Sarkominus , Mittérandus

Les missives de Démocrite | 24 septembre 2007 | | 1 commentaires

Missives de Démocrite : Démocrite aux Enfers (I)

Si c’est la Nécessité qui a permis l’apparition d’un César Sarkominus, qu’est-ce, donc, alors que la Nécessité ? Dans l’espoir d’éclaircir cet étrange problème, je dois accepter l’invitation d’Auguste Comtus. Mais c’est dans le Tartare, au plus profond des Enfers, que je pourrais le rencontrer.

Épisodes précédents

POST DE PROTAGORAS, 19 SEPTEMBRE, 18:56

Ce post est signé « Protagoras », mais c’est moi, Méandros, qui le rédige. J’ai décidé d’embrasser une carrière de philosophe, mais Démocrite, m’a dit que « Méandros », pour un philosophe, ça ne faisait pas sérieux ; alors j’ai choisi le nom de « Protagoras ».

Mon maître Démocrite m’honore de la tâche de vous faire la présentation de la lettre qu’il a reçue, il y a quarante ans de cela, du faune Auguste Comtus. Faune qui - on s’en souvient (voir Missives, I, 7, 15/06)-, a recueilli Sarkominus à sa naissance et a tenté de lui enseigner la philosophie. Démocrite n’avait pas souhaité la publier avant que leur sens ne soit éclairci.

Enfin, il me prie de l’excuser auprès de vous, s’il ne s’acquitte lui-même de cette tâche ; mais il est plongé dans la lecture d’ouvrage sur l’Hadès et il s’exerce à mémoriser la topographie des enfers en vue de son voyage dans le monde des ombres.

Voici le texte de la lettre d’Auguste Comtus :


Le 19 septembre, 40 ans plus tôt,

à Neuillus-sur-Sequana

Cher Démocrite,

Je suis à l’agonie. Mon disciple, Sarkominus, l’enfant que j’aimais et voulais élever au rang de « Premier parmi les hommes », m’a assassiné. Je ne pourrais plus le protéger de l’influence terrible du fils d’Ouranos et de Géa, Chronos, "de leurs enfants le plus terrible, qui, dès le jour de sa naissance, haïssait déjà son père", comme a précisé Hésiode, dans sa Théogonie.

Je te livre mes prédictions pour les quarante prochaines années :

« Dans le Repère du Cyrnosien, il découvrira le secret de la puissance. Mais il trahira le Cyrnosien pernicieux, afin de rallier le Père des Repères. »

« Il formera une paire, et décidé à trahir le Père des Repères, il se fera compère d’un homme perclus de douleurs »

« Grâce à des repères lumineux, il ne se perd pas, et sauve ses pairs de la fureur du père des Repères. »

« Dans l’espoir de devenir l’égal de l’île d’Atlantide, le pays de Droite prendra l’eau de toute part. »

« Devenu l’égal du Père du Repère, tous se persuadent qu’il est le « César » du pays de Droite, mais il n’endossera pas la toge paternelle des Césars, car il la sait plus perfide que la tunique de Nessus. »

« Le chaos naissant, Sarkominus s’aimant lui-même, se démultipliera. »

« Un vieillard à l’esprit tortueux fera trembler le Palais en révélant ce que l’astucieux sophiste au cœur remplis d’amertume a caché à Hermès. »

Une à une, ces prédictions s’accompliront, parce qu’elles sont véridiques. Zeus me fera payer, sans nul doute, mes paroles sacrilèges. Cela se paye, généralement, de quarante années de torpeur. Lorsque je sortirais de cet état, mes prédictions se seront, une à une, accomplie. Je pourrais alors t’en apprendre un peu plus, Démocrite, sur Ananké, épouse de Chronos, déesse de la Nécessité, déesse qui dirige si subtilement le Monde… si, bien sûr, tu veux me rejoindre aux Enfers…

Dans l’attente, je te prie d’agréer, mes philosophiques salutations.

Le Faune Auguste Comtus.


Je rappellerai les écrits de mon Maître qui se rapportent à chacune de ces prédictions :

« Dans le Repère du Cyrnosien, il découvrira le secret de la puissance. Mais il trahira le Cyrnosien pernicieux, afin de rallier le Père des Repères. »

Cette prédiction se rapporte aux années d’esclavage de Sarkominus dans le sombre repère de Paskoïus le Cyrnosien et au fait qu’il finit par le trahir pour rallier Chiracus (Voir Missives, II, 3, Jeunesse de Sarkominus)

« Il formera une paire, et décidé à trahir le Père des Repères, il se fera compère d’un homme perclus de douleurs »

Cette prédiction se rapporte à sa rencontre avec Messaline (sa paire) et son alliance avec Balladurus, et, mon maître a raconté comment, à coup de bâton, Sarkominus a convaincu Balladurus de trahir Chiracus (voir Missives, II, 5, 18/08)

« Grâce à des repères lumineux, il ne se perd pas, et sauve ses pairs de la fureur du père des Repères. »

Cette prédiction se rapporte aux pièces d’or (les repères lumineux) qu’il utilisa pour retrouver son chemin dans un labyrinthe et comment il se sauva lui-même, ainsi que plusieurs compagnons, d’un piège terrible tendu par Chiracus (Missives, II, 7, 28/08).

« Dans l’espoir de devenir l’égal de l’île d’Atlantide, le pays de Droite prendra l’eau de toute part. »

Mon Maître a abordé en de nombreuses occasions la question de la Mondialisation. Toutefois, il m’a dit qu’il reviendrait prochainement sur cette prophétie, en observant que le désir de devenir « l’égal de l’Atlantide » était un désir du Pays de Droite qui préexistait à l’avènement de Sarkominus. Il y reviendra donc.

« Devenu l’égal du Père du Repère, tous se persuadent qu’il est le « César » du pays de Droite, mais il n’endossera pas la toge paternelle des Césars, car il la sait plus perfide que la tunique de Nessus. »

Cette prophétie se rapporte à l’élection de Sarkominus au rang de César et aux comportements étranges qu’il adopte et qui font de lui un César très atypique (tout au moins par rapport à ses prédécesseurs du pays de Droite). Cette question a été abordée en de nombreuses occasions.

« Le chaos naissant, Sarkominus s’aimant lui-même, se démultipliera. »

« Un vieillard à l’esprit tortueux fera trembler le Palais en révélant ce que l’astucieux sophiste au cœur remplis d’amertume a caché à Hermès. »

Les deux dernières prophéties avaient été explicitées par Hilæra (Missives, II, 3, 22/07 et II, 6, à Cavallion), mais elles furent complètement éclaircies au cours de notre visite au palais de Sarkominus (Missives, II, 9, 14/09)

POST D’ANGLADE, 20 SEPTEMBRE 23:29

Cher Démocrite

Ton récit me laisse haletant. Les Sarkominus tenteront-ils d’envahir l’Olympe ? Pour l’heure en tous cas, modernes Alexandres, ils semblent bien plutôt décidés à envahir le Grand Roi de Perse...

Nous pourrons reparler des ploutocrates. Il y a en effet un point que tu n’expliques pas dans ton récit : ils ne disent pas seulement être libéraux. Ils le pensent en dépit de l’évidence. C’est cela qu’il faudrait comprendre.

RÉPONSE DE DÉMOCRITE, 21 SEPTEMBRE, 11:08

Cher Anglade,

Ta question me laisse quelque peu désemparé. Sans doute, se croient-ils libéraux, pour mieux se dissimuler ce qu’ils sont vraiment… c’est-à-dire des hommes, désemparés par le cours du monde et qui cherchent une protection, grâce à un enracinement dans la terre… J’ai bien du mal à justifier cette affirmation, mais il me semble qu’il y a correspondances entre leurs investissements massifs dans l’immobilier, leur haine des étrangers, leur méfiance grandissante pour la mondialisation et leur désir d’autochtonie. Cela me semble un tout, un renfermement, une immobilisation du capital et de la pensée.

Sénèque m’est fraternel lorsqu’il écrit : « Je connais des philosophes qui prétendent que l’homme à un penchant irrésistible à se déplacer et à changer de demeure. Son âme remuante et mobile ne se fixe jamais : elle se répand partout ; elle disperse ses idées dans tous les lieux connus et inconnus, toujours errante, toujours ennemie du repos, amoureuse de la nouveauté (…) Ne va donc pas croire à présent que l’âme humaine, formée des même éléments que les corps divins, souffre à regret le déplacement et les migrations, tandis qu’un changement rapide et perpétuel fait le plaisir ou la conservation de la divinité même ! » (Consolation à Helvia, VI, 6-8)

Ces hommes s’immobilisent et s’asservissent à une terre, alors sans doute, ont-ils besoin, plus que tous autres, d’imaginer qu’ils sont « libres. »

Quant à ce projet de guerre contre la Perse, il m’évoque moins Alexandre que les expéditions de Trajan, sa conquête sanglante de la Mésopotamie, conquête si fragile, que son successeur, Hadrien, jugea sage de retirer ses troupes de cette partie du monde.

POST DE DÉMOCRITE, 22 SEPTEMBRE, 16:17

POURQUOI TANT DE CHEFS DU PARTI PLEBÉIEN ONT-ILS RALLIÉS SARKOMINUS ?

C’est au cours d’une réunion avec des alliés, dans le camp Solferinus, qu’Hollandus entrevit la cause de l’étrange Nécessité qui poussait autant de chefs plébéiens à rallier Sarkominus. La discussion allait bon train, les partisans de la sénatrice Buffetia et du chef de bande Besancenoyus se montrant toutefois âpres à la négociation. Le sénateur Vallsus, qui secondait Hollandus, demeurait étrangement silencieux, pâle et suant à grosses gouttes. Parfois ses yeux s’écarquillaient ou s’égaraient dans le vide, et par instant ses dents claquaient ou grinçaient bruyamment. L’assemblée, poliment, faisait comme si de rien n’était. Jusqu’à ce que Vallsus, les yeux hagards, profère ces mots étranges : «  Un plébéien moderne est un plébéien qui vit dans un Palais ! Oui ! Je vous le dis ! Je crois aux forces de l’esprit du Palais ! » Après avoir prononcé cette phrase, et suscité le plus vif étonnement, Vallsus sombra au fond de son fauteuil.

Hollandus prétexta qu’il était tard pour donner congé à ses invités. Il s’enquit aussitôt auprès de Vallsus de son état. Mais Vallsus, sur le ton le moins convainquant, affirma n’avoir jamais connu meilleure forme. Hollandus, quoique intrigué par cette scène, décida de se retirer, rassembla ses affaires et, pour faire de la place dans son sac, il retira de celui-ci un petit portrait de Mittérandus, qu’il posa sur la table, juste devant Vallsus. Il fut surpris que ce geste anodin provoque chez Vallsus un sursaut de terreur, accompagné un râle presque muet, mais véritablement déchirant. L’observant, il vit que Vallsus tremblait, et que, le cou tordu, son visage pointait vers le plafond.

Après un instant de réflexion, Hollandus prit en main son petit portrait de Mittérandus. Il s’éloigna de la table à pas feutré, accomplit silencieusement un tour de la pièce, et pour se rapprocher ensuite de Vallsus. Puis d’un geste prompt, il plaça le portrait sous le nez de Vallsus. Le geste déclencha chez le jeune sénateur un mouvement apoplectique et un gémissement mélancolique. Parce qu’il y avait mystère derrière tout cela, mais aussi, parce que d’un autre côté, c’était un peu rigolo, Hollandus répéta plusieurs fois l’opération, provoquant, chaque fois, les mêmes sursauts. Et comme il avait des talents d’imitateur, Hollandus ajouta à l’exposition du portrait, des « imbécile ! imbécile ! » qu’il prononçait en imitant la voix de Mittérandus. Vallsus ne put en tolérer davantage : il s’évanouit et chavira de son fauteuil.

Hollandus resta, quelques instants, perplexe. Puis il appela le centurion Hayraultus, qu’il savait dans la pièce d’à côté. Quand celui-ci pénétra dans la salle, Hollandus lui mit le portrait sous le nez et prononça, toujours en imitant la voix de Mittérandus : « imbécile ! imbécile ! »

« - Ça va bien ? », demanda Hayraultus très surpris.

« - C’était un test, mon bon Hayraultus… je savais que je pouvais compter sur toi ! », lui répondit Hollandus.

Après lui avoir exposé les faits dont il avait été témoin, Hollandus proposa de ranimer Vallsus, et de l’interroger. D’abord, Vallsus fut dans la dénégation, en se déclarant l’homme le plus joyeux de la terre. Agacé par ce manque de coopération, Hollandus le menaça d’agiter le portrait de Mittérandus sous son nez, et pour lui signifier qu’il ne plaisantait pas, il imitait la voix de Mittérandus, en proférant des : « Oui ! Je vous le dis ! Je crois aux forces de l’esprit du petit portrait ! »

Vallsus supplia pour qu’on l’épargne, et promit de tout avouer. Et il raconta l’histoire la plus étrange qu’Hayraultus et Hollandus aient jamais entendue : Chaque nuit, depuis des semaines, le spectre de Mittérandus venait le tourmenter. Chaque nuit, jusqu’à l’aube, il subissait des : « Imbécile ! Un plébéien moderne vit dans le Palais ! Imbécile ! Si tu n’es pas capable de conquérir le Palais, va donc voir Sarkominus » ! à cause des attaques, il ne dormait plus depuis des semaines.

Il avoua qu’il n’était pas le seul dans ce cas. Ils étaient nombreux à subir ces attaques. Bessonus en avait profité pour ouvrir, dans les catacombes, un refuge où se retrouvaient les victimes du spectre de Mittérandus. Ce lieu secret s’appelait le « repère des anciens plébéiens anonymes. » Ils s’y retrouvaient pour se soutenir les uns, les autres. Il avoua la présence assidue à ces réunions de Langus, de Rocardus, Strauss-Kahnus, d’Attalius, d’Allègrus, et bien sûr, de Kouchnerus, Hirchus, Jouyetus, et Amaria. Ils avaient découvert, grâce à Bessonus, que les attaques baissaient en intensité, s’ils s’abstenaient d’avoir des d’idées plébéiennes au cours de la journée. Et qu’elles diminuaient encore s’ils adoptaient la foi dans la ploutocratie. Aussi, sous la houlette de Bessonus, ils s’entraînaient à avoir des idées de ploutocrates et ils scandaient ensembles des « les métèques au Quota ! », des « Soutien ! inconditionnel ! à la spéculation ! », ou encore des « la solidarité ! c’est l’oppression ! », et d’autre, plus joyeux tel le : « Hollandus, si tu savais, nos convictions, où on se les met ! aucu, aucu, aucune hésitation ! non, non, non !, on s’ra pas esclaves ! de nos convictions ! » Grâce à ces séances - et seulement grâce à elles-, il avait découvert que ce genre de choses arrivait à d’autres et que certains d’entre eux commençaient à s’en sortir, par exemple Kouchnerus qui se sentait beaucoup mieux depuis qu’il avait pris la résolution d’aller casser du Perse.

« Mais, pourquoi Mittérandus nous fait-il un coup pareil !?! », s’écrièrent Hollandus et Heraultus, atterrés.

Pour répondre à ce profond mystère, Hollandus résolut de faire appel à Orphée. Ce héros avait traversé les enfers et institué un culte où, par la transe, ses dévots entraient en communications avec les morts. Orphée, sans nul doute, pourrait convoquer le spectre de Mittérandus et l’interroger ! Aussi dépêcha t-il, par le monde, des émissaires à sa recherche.

Dans l’attente de la venue du Héros, Hollandus et Héraultus inspectèrent, une à une, leurs légions. Ils se saisissaient des centurions et leur agitaient sous le nez le portrait de Mittérandus, et mettaient aux arrêts, dans le camp de Solférinus, tout ceux qui manifestaient des signes suspects. Le nombre des victimes de Mittérandus fut effrayant, et Solférinus finit par acquérir la réputation de plus grand bagne du pays de Droite.

Autant dire qu’Orphée fut accueilli avec effusion par Hollandus et Héraultus. Le Phrygien, qui savait la haine de Sarkominus pour la Phrygie, accepta sans difficulté de les aider. Il se retirera dans une petite pièce afin d’y interpréter ses chants inimitables, dont l’harmonie avait envoûté Hadès, lui-même. Et, bientôt, passant la tête par la porte, le visage illuminé d’un sourire radieux, Orphée leur annonça que l’ombre de Mittérandus se tenait dans la petite pièce et qu’elle consentait à leur accorder un entretien.

« - Mittérandus, c’est toi ? », s’écria Hollandus en passant la porte.

« - Qui veux-tu que ce soit, imbécile ! », répondit le spectre.

« - Mittérandus, interrogea Hollandus, pourquoi persécutes-tu mes compagnons ? Pourquoi, toi, qui nous a mené jusqu’à la victoire, te retournes tu contre nous ? »

« - Parce que vous êtes des voleurs ! », prononça sentencieusement le spectre.

Hollandus et Héraultus se regardèrent, car cette réponse leur sembla aussi inattendue que déplacée venant de Mittérandus.

« - Souvenez-vous !, reprit Mittérandus. Conformément à la coutume, mes plus fidèles compagnons, étaient réunis autour de ma dépouille, afin de prélever sa part de trophées. Toi, Hollandus, tu as pris, en souvenir de moi, mon bouclier. Toi, Héraultus, tu as pris mon casque. Moroyus a prit ma lance ; Langus, mon épée ; Strauss-Kahnus, mon poignard, et ainsi de suite, toute mon armure fut partagée. Mais, l’un d’entre vous, que je n’ai point aperçu, prétextant un droit d’inventaire, s’est emparé, contre la coutume, d’un chapeau de feutre qui ne comptait point parmi les biens que je léguai. A cause de ce vol, je suis errant et sans repos. J’ignore ce que sont les enfers, Hollandus. Je te l’avouerais même : j’ai peur des enfers ! Aussi ai-je décidé de ne m’y rendre qu’avec mon chapeau de feutre. Cet objet familier, intime, qui m’a accompagné tout autour du monde, je le veux, car il me fera me rappeler qui j’ai été, et tout ce que j’ai vu et vécu au cours de ma vie ! J’ai peur Hollandus, j’ai peur qu’aux enfers nous perdions la mémoire de cette existence, de cette vie là, que j’ai insatiablement investi. Mes compagnons, ramenez-moi mon chapeau, et je m’en irais ! »

Hollandus et Héraultus trépignaient de joie, car ils n’en revenaient de s’en tirer à si bon compte ! C’était même assez étonnant ! Aussi Hollandus demanda confirmation : « C’est bien sûr ? Nous te ramenons ton chapeau, et ce sera bien fini ! Après, tu arrêteras de faire peur à nos compagnons ! C’est promis-juré ? »

« - Puisque je te le dis, imbécile ! », lança le spectre de Mittérandus, tout en s’évanouissant.

Les choses les plus simples dissimulent parfois les difficultés les plus extraordinaires. Se remémorant la pieuse cérémonie, Hollandus et Héraultus retrouvèrent dans leur mémoire, l’image du voleur de chapeau : le voleur, c’était Jospinus ! La seule évocation de ce nom sinistre les plongea dans la désolation, car ils comprenaient que, bien loin d’être tiré d’affaire, ils allaient au devant de grands périls.

Pour mesurer ces périls, il nous faut interrompre momentanément notre récit et rappeler quelques faits saillants de l’histoire du Pays de Droite. De tous les Césars, Mittérandus fut celui qui porta la puissance du Palais à son plus haut seuil, pour le meilleur et pour le pire. Le pire, ce fut un règne où domina l’esprit de Cour et de servilité qui génère les époques corrompues. Mais, sous son règne, le Palais acquis une puissance sans précédent notamment grâce au rachat des banques et des plus grandes fabriques du pays. Mittérandus sut nommer à leur tête des hommes capables de les rendre rentables. Non seulement, ses possessions contribuaient substantiellement à la richesse de la Nation, mais elles constituaient, aussi, une sorte de fond d’assurance, qui mettait le pays en état de répondre aux difficultés de l’avenir. Chacun avait en vu que la population vieillissait et que la proportion de personnes en âge de travailler s’amoindrirait, et que des difficultés surgiraient, jusqu’à ce qu’un équilibre démographique se retrouve. Mittérandus regardait cette mauvaise passe avec une relative tranquillité. D’abord, parce que l’humanité avait déjà franchis ce genre de cap. Le siècle de Pline le Jeune et de Sénèque, connu une telle transformation démographique. Témoin cette lettre où Pline (Lettres, IV, 15, 3) loue son ami Asinius Rufus, d’avoir eu beaucoup d’enfants « et cela à une époque où tant d’autres, songeant aux avantages qu’assure l’absence d’enfants, estiment qu’un fils unique est un fardeau. » En témoigne, encore cet éloge que Sénèque (Consolation à Helvia, XVI, 3) adresse à sa mère : « Jamais je ne te vis rougir de ta fécondité comme d‘un affront fait à ta jeunesse. Bien différente de ces femmes qui n’aspire à d’autre gloire qu’à celle de la beauté, jamais tu n’as caché tes grossesses, comme un fardeau nuisible aux grâces, ni étouffé dans tes entrailles l’espoir naissant de ta postérité » (c’est-à-dire avorté). Auguste s’inquiéta de cette situation et fit même promulguer une loi, qui fut sans effets, qui devait obliger les patriciens à avoir trois enfants au moins. Ce n’est donc ni la première fois, ni certainement la dernière, que l’humanité verra sa natalité baisser. Le tout est de provisionner le nécessaire afin de pourvoir à un déficit temporaire. Et la richesse accumulée par le Palais devait justement y pourvoir ou, tout au moins, servir de caution à de nécessaires emprunts.

Le successeur de Mittérandus, Chiracus, exaspéra très vite son peuple. Aussi, pour le calmer la fureur du peuple, il dû accorder le titre de Consul à Jospinus, qui était alors le chef du parti plébéien.

Sans nul doute, le climat de corruption installé par les césars Mittérandus et Chiracus, rendit-il l’amour de Jospinus pour la vertu fort appréciable. Mais, la passion de la vertu, chez Jospinus, se portait à tel degré, qu’on pouvait l’assimiler à une sorte de fureur.

Aristote (Des rêves, 460b) observe que « nous nous trompons facilement au sujet des sensations, plongés que nous sommes dans nos affections, les uns et les autres diversement, par exemple le lâche dans sa frayeur, l’amoureux dans son amour ; par suite, l’un croit voir des ennemis à la suite d’une petite ressemblance et l’autre, l’objet aimé ; et la moindre des similitude fait d’autant plus apparaître ces illusions qu’on est davantage sous le coup de l’émotion. » De même qu’un amant impatient croit apercevoir l’être aimé dans des silhouettes lointaines, Jospinus découvrait la vertu là où l’homme censé aurait jugé vain de la rechercher.

C’est ainsi qu’un jour, Jospinus convoqua les ploutocrates pour leur faire un exposé des plus philosophiques, et des plus surprenants de la part d’un représentant du parti plébéien.

« Amis ploutocrates, leur dit-il, il est temps de cesser nos querelles. Nous, plébéiens, avons cessé d’exiger la dissolution de votre classe et l’avènement d’une stricte égalité entre les citoyens. Aussi, nous vous proposons un pacte qui assurera la prospérité commune des ploutocrates et la plèbe.

Vous n’ignorez point qu’une cité ne se conserve dans la durée qu’autant qu’elle trouve le juste équilibre entre deux principes antagonistes. Dans une démocratie, les hommes sont enclins à donner libre court à leur goût pour la liberté et l’indépendance, aussi ce régime ne peut-il subsister si les citoyens ne développent pas leur amour de l’ordre ; de même, nul régime aristocratique ne saurait se conserver, si des bornes ne sont pas mises aux passions des puissants, grâce au sens de l’honneur et de la vertu. Le régime ploutocratique peut devenir le meilleur des régimes, s’il découvre son principe antagoniste, et s’il recherche avec lui, ce juste équilibre qui peut assurer sa perpétuation.

Qu’est ce donc qui est le plus opposé à l’argent, la ploutocratie étant le gouvernement de l’argent ? Son opposé est une chose qui ne peut s’acheter. La question est donc : quelle est la qualité que vous ne pouvez point acheter ? Est-ce la beauté ? Un habile chirurgien, pourrait vous la fabriquer. La gloire ? Vous l’obtiendriez en stipendiant des légions. La notoriété ? Il vous suffit de rémunérer quelques chroniqueurs, poètes ou artistes de foire pour l’acquérir. L’érudition ? Vous pourriez vous l’approprier en salariant quelques précepteurs… Ce que la plus grande des fortunes ne peut point acheter, c’est l’intelligence ! L’Intelligence est, donc, le principe opposé à celui de la Richesse, comme en témoigne, symboliquement, la sottise et les oreilles d’âne de Crésus.

Nobles ploutocrates, reprit-il, vous avez en face de vous les meilleurs d’entre les plébéiens de Palais, des hommes à l’intelligence remarquables : à ma gauche, vous reconnaîtrez le plus grand savant de notre temps, le noble Allègrus, que nous applaudissons très fort. A ma droite, Attalius, l’homme le plus perspicace du pays de Droite. Merci, merci, pour vos applaudissements ! Cela pour dire que le Palais, c’est le lieu même de l’intelligence du Pays de Droite !

Sous le règne de Mittérandus, le Palais a voulu réunir l’Intelligence et la Richesse. Nous, les nouveaux « plébéiens de Palais », nous vous proposons un pacte ! Vous serez la Richesse et nous serons l’Intelligence, afin qu’ensemble nous relevions le défi de l’innovation, qui est la clé de notre prospérité commune, ainsi que celle du peuple tout entier. »

Les ploutocrates applaudirent à tout rompre bien que, de leurs propres aveux, ils n’aient point compris l’introduction. Mais, le sens du final du discours ne leur avait point échappé et ils se réjouissaient d’avance de voir toutes les richesses du Palais tomber dans leurs besaces.

Quelques plébéiens s’alarmèrent. Ils protestèrent qu’il n’y avait nul gage que les ploutocrates ne dilapideraient pas les biens qui leur seraient cédés. Quelques-uns uns citaient Sénèque qui écrit, à propos des ploutocrates (Cons. X, 3) : « C’est par-delà le Phase qu’ils font venir les mets de leurs fastueuses orgies ; ils ne rougissent pas d’aller chercher des oiseaux jusque chez les Parthes, dont nous ne sommes pas encore vengés. Des extrémités de l’Océan on apporte des mets qui séjourneront à peine dans leur estomac affadi. Ils vomissent pour manger, ils mangent pour vomir ; et ces aliments, qu’ils ont cherchés par toute la terre, ils dédaignent de les digérer. » Ils mentionnaient les portraits de Juvénal (Satire, VI, 419-433), par exemple celui de cette matrone qui reçoit ses convives « la figure en feu ; elle boit, tant elle a soif, tout l’œnophore qui, placé à ses pieds, renferme le contenu d’une pleine urne. Avant de manger, elle en tire un second setier, qui rendra son appétit dévorant. Lorsqu’elle l’aura rejeté sur le sol, une fois son estomac bien lavé, elle boit et elle vomit encore. » Et ils donnaient cet avertissement : « Tout ce que vous leur donnerez, sera recraché. Car l’opposé de la ploutocratie, ce n’est point l’Intelligence, c’est le Travail. Et ces ploutocrates portent en eux la haine du travail, au point d’haïr celui de leur estomac. » En dépit des avertissements, Jospinus mit en vente la plus grande partie des biens du Palais.

La suite ne donna pas tord aux mauvais augures. Et conformément à la prédiction de Comtus (« Dans l’espoir de devenir l’égal de l’île d’Atlantide, le pays de Droite prendra l’eau de toute part. ») la richesse du pays de Droite s’orienta vers les activités spéculatives, plutôt que productive. L’idée d’innover était de celle qui inspirait le plus grand mépris aux ploutocrates, puisque qu’innover nécessite de faire appel à l’intelligence, qui est nécessairement une chose sans valeur, puisqu’on ne peut l’acheter. Et de même que si on met du vide dans du plein, on obtient du « moins plein », expliquaient-ils, si l’on met de l’intelligence dans nos affaires, nous aurons du « moins d’affaires. »

Jospinus ne désespérait pas de trouver les mots qui permettraient de faire comprendre le « rapport dialectique » qui devait unir l’Argent et l’Intelligence, quand il apprit avec étonnement que les ploutocrates finançaient les Légions de Chiracus. Ce César était pourtant « vieux et usé », notoirement incompétent : il devait y avoir quelques méprises songea t-il. Et quand il apprit que les légions de Chiracus, menaçantes, s’étaient mises en marche, il ordonna aux légions fidèles au parti plébéien de se rendre sur le champ de bataille, mais sans armes.

Il ne doutait pas un instant, qu’en parlementant, il obtiendrait une prompte reddition. Si bien qu’il s’avança au devant des Légions de Chiracus et leur intima l’ordre de déposer leurs armes sans délai. Il était indubitable, leur expliqua t-il, que sans l’Intelligence des plébéiens de Palais, les ploutocrates lésaient leur propre avenir et par conséquent leur Argent. Aussi, la dialectique exigeait-elle qu’il soit nommé César. L’argumentaire était assez bien tourné, mais ses formules n’eurent qu’un médiocre écho dans les consciences de la soldatesque, qui, d’abord, se gondola de rire, puis marcha sur la troupe des plébéiens désarmés. Il en résultat le carnage le plus sinistre qu’ait jamais connu par le parti plébéien.

S’ils s’étaient encore trouvés des plébéiens pour pardonner à Jospinus la ruine du Palais ; et d’autres encore pour les avoir menés à la défaite ; nul ne put supporter de l’entendre hurler, au milieu des cadavres et des blessés : « Je prends tout sur moi ! Je souffre ! Nul homme, sur cette terre, a la notion de ce que j’endure à cet instant ! » Le flot des lamentations fut tel que les plébéiens se saisir de lui, le chargèrent sur un navire et l’abandonnèrent sur un îlot désert. Là, sa fureur, ne rencontra plus de borne et il jura la perte des plébéiens qui l’avaient trahi.

Mon lecteur aperçoit à présent un peu mieux la difficulté de la tâche d’Hollandus et d’Héraultus : jamais ils n’obtiendraient de Jospinus la restitution du chapeau de feutre !

Hollandus était cependant un homme rusé, et certain le nommait « l’Ulysse du parti plébéien ». Hollandus résolut, pour s’emparer du chapeau, d’affréter une galère, de rejoindre l’île de Jospinus en emmenant avec lui plusieurs chefs du parti plébéien, dont Delanoïus.

Hollandus : Voici le sol de Réïus qu’enveloppent les flots tumultueux, caps sinistres et déserts , où jadis, sur l’ordre du parti plébéien, j’ai abandonné le noble Jospinus. C’était sage, car nous ne pouvions plus procéder en paix, ni à une libation, ni à un sacrifice : Jospinus emplissait l’armée de trop de clameurs sinistres et de litanies affligeantes ! Mais à quoi bon rappeler cette histoire ? L’heure n’est point au long discours, noble Delanoïus ! Il te faut à présent t’acquitter de ta mission. Comme il ne faut point qu’il me découvre, tu partiras seul. Tu dois trouver la caverne de Jospinus. Il te faudra, non seulement, faire preuve de courage physique, mais aussi de force de persuasion, car c’est l’âme de Jospinus qu’il te faudra capter. L’homme, en dépit de l’affection qu’il te porte, est d’un naturel soupçonneux. Tu lui diras que tu as quitté le parti plébéien, et que tu as contre nous, de sérieux motifs de haine. Tu diras toutes les horreurs que tu pourras imaginer sur mon compte, cela ne te sera pas difficile, et cela ne m’offusquera en rien. Puis, après avoir gagné sa confiance, tu l’attireras vers la plage. En gage d’amitié, tu lui présenteras une offrande qu’il pourra sacrifier de ses propres mains : l’amazone Ségolénia. Il l’a trouvera pieds et poings liés au bûcher que nous aurons dressé. Ainsi pourrais-je m’introduire dans sa caverne et reprendre le chapeau de Mittérandus.

Delanoïus : Ô noble Hollandus, qu’il me coûte d’entendre ces ordres que je répugne à mettre en acte ! Je ne suis point fait pour agir en usant de vilains artifices. Mais j’ai compris l’importance de ma mission et n’ignore point que l’avenir du Pays de Droite dépend de cette mission.

Le Chœur des centurions plébéiens : La pitié nous envahit lorsque nous songeons aux souffrances de Jospinus, homme, d’abord trahis par les ploutocrates, puis par nous ! Comment, solitaire sur cette île désolée, supporte t-il ces maux atroces ? Il ne se doute point que le dernier de ses fidèles s’apprête à le trahir ! Ah ! La pitié nous submerge quand nous songeons aux efforts que le noble Delanoïus doit accomplir sur lui-même ! Voyez-le gravir la colline pour rejoindre la caverne de Jospinus. Il l’appelle ! Jospinus sort de sa caverne. Ô ruse infâme, digne d’un Sarkominus ! Voilà à quoi nous en sommes réduits ! Mais, asséchons nos larmes, car ce n’est pas tout, nous avons un bûcher à dresser !

Jospinus : Qui m’appelle ? Comment, étranger, as-tu réussi à atteindre cet îlot désolé où il n’y a nul plage où accoster ? N’est-ce pas bizarre ?

Delanoïus : La plage ?… Et bien… C’est que je l’ai moi-même faite installée… car, vois-tu, je ne me déplace jamais sans quelques sacs de sables…

Jospinus : Approche, étranger ! Ne crains point un homme que l’Infortune a transformé en sauvage ! Explique-moi ta présence en ces lieux, si tu ne veux point mourir et que je t’accorde l’hospitalité ! Est-ce un naufrage qui t’a mené jusqu’ici ? Dis-moi ton nom.

Le Coryphée : Delanoïus s’est nommé et à présent les deux héros partagent, en de grandes effusions et embrassades, la joie de leurs retrouvailles. Mais déjà Delanoïus, avec de fausses paroles, tend ses rets pour entraîner Jospinus vers la fantasmagorie que nous lui avons préparée. Ils viennent vers nous, tandis qu’Hollandus, le guerrier aux mille ruses, en profite pour s’introduire dans la caverne.

Le Chœur des centurions plébéiens : Ah ! Qu’il est pénible d’obtenir ce succès au prix d’un hideux mensonge !

Le Coryphée : Hollandus est ressorti de la caverne et il a avec lui l’inestimable chapeau !

Le Chœur des centurions plébéiens : Ah ! Funeste chapeau ! Ah ! Cruel Mittérandus ! Es-tu à présent satisfait, spectre intraitable ?

Le Coryphée : J’aperçois Jospinus dévalant les pentes abruptes un flambeau à la main. Abritons-nous derrière la falaise, pour n’être point aperçus.

Le Chœur des centurions plébéiens : Jospinus dans son égarement met le feu au bûcher. Tel un chant pitoyable de rossignol, la triste voix de Ségolénia s’élève vers les cieux. Entre des râles, elle fait le noble serment de pardonner à Jospinus, possédé par sa fureur. Elle nous arrache des larmes par ses lamentations sur le sort cruel qui frappe en permanence la race des femmes. Elle murmure maintenant une pieuse supplique adressée à Artémis, la bienveillante déesse qui, par quelques prodiges, avait arraché Iphigénie aux flammes du bûcher et substituée à la vierge, le corps d’une biche.

Le Coryphée : Vous êtes sûrs que telles sont ses majestueuses paroles ? Ne l’entends-je point hurler - vous me corrigerez si je me trompe – quelque chose comme : « dépêchez-vous de me sortir de là, bande de dingues ! » ? Courrons compagnons ! Et n’oublions point la biche !

Le chapeau restitué à Mittérandus, les attaques nocturnes cessèrent. Mais, ceux qui s’étaient éloignés du parti plébéien n’y revenaient pas pour autant. Car le spectre de Mittérandus n’avait pas choisi ses victimes au hasard : ceux qui étaient enclins à croire que l’on gouvernait un pays depuis un Palais un peuple d’intelligences supérieures, avaient été des victimes consentantes. Et Sarkominus qui incarnait cette nostalgie de la toute-puissance d’un pouvoir central, les avait, de toute manière, séduits.

Ce qui paraissait toutefois évident pour l’avenir du Pays de Droite, c’est que, les caisses se vidant, le Palais allait être tenté de ponctionner, plus encore qu’il ne le faisait déjà, dans les caisses des villes et des régions. Et qu’une autre forme de lutte ne manquerait pas alors d’apparaître : celle qui allait opposer le Palais à la myriade des pouvoirs locaux.


- Démocrypte



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