Élections 2007 , Économie
Valérie Charolles | 7 janvier 2007 | | 24 commentaires
Le libéralisme est un anticapitalisme
Nous sommes persuadés de vivre la victoire du libéralisme. Que ce soit à droite ou à gauche, le débat des présidentielles ne porte pas sur la question de savoir dans quel système économique nous évoluons mais s’il faut accélérer ou combattre la transformation libérale de notre société. Et si ce point de départ était faux ? Et si l’idée que nous vivons la victoire du libéralisme relevait de l’idéologie bien plus que d’un constat sur notre pratique de l’économie ? Il suffit pourtant de comparer les grands principes dont se réclame le libéralisme et les règles financières que nous appliquons au quotidien pour voir surgir des contradictions flagrantes.
Le travail est a priori la référence cardinale de nos sociétés mais cette position morale n’a pas de traduction concrète dans les règles qui font fonctionner l’économie au quotidien : dans les comptes des entreprises, le travail n’a tout simplement pas de valeur . Selon des normes parfaitement admises dans le monde entier, le travail est une charge qui appauvrit les entreprises. Seul le capital crée de la valeur, au travers du bilan qui s’appelle d’ailleurs compte de capital. Les résultats des entreprises sont établis dans la perspective du « capitaliste », de celui qui apporte ses capitaux et en aucun cas dans celle du salarié.
Cette situation n’est pas un héritage du libéralisme : son théoricien fondateur, Adam Smith pose au contraire que le travail est la source de toute richesse en économie. L’absence de pouvoir du salarié face à l’actionnaire est le fruit de normes comptables qui se sont sédimentées à la Renaissance, bien avant que le libéralisme ne soit inventé . Malgré leur importance que des scandales comme le maquillage des comptes des groupes Enron et Parmalat viennent régulièrement rappeler, ces normes ne sont malheureusement que l’objet de débats d’experts.
Or, tant que l’on ne s’interrogera pas sur ces principes, les chefs d’entreprises continueront à chercher à réduire le poids de leur masse salariale et à fonder tous leurs espoirs de gains sur les marchés financiers et ils auront raison de le faire d’un point de vue économique. Les principes comptables sont pourtant en décalage avec une « économie de la connaissance » de plus en plus clairement fondée sur l’innovation et la créativité, sur le « capital humain » . Mais cette contradiction n’est relevée que dans des cas très particuliers : les joueurs de football, que leurs clubs cherchent à comptabiliser dans leur richesse, ou encore les traders et les chefs d’entreprises dont la valeur se matérialise à grand renfort de stocks-options. Véritable grammaire de l’économie, la comptabilité recèle la nature réelle de nos économies, puisque c’est elle qui fixe ce qui est une perte ou un profit dans l’entreprise. C’est en quelque sorte le disque dur de l’économie au quotidien, un disque dur qui ne reconnaît qu’à la sphère financière la capacité à créer de la valeur, en totale contradiction avec la théorie libérale et avec la réalité profonde des mécanismes économiques.
En ce sens, notre pratique de l’économie est bien plus capitaliste que libérale ; elle est même profondément anti-libérale : l’économie fonctionne désormais sur le mode de la constitution de géants mondiaux, seuls capables, nous dit-on, de faire face à la compétition internationale. Ce processus est au cœur des mécanismes boursiers : les profits sont de plus en plus concentrés autour d’un petit nombre de groupes mondiaux qui absorbent leurs concurrents par fusions-acquisitions successives. C’est là une remise en cause profonde de la théorie libérale pour laquelle le marché ne peut pas fonctionner correctement s’il existe des positions dominantes. On oublie trop souvent cet aspect égalitaire de la théorie libérale, qui s’est forgée sur le plan politique et économique dans l’opposition à la toute puissance de la royauté au XVIIIème siècle. Or, ce qui permettait aux théoriciens libéraux de proposer une vision équilibrée de la société est totalement occulté dans notre pratique capitaliste. La loi du marché est effectivement devenue la loi du plus fort, qui n’est en l’occurrence ni le consommateur, ni le salarié mais l’actionnaire : la liberté devient alors pouvoir pour quelques-uns, contrainte et peur du déclassement pour tous les autres.
Ce faisant, nous acceptons de nous situer dans l’horizon du capitalisme, qui est celui de l’accumulation des profits à court terme, là encore en contradiction flagrante avec la théorie libérale. Comme le savent tous les économistes, la théorie libérale repose sur l’idée d’un fonctionnement équilibré du marché orienté vers le long terme. Ainsi, le libéralisme n’est pas contradictoire avec l’idée d’une utilisation raisonnable des ressources naturelles, d’une croissance durable. C’est le capitalisme et le déséquilibre qu’il instaure en faveur de la sphère financière qui ne peut pas s’en accommoder.
Et l’Etat tente de réparer les inégalités les plus criantes causées par le déséquilibre du système. Mais ce faisant, il ne fait parfois qu’accélérer la transformation capitaliste de notre société. Ainsi la France est-elle l’un des pays au monde où le poids des charges communes –les prélèvements obligatoires– est réparti de la façon la plus déséquilibrée… au détriment des salariés . Cette situation est largement liée à la décision prise après la seconde guerre mondiale de faire financer la Sécurité sociale par les salaires et non pas par l’ensemble de la richesse produite. C’est ce qui permet au philosophe américain John Rawls d’opposer ce qu’il appelle « l’Etat providence capitaliste » et « le socialisme libéral démocratique ». Dans un pays comme la France, on a effectivement l’impression que l’Etat accepte un système en deux temps : on laisse d’abord la sphère économique jouer à plein sur ses bases capitalistes, la sphère sociale n’intervenant qu’ensuite avec des mécanismes souvent généreux mais qui restent extérieurs au fonctionnement du marché et sont de ce fait voués à un semi-échec.
Est-ce que le libéralisme peut apporter une réponse à ce problème ? Contrairement à ce que l’on entend trop souvent de la bouche de néo ou ultra qui sont les pires ennemis du libéralisme, celui-ci n’invite pas à supprimer l’Etat mais à remplacer un Etat interventionniste par un Etat réglementateur : un Etat réglementateur qui serait par exemple légitime à s’intéresser au disque dur du système économique au lieu de tenter d’en amodier les effets par des programmes périphériques ; un Etat qui serait ainsi légitime à faire valoir sa voix au niveau international pour qu’on mette un terme au déséquilibre qui existe en faveur du capital et au détriment du travail.
Travail sans valeur, capital anti-libéral, Etat capitaliste : si ces contradictions n’apparaissent pas dans le débat politique, c’est parce que nous vivons l’économie sur le mode de l’idéologie. L’économie s’est transformée en un discours extrêmement puissant par rapport auquel il est très difficile de prendre ses distances de façon rationnelle. L’idée que la société est impuissante face aux forces économiques y occupe le devant de la scène. Et le capitalisme et le libéralisme y sont purement et simplement confondus, alimentant un anti-libéralisme très largement partagé. Or, ce que l’on dénonce sous le terme de libéralisme s’apparente en fait à un capitalisme honteux, en ce qu’il n’accepte pas d’être clairement nommé. Oser appeler le capitalisme par son nom, mettre fin à l’hypocrisie qui assimile libéralisme et capitalisme et qui contribue à perpétuer l’état de fait capitaliste, peut ouvrir d’autres perspectives.
Le libéralisme est-il anti-capitaliste ? La théorie libérale des origines peut-elle offrir un point d’ancrage pour critiquer le capitalisme de l’intérieur et faire évoluer concrètement le cours de l’économie ? La question mérite en tous cas d’être posée.
Valérie Charolles vient de la direction du Trésor et enseigne les enjeux politiques à sciences po. Elle vient de publier Le libéralisme contre le capitalisme chez Fayard.
- Valérie Charolles






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