoins et tout et tout, mais là, si on trouve quelque chose, tu prends le maximum… Proserpine a été encore plus claire : ceux qui ne plaident pas coupable, ils ont droit à la « peine-plancher. » C’est n’importe quoi ! J’en parlais avec Minos : on n’a plus de plaisir à faire notre travail ! Avant, les Enfers, c’était autre choses, y’avait une bonne ambiance… Tu vas me dire que je parle comme un vieux con… »
« - A propos, tu as qui dans ta liste pour demain ? », demanda Orphée.
Charon regarda Orphée très étonné.
« - Moi, ça m’intéresse de savoir qui va aux enfers… », reprit Orphée.
« - Bah ! T’as raison !, fit Charon. Bien sûr ! C’est très intéressant… Si tu as que ça à faire, la liste est dans la cabane. Et il ajouta, à l’adresse d’Hermès, tandis qu’Orphée s’éloignait : Il ne va pas mieux ce garçon ! »
« - Qu’est-ce tu veux, fit Hermès, il ne se soigne pas. Il se complait dans sa souffrance. Tous les jours, il compose des odes et des hymnes, tous plus beaux que les autres, et toujours dédié à Eurydice. Récemment, Zeus a piqué une vraie colère et il lui a dit : « il faut que tu vois des femmes, avec la surpopulation, il y en a plein des femmes sur cette terre ! » Tu vois, Zeus, comment il peut-être parfois… Orphée a compris qu’il devait faire un minimum d’effort. Mais, tu sais ce qu’il a fait ? Il est allé s’installer à Lesbos ! On l’a retrouvé en train de composer des poèmes avec Sapho et il nous a dit : « faudrait savoir ce que vous voulez, vous m’avez demandé que j’aille voir des femmes ! » Là, on a jeté l’éponge ! »
« - Tiens !, s’exclama Orphée. Demain, vous aurez une célébrité ! Le philosophe Démocrite. »
« - Bah ! C’est super, ça !, lança Charon. Mais il ne faudra pas qu’il l’a ramène ! C’est un service public, ici, alors, pour moi, toutes les âmes sont pareilles ! »
Orphée revint vers moi. Il me murmura que je pourrais prendre le bateau de demain et qu’il me fallait à présent m’introduire dans le centre de transit dit des « ministres de la morts » qui se trouvait sur ma droite à une dizaine de minutes de marche. Il ne fallait surtout pas j’aille vers la gauche, car on y trouvait un autre centre de transit qui était, lui, réservé aux morts sans sépultures qui y subissaient une quarantaine de cent années avant de pouvoir pénétrer dans les Enfers. Il ajouta qu’il partirait devant moi, afin de circonvenir les gardes. Je décidais donc de rester une dizaine de minutes encore avant e me mettre en route.
« - En même temps, reprit Charon, il n’est pas à plaindre Orphée. Dans le cadre du plan de réduction d’effectif, les dieux ont été incités à créer leurs propres cultes et il ne s’en est pas trop mal tiré. Il a bien vendu ses compétences personnelles auprès des hommes : le chant, la transe, la découverte des mystères de la mort, l’amour éternel, ça plait. Enfin… Y’a une demande. D’un côté, il n’a plus la sécurité de l’emploi, mais il a un bon business. En tout cas, moi, je ne pourrais pas me lancer… »
« - Faut voir, lui répondit Hermès. Tu pourrais obtenir une concession et organiser des croisières sur le Styx dans le cadre de « Feun daï. »
« - Mouais…, fit Charon. Ce que je sais, en tout cas, c’est qu’ils nous mettent une drôle de pression avec cette histoire de « divinisabilité. » Maintenant, avec Proserpine, on va être évalué sur nos compétences, sur notre taux de retour d’activité cultuelle et sur la densité de notre réseau de sacristies. On nous dit : « foutez leur la trouille, ou soyez sympa avec eux, on s’en fout, ce qu’on veut c’est que les hommes vous adorent par des actes cultuels objectivables. » Du coup… Les enfers, c’est plus ce que c’était… »
Dix minutes passèrent et je me mis en route. Je longeais les parois rocheuses et après une longue marche j’aperçu une sorte de camp. Personnes ne gardait les portes, ce qui prouvait qu’Orphée avait réussi son plan. Je me dirigeais vers la grande porte d’entrée qui était surmontée d’un grand panneau sur lequel était inscrit un slogan stupide à souhait : « LE TRAVAIL REND ETERNEL ! » Je me félicitais d’avoir pu m’introduire dans ces lieux sans la moindre encombre.
Le camp est une sorte de cirque immense. Une multitude d’âmes, des milliers peut-être, y dorment, pêle-mêle, les unes sur la terre battue, les autres sur les gradins, blotties contre leurs sacs de voyage. Je marche au milieu d’elles, en prenant soin de ne réveiller personne. Je dois zigzaguer entre elles et parfois enjamber des corps - car les âmes sont constituées d’un assemblage d’atomes, aussi peut-on dire qu’elles sont des corps. Certaines d’entre elles ont un aspect grisâtre et elles offrent un spectacle saisissant lorsqu’elles portent des habits pourpre ou précieux. D’autres, probablement s’agissent-ils d’Egyptiens, semblent recuites et sentent la saumure. D’autres offrent un spectacle peu soutenable en raison de chairs corrompues qui subsistent ou de mutilations. Je regarde avec peine un groupe de soldats qui portent des uniformes d’Atlantide.
Parvenu à l’extrémité du camp, je me suis retourné et mon regard à embrassé l’ensemble du tableau. J’ai honte à le dire, mais j’ai cédé à ce que mon ami Hippocrate appelle « l’hystérie. » Comment vous décrire la chose ? J’en ris à présent, mais, tout d’un coup je me suis mis à courir avec l’intention de fuir ces lieux. J’ai aperçu un escalier et j’ai imaginé qu’il pourrait me conduire vers une issue. J’ai grimpé quelques marches, puis je me suis retourné pour revoir le spectacle offert par les âmes inertes. Je ne sais si la désolation ou la colère dominait en moi, mais, tremblant et furieux, j’ai crié, par trois fois, sur un ton accusateur : « J’ai deviné qu’il se prépare ici quelque chose de monstrueux ! ». Ma voix a résonné dans tout le camp.
J’ai réveillé de nombreuses âmes qui m’ont alors conspué, tout particulièrement des mamans très énervées, qui brandissaient des bébés hurlants que j’avais terrifiés. J’ai eu honte ! Je voulais me cacher ! Je désirais plus ardemment encore fuir ces lieux. Alors j’ai escaladé de nouvelles marches à la recherche d’une sortie.
Tout à coup, j’ai entendu une voix de femme. Elle me disait : « mais où fuis-tu ? ». Je me suis retourné. Vous n’imaginez pas à quel point cette femme est belle (et combien la beauté, en ce genre d’instant, est d’un effet réparateur). J’étais confus. Je descendais quelques marches pour me rapprocher d’elle. Je me suis aperçu de sa grande jeunesse et j’ai eu pitié de ces beaux yeux précocement témoins d’une misère et d’une injustice que je ne pouvais moi-même soutenir. Elle est brune, blanche de peau, diaphane presque, habillée d’une longue robe blanche et d’une cape couleur fauve. Elle a des yeux magnifiques, en amande, grands, des pupilles dilatées par l’obscurité ou peut-être par la myopie. Je me suis excusé d’avoir causé ce remue-ménage. Elle m’a dit – d’une voix douce - mais j’y ai discerné une pointe d’ironie : « en effet, il est très tard. »
J’ai été blessé par sa condescendance. Aussi me suis-je employé à affecter une sorte de distance et de hauteur pour répliquer à sa remarque.
« Pardonnez-moi, lui ai-je dit, mais comment ne pas être révolté par ce spectacle ? Pour tout dire, il m’a fait bouillir le sang ! Il m’a fait perdre la tête à cause de la sombre prédiction qu’il semble porter en lui ! Il ne vous a pas échappé, qu’ici, l’inhumain s’est installé : sans doute les ballots colorés égayent-ils notre vue ; et là, cet enfant encore joueur, à cette heure tardive, auprès de ces parents endormis, inspire t-il un sentiment de tendresse ; plus loin, cette femme ensommeillée avec son mouchoir rouge serré entre les doigts, évoque une étrange quiétude. Il faut en convenir, ce lieu est rempli de traces qui attestent d’existences singulières. Ce spectacle ne devrait avoir rien d’inquiétant puisqu’il n’est que celui de la mort, qui est la chose la plus naturelle. Epicure ne dit-il pas : « la mort ne nous fait rien. Ce qui est décomposé ne sent point, et ce qui ne sent point ne nous fait rien. » Pourquoi est-ce que je fuis, m’avez-vous demandé, moi, Démocrite, qui ait écrit : « En fuyant la mort, les hommes se lancent à sa poursuite » ? Pourquoi ce spectacle de la mort, chose naturelle, s’assombrit-il pourtant du spectre d’un projet de déshumanisation ? Projet invisible, mais sensiblement présent, de part cette manière de parquer des hommes et des femmes qui furent tous animés d’une existence singulière. »
La jeune femme m’a adressé un profond sourire. Puis, elle m’a dit : « Merci ! Vous dites ce que je ressens… Mais, je vous en supplie, il est tard, vous devez trouver un coin pour dormir et vous reposer un peu. Pardonnez-moi, je ne peux pas rester plus longtemps. Je dois reprendre mon service. » Et elle est parti d’un pas rapide, et bientôt elle a disparu.
Je me suis assis et j’ai disposé mon ballot, pour m’en servir d’oreiller. J’ai fermé les yeux.
Mais la peur est revenue. Cette jeune femme avait l’air bonne, ai-je songé. Pourquoi ne me suis-je pas jeter à ses pieds, pourquoi ne lui aurais-je pas confessé que j’étais un vivant et que je n’avais pas ma place ici ? Elle m’aurait écouté, prise en pitié et, sans nul doute, guidé vers une sortie. La peur me tenaillait et mes yeux parcourait l’horrible cirque avec l’espoir de l’apercevoir ; mais en vain. J’étais seul au milieu de toutes ces âmes ! Pourquoi ne lui ai-je point dis : je suis un insensé, sauvez-moi, je m’en remets à vous, dites-moi ce que je dois faire ? Pourquoi de tels mots n’auraient jamais pu passer le seuil de ma bouche ? Je n’aurais jamais pu. Ne suis-je point celui qui a écrit et enseigner qu’ « être commandé par une femme serait la dernière offense pour un homme » ?
ANNONCES GOOGLUS :
Sur le Chocus : A la sortie d’une réunion du comité de divinisation, notre grand César Sarkominus, tenait nonchalamment, une grande feuille de papier, couverte d’une très grosse écriture, qu’il a laissé tomber par terre. Notre journaliste enquêteur a eu le temps de la lire avant que la Garde Impériale ne la récupère. Il a pu lire : "J’ai l’impression de ne pas t’avoir vu depuis une éternité et tu me manques. Jeudi je pars d’Atlantide pour faire notre virée en Mésopotamie à l’occasion de mon (illisible). Mais j’aimerais bien réussir à te voir la semaine ou le week-end suivant pour parler de ton génial projet de Nouvel Ordre Mondial. Millions de besitos." Ce message énigmatique met en émois tout le peuple : qui donc aime à ce point notre grand Sarkominus ? Telle est la question qui se lit sur toutes les lèvres.
Sur Ici Parisis : A la sortie d’une tournée d’inspection des Légions, notre grand César Sarkominus, tenait nonchalamment, une grande feuille de papier, couverte d’une très grosse écriture, qu’il a laissé tomber par terre. Notre journaliste enquêteur a eu le temps de la lire avant que la Garde Impériale ne la récupère. Il a pu lire : "J’ai l’impression de ne pas t’avoir vu depuis une éternité et tu me manques. Jeudi je pars du pays des Teutons pour faire notre virée en Ibérie à l’occasion de mon (illisible). Mais j’aimerais bien réussir à te voir la semaine ou le week-end suivant pour parler de ton génial projet de Traité simplifié d’amitié entre ploutocrates européens. Millions de besitos." Ce message énigmatique met en émois tout le peuple : qui donc aime à ce point notre grand Sarkominus ? Telle est la question qui se lit sur toutes les lèvres.
Sur Voicius : A la sortie d’une rencontre avec ses conseillers, notre grand César Sarkominus, tenait nonchalamment, une grande feuille de papier, couverte d’une très grosse écriture, qu’il a laissé tomber par terre. Notre journaliste enquêteur a eu le temps de la lire avant que la Garde Impériale ne la récupère. Il a pu lire : "J’ai l’impression de ne pas t’avoir vu depuis une éternité et tu me manques. Jeudi je pars du pays Tripolitain pour faire notre virée en Æthiopie à l’occasion de mon (illisible). Mais j’aimerais bien réussir à te voir la semaine ou le week-end suivant pour parler de ton génial projet d’Union de la Mare Nostrum. Millions de besitos." Ce message énigmatique met en émois tout le peuple : qui donc aime à ce point notre grand Sarkominus ? Telle est la question qui se lit sur toutes les lèvres.
- Démocrypte






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