Économie , Environnement
Les jardins de cocagne
Christian Sautter, 30 juin 2008, , 5 commentaires
Entre l’économie capitaliste et l’économie publique, il y a les « Jardins de Cocagne ».
En 1991, du côté de Besançon, un homme, Jean-Baptiste Henckel, a eu une idée étrange : fournir des légumes écologiques aux citadins toniques et faire cultiver ce potager par des personnes en grande difficulté. C’était le développement durable de Monsieur Jourdain, car le projet était tout à la fois économique, social et écologique.
Économique : c’est une vraie entreprise, qui se bat sur le marché contre l’économie traditionnelle des légumes pré-emballés des grandes surfaces. L’idée astucieuse a été de constituer une clientèle captive (et captivée) en proposant un abonnement d’un an qui ouvre droit à la livraison chaque semaine d’un panier de légumes dont le contenu varie selon les saisons : beaucoup de pommes de terre (bio) et de poireaux en hiver, mille surprises au printemps et en été. Si les cuisiniers ou les cuisinières n’ont jamais vu de patisson, une recette est gentiment glissée dans le sac en papier (recyclé). Comme le dit le fondateur, il est rare qu’une entreprise ait vendu ses marchandises avant de les avoir produites. Le « business model » est donc intelligent et viable.
Social : chaque jardin est ce que l’on appelle un « chantier d’insertion », un lieu où les jeunes et les moins jeunes passent quelques trimestres à travailler et à recouvrer l’estime de soi. Le travail est dur : il faut désherber car on n’est pas adepte du « Round up » de Monsanto. Mais il se fait en équipe et en plein air. Des permanents peu nombreux encadrent les apprentis jardiniers et gèrent l’exploitation. Les personnes en voie d’inclusion bénéficient de « contrats aidés » de l’État. Celui-ci préfère judicieusement payer un peu pour qu’ils se remettent au travail, plutôt que de les maintenir longtemps dans une assistance débilitante.
Écologique : tout est bio et l’engouement d’urbains éclairés permet que les légumes soient au total vendus un peu plus cher que les produits des cultures industrialisées, ce qui permet la viabilité du modèle économique évoqué plus haut.
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Le premier jardin a donc été créé en 1991. Il y en a aujourd’hui 85 en activité et 9 sont en projet. 15 000 familles sont abonnées. 3000 personnes passent sur les chantiers chaque année, grâce à 2500 postes conventionnés. Et il y a des émules en Belgique, en Espagne, au Maroc. Le réseau va lancer les « fleurs de Cocagne » selon le même principe.
J’évoque si chaleureusement les jardins de Cocagne pour deux raisons. La première est que Catherine et moi avons été abonnés à un « jardin » normand, animé par un homme d’un magnifique courage qui, malheureusement, a passé la main à un proche incapable de perpétuer cette délicate alchimie entre l’économique, le social et l’écologique. Cela confirme le rôle primordial de l’ « entrepreneur solidaire » motivé, compétent en affaires, ferme en solidarité.
Un autre exemple l’illustre fort bien. Hier, j’inaugurais, avec le maire du XIe arrondissement, les nouveaux locaux de « Paris pionnières », un incubateur au féminin pour des créatrices d’entreprises dans les domaines les plus divers, tournant souvent autour des services à la personne ou des éco-activités. Un journaliste m’a demandé, avec une petite pointe d’agressivité, comment, adjoint de Paris en charge de l’emploi, j’avais décidé de créer un incubateur réservé aux femmes ! Je lui ai répondu que je n’avais rien créé du tout. Il y a trois ans, simplement, j’ai reçu deux femmes qui m’ont exposé ce projet. Je les ai jugées entreprenantes et convaincantes, et la Ville leur a donné de quoi démarrer. Un directeur d’administration a, certes, un peu grogné devant la bien modeste subvention à accorder : il est tellement plus confortable de financer des abonnés ayant pignon sur rue ! Trois ans après, « Paris pionnières » a été à l’origine de la création de près de 200 emplois. Le risque (minime) valait donc la peine d’être couru et le rendement de l’action publique, le coût par emploi créé, est apparu imbattable.
Revenons aux « Jardins de Cocagne ». La deuxième raison de ma science toute fraîche est que j’ai signé lundi une convention entre France Active que je préside (« financeur solidaire pour l’emploi ») et le Réseau Cocagne, dont le directeur national est le fondateur de Besançon. Nous avions déjà financé onze jardins et nous allons en soutenir beaucoup d’autres. L’intervention la plus récente (octobre 2007) s’est faite à Châteauneuf-les-Martigues, près de Marseille. C’est le « fonds territorial » de France Active pour Provence Alpes Côte d’azur qui a expertisé le dossier et accordé une garantie sur un prêt bancaire de 10 000 € ainsi qu’un apport en fonds propres de 20 000 €, afin de développer l’activité et de permettre ainsi la création de sept nouveaux emplois. Une autre intervention a eu lieu au même moment, pour aider un jardin à démarrer : 15 000 € de notre fonds de confiance pour les premiers pas d’un maraîchage biologique à Coubert, en Île-de-France. L’Île-de-France est la dernière région à conquérir pour les jardins de Cocagne. Cela semble paradoxal car les débouchés sont à l’évidence substantiels, comme le montrent les multiples marchés "bio" de la capitale. Mais la solidarité est plus compliquée dans une grande métropole anonyme. Il faut trouver deux exploitations de 10 à 15 hectares à petit prix, pour faire pousser les légumes, et des locaux en centres-villes pour organiser la distribution. Mais le Réseau Cocagne est si tonique qu’ils trouveront une solution viable. Si vous voulez en savoir davantage : Réseau Cocagne
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Le Réseau Cocagne est une réussite de cette économie sociale et solidaire qui nourrit de nombreux discours politiques : chaque Conseil régional a un vice-président en charge de ce secteur porteur d’avenir. Mais le passage à l’acte n’est pas si facile. La réussite dépend de quatre conditions.
Encourager les vocations d’entrepreneurs solidaires. Il y faut de bonnes connaissances en gestion des ressources humaines, fabrication, financement, marketing, bref toutes les qualités d’un entrepreneur classique. Il est nécessaire, en plus, d’être inspiré par des valeurs de solidarité en direction des exclus (insertion par l’économique), des clients à petit budget (services à la personne), des générations futures (recyclage et autres éco-activités). Faut-il faire des profits ? Oui, un au minimum pour survivre et se développer, mais la vraie finalité est humaine plutôt que financière. Jean-Guy Henckel aurait été un excellent chef d’entreprise « classique » s’il avait fait travailler des salariés « classiques », et il aurait pu rouler en voiture de luxe. Mais il est un entrepreneur différent et a un temps d’avance sur un capitalisme qui a perdu tout repère humain.
Accompagner les projets d’entreprises solidaires. À l’origine, les entrepreneurs ont souvent été des travailleurs sociaux voulant soutenir des personnes en difficulté jusqu’au bout de la réussite, c’est-à-dire jusqu’à l’emploi. Un bon coup de main leur est indispensable pour devenir des chefs d’entreprises. Plus récemment, ce sont des diplômés d’écoles de commerce qui se lancent dans des projets qui ont du sens, mais ils n’ont pas forcément l’expertise sociale pour travailler avec des salariés ou des clients un peu difficiles. À l’avenir, il faudra définir des parcours de formation en alternance, combinant les connaissances théoriques et les expériences sur le tas.
Financer les investissements d’entreprises solidaires. Combien de futurs entrepreneurs errent de banque en banque, à la recherche des premiers fonds pour démarrer leur activité ! Et particulièrement aujourd’hui, quand la crise des « subprimes » a grippé tout le système de crédit, même aux entreprises ou collectivités les mieux établies. Dans notre cher pays, il revient souvent au secteur public de prendre des risques qui intimident les acteurs privés. C’est pourquoi on peut se féliciter que l’État, les Collectivités locales, la Caisse des Dépôts, les banques mutualistes soutiennent la finance solidaire.
Mobiliser les citoyens est la dernière condition, mais non la moindre. Avec peu d’effort, chacun peut donner du souffle au beau projet de l’économie solidaire : acheter un peu plus cher ses légumes ; apporter ses vieux objets au recyclage ; sacrifier une peu d’intérêt sur son épargne ; donner du temps de bénévole pour faire profiter de son expérience de nouveaux entrepreneurs.
L’économie solidaire vit encore dans les catacombes. Bientôt, elle sortira en pleine lumière et montrera que l’on peut dépasser un capitalisme hystérique et un individualisme borné.
- Christian Sautter


























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