Nicolas Sarkozy
Laurent Galice La Guerre d’hiver | 20 avril 2007 | | 2 commentaires
Merde à Sarkozy !
« Merde à Sarkozy ! » Les canards devant mon ponton ont pris l’habitude d’entendre mon cri de guerre. Le kozy final doit leur plaire car ce sont des canards finnois. Si nous, qui savons lire l’histoire et écrire nos idées, ne disons pas « merde ! » à Sarkozy par le vote, la marée des malheureux déferlera hurlante avant cinq ans. Un des républicains de 1848, tentant de barrer la route à Louis-Napoléon Bonaparte, s’écria à la tribune de l’Assemblée nationale : « Le candidat est lui-même un programme ! » Ce député avait affaire à forte partie. Louis-Napoléon promettait tout, et surtout de respecter la République… Comme les autres républicains du monde, je suis fatalement un post quarante-huitard. Les promesses m’indiffèrent, et non les candidats. Quand je considère le parcours sans scrupule de Nicolas Sarkozy, sa jactance de petit mec derrière son flipper, j’ai froid dans le dos. Le mot de Voltaire me monte à la bouche : « l’infâme », « Ecrasons l’infâme ! »
Ségolène Royal personnifie le refus de l’infâme. Et elle tend à rendre ce refus universel.
Peu m’importent ses hésitations quand l’autre n’hésite jamais - et surtout pas à proférer l’abjection.
Peu m’importent ses approximations appliquées quand l’autre a le rictus éclatant du parvenu qui veut se payer la France comme ses potes s’offrent un club de foot ou une chaîne de casinos.
Avec Ségolène Royal l’espoir luit comme ce brin de paille de Verlaine. Elle est la revanche des déçus d’un socialisme qui a raté la guerre d’Espagne, qui n’a pas vu venir Hitler, qui s’est accroché à la colonisation et qui, quand il fut au pouvoir, est loin d’avoir tenu toutes ses promesses. Elle peut donner confiance à ceux qui ont appris à se méfier de tout.
En souvenir de l’amandier de mon enfance, par amour des arts et de la politique, pour le regard de la femme qui m’aime, par refus de la mort de l’intelligence, pour le goût du café en compagnie d’hommes libres, par sagesse et par folie, je vote pour Ségolène Royal !
Le 1er janvier 1848, la nouvelle de la soumission et de la capture d’Abd-el-Kader se répandit dans Paris. Ce qui avait plus d’allure que la prise de Cesare Battisti. Triste fantasia à Copacabana. La vie de Battisti est son meilleur roman. Ses polars sont médiocres en dépit de leur intelligente traduction. Et d’avoir partagé avec lui une bouteille de muscat à Frontignan ne me permet pas de savoir s’il a été ou non un assassin. Je sais qu’il n’est pas enragé. Il y a de la grandeur et un farouche goût de la vie chez ce chat maigre repris par la fourrière. A l’inverse des bas salauds acharnés après lui depuis leurs ministères, Battisti n’est ni un opportuniste, ni un traître. Malheureusement pour lui, il est le fils du voleur de bicyclette.
Le 1er janvier 1848… Encore une année qui commençait bien pour commerce, sabre, goupillon, CSG de l’époque. Ce fantasque de Lamartine annonçait seul le prochain avènement d’une Révolution, « la Révolution du mépris » Deux mois plus tard, Louis-Philippe était renversé par l’émeute des sans travail. La gauche modérée qui ramassa le pouvoir ne put empêcher l’amplification de l’émeute. Le « droit au travail » dans les discours parlementaires, le droit aux barricades dans la rue. Quelques mois de manœuvres et de promesses diverses plus tard -… main sur le cœur… vérité aux Français...- aristocrates, bourgeois, et pauvres bougres étrennaient le suffrage universel en portant par leur vote massif Louis-Napoléon Bonaparte à la Présidence de la République.
Une avenue de Paris se souvient du candidat que la Montagne opposa à Louis-Napoléon : Ledru-Rollin, investi le 19 novembre 1848. Il y avait deux autres candidats à l’investiture, et qui ne soutinrent pas vraiment Ledru-Rollin dans sa campagne : Louis Blanc et François Raspail ; chacun des deux prétendit jusqu’à sa mort que s’il avait été investi il eut été élu.
Tout rapprochement du type Abd-el-Kader/Battisti ou 1848/2007 est farfelu comme une Révolution : c’est aussi pour cela qu’une Révolution du mépris est dans l’air.
« Une seule chose importe : apprendre à être perdant », grinça Cioran sous Pompidou mourant. Sarkozy s’en fout. S’il entendait parler de Cioran, sûr qu’il le prendrait pour un sidi d’Oran !
« Comme cela se fait dans les pays du nord de l’Europe… » L’aura-t-on assez entendue cette référence à des terres exemplaires où, nimbé de pureté glacée le défendant, étincèlerait le bien inaccessible au sud ? Si la société finnoise me semble irrespirable par l’effet de l’autisme total de gens ne communiquant entre eux que quand ils sont bourrés. Si je suis frappé par la distorsion entre ces inventeurs du téléphone portable, ces foyers les mieux équipés de la planète en ordinateurs de toutes espèces et le silence qui vous saisit dans cette brasserie que l’on croit vide en y entrant, pourtant bondée de dîneurs qui ne se disent rien. Si la tristesse de la population est évidente. Si son désintérêt pour le reste du monde est stupéfiant… Il y a quand même quelques leçons à tirer de la mélancolique Finlande. Et j’en vois une dans le domaine de l’enseignement supérieur. Nous qui nous lamentons sur le sort des cohortes de jeunes qui terminent leurs études « sans qualification », faisons l’impasse sur tant d’autres qui terminent leurs études avec des diplômes qui ne servent de rien pour trouver un travail. Notre hardiesse consiste à appeler de nos vœux une meilleure coordination entre l’université et l’industrie. Ah ! Ces filières d’où sortent des diplômés dans des domaines pointus qui ne piquent aucun emploi, futurs travailleurs au noir dans la restauration saisonnière, voués à prendre s’ils le trouvent un boulot sans lien avec leurs diplômes. Un mauvais exemple parmi tant d’autres : les formations dans le domaine de la protection du littoral délivrées à Marseille et à Brest. Chaque année ces universités dont la deuxième est dotée d’un « Institut européen » mettent sur le marché des diplômés par douzaines. Maîtrises, diplômes d’ingénieurs, DEA, DESS, doctorats, enrichissent les statistiques et ruinent les espoirs des marins d’eau douce qui attirés par la sirène de l’écologie littorale constatent que ces parchemins paraphés correspondent à peine à un emploi pour cent diplômés. Même punition pour les diplômes d’urbanisme… Ne parlons pas de la communication, ou de la psychologie ou de l’histoire de l’art, pour ne pas donner dans le lieu commun de la galère institutionnalisée, où seuls les enseignants occupent à vie des postes ouverts sur le vide. En Finlande, ces culs-de-sac sont interdits. Les inspecteurs de l’enseignement supérieur ne tartinent pas des rapports sur « l’employabilité », ils agissent. Tout diplômé est attentivement suivi. Il est invité à donner périodiquement de ses nouvelles. Il renseigne les contrôles de l’université sur le métier qu’il exerce. Tant qu’un diplôme donne accès à une majorité d’emplois correspondant à sa destination, la formation est maintenue et souvent renforcée. Si le diplôme s’avère ne pas coller à des emplois, la formation, comme le diplôme sont amendés et souvent supprimés. Alors, comme cela se fait en Finlande…
A la fin des « Liaisons dangereuses », Laclos invente une maladie pour révéler le visage de la Merteuil, grêlé, repoussant comme ses forfaits. A la fin de leur carrière de joueurs de poker, la petite vérole des ambitions rentrées montre la vraie nature des Rocard et Kouchner, petits maîtres fripés à têtes de nombril.
Je viens de passer trois semaines à démonter une Harley-Davidson modèle Shovelhead de 1972, entre les piles de bois de la grange, sur fond de Buddy Holly et de Gene Vincent. La moto gisait dans l’atelier d’un biker de Turku qui exhibait par moins quatorze ses tatouages de Hel Angel. Le cadre est en parfait état, la boîte de vitesse est nase comme l’embiellage. J’ai commandé les pièces. En attendant je polis le cadre et le réservoir que je ramènerai à la ville pour la peinture. Le plus dur fut de sortir la Harley de la barque et de la hisser sur mon ponton. J’étais seul, à part les canards qui rigolaient de voir débarquer une grosse moto sur un îlot sans route ni chemin. Pour le reste, du plaisir : l’oubli de la politique et l’entretien des motocyclettes. M’absorber dans la mécanique concrète m’aide à mieux supporter l’aridité des études historiques. Dire que je suis censé rendre mon travail à la prochaine rentrée !
- Laurent Galice






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