Économie , Mondialisation
Christian Sautter | 9 juin 2008 | | 2 commentaires
Le Monde à l’envers
Enfant, je me demandais comment les hommes qui vivaient de l’autre côté de la Terre pouvaient ne pas tomber, puisque nous étions au-dessus du monde et ils étaient donc en dessous. J’ignorais que la terre était ronde et que nous étions tous debout grâce aux lois de l’attraction terrestre ! Roger Cohen, journaliste globe trotter exceptionnel, vient d’écrire un article remarquable, intitulé « Le monde à l’envers » (« The world is upside down », IHT 020608). Il égratigne au passage quelques vérités que nous croyons universelles.
Écrit à Rio de Janeiro, ce texte est imprégné de la vitalité qui caractérise le Brésil et plus généralement les pays émergents. Le Brésil est en pleine croissance grâce à ses découvertes de pétrole offshore, au boom du carburant éthanol tiré de la canne à sucre, aux immenses surfaces non encore cultivées, à ses richesses de matières premières, à son abondance d’eau fraîche. Comme nous vivons à une époque où les produits agricoles, l’énergie et les matières premières se font rares et deviennent donc de plus en plus chers, la richesse se déplace du Nord vers le Sud (pas tous les pays du Sud), des pays développés vers les pays émergents.
Une inversion des pôles s’est produite. Ces pays ne sont plus les terrains de chasse privilégiés des grandes firmes multinationales du Nord, qui se disputent et se partagent les richesses du Sud comme aux temps des conquêtes coloniales. On est loin des troubles influences néo-coloniales, dont la « Françafrique » est une triste survivance, cette alliance objective de firmes du Nord et de potentats corrompus du Sud. Si l’on revient au Brésil, les nouveaux géants du sud s’émancipent et partent même en chasse dans les plaines du Nord. Deux exemples.
La société pétrolière nationale Petrobras lutte depuis trente ans pour que le Brésil devienne autosuffisant en pétrole. Grâce aux gisements sous-marins, l’objectif va être atteint en 2015, avec une production de 4,2 millions de barils/jour, qui aura doublé en moins de dix ans. Cette compagnie brésilienne, que peu connaissent, serait désormais plus grande que BP, Shell ou Total.
Autre exemple d’une parfaite inconnue : CVRD, la deuxième compagnie minière au monde. Un de ses dirigeants a choqué le journaliste américain en déclarant que les Etats-Unis n’avaient plus d’intérêt car ils étaient saturés de dettes et que l’avenir était en Asie, où l’on trouve simultanément « la croissance, les capitaux et l’ambition ». Il est vrai qu’à elle seule la Chine pourrait consommer en 2012 55% du minerai de fer mondial (dont le Brésil est un immense producteur), 32% du nickel et 42% de l’aluminium. Ces prévisions me semblent hyperboliques, tant j’imagine les nuages de pollution qui en résulteraient pour l’Empire du milieu. Elles me rappellent les pronostics flamboyants d’Hermann Kahn sur le Japon à la fin des années soixante, juste avant que la crise énergétique et la lutte contre la pollution ne mettent un terme à l’expansion forcenée de l’industrie lourde nipponne. Cependant, même si les prévisions sont réduites à des proportions plus raisonnables, il est facile d’imaginer les navettes de bateaux minéraliers qui, telles des fourmis sur la surface du monde, apporteront sans relâche les millions de tonnes de minéraux brésiliens (et australiens) vers les rives chinoises. CVRD ne néglige pas le Nord pour autant, puisque l’entreprise y fait ses emplettes. Après avoir acheté une mine canadienne pour 17 mds $ en 2006, elle a raté depuis une belle firme minière anglo-suisse (90 mds $).
Il est maintenant grand temps d’apprendre un nouveau sigle. Vous connaissiez les « BRIC », ces pays émergents à croissance rapide : Brésil, Russie, Inde, Chine. Vous allez découvrir les « NAN » (Newly Acquisitive Nations), que l’on peut traduire par les « Nouveaux Pays Acquéreurs ». Cela signifie que les BRIC passent de la production et de l’exportation de marchandises à la production et à l’exportation de capitaux, stade capitaliste beaucoup plus sophistiqué. Les géants du Sud rachètent les entreprises moyennes du Nord. On pense évidemment au groupe indien Mittal acquérant notre fleuron sidérurgique Sacilor, mais aussi au groupe Tata, s’emparant de Land Rover et Jaguar, en versant 2,3 mds $ à un vieux colosse désargenté, Ford.
Samir Amin avait dénoncé autrefois (il y a trente ans) « L’échange inégal » entre des pays du Nord qui achetaient à bas prix les matières premières des pays du Sud et leur vendaient à prix d’or les biens manufacturiers et les infrastructures dont ils avaient besoin pour leur développement. Cet échange s’est aujourd’hui équilibré et peut-être même inversé, puisque le boom des matières premières, du pétrole, et aussi des usines chinoises, a accumulé dans ces pays une épargne considérable en dollars (plus de mille milliards pour la Chine) qui va servir au rachat des entreprises du Nord, par des capitaux privés (cas du Brésil) ou des capitaux publics (« fonds souverains » de la Chine et des pays pétroliers).
Retenons le triptyque de Cohen : croissance, capitaux et ambition. Dans la compétition impitoyable, qui caractérise le capitalisme d’aujourd’hui, les pays qui allient ces trois ingrédients vont croître de 6,7% en 2008, tandis que les Etats-Unis, le Japon et les pays européens se traîneront ensemble à 1,3%.
Cohen en tire deux conclusions intéressantes. La première est qu’il faut élargir les instances dirigeantes, datant du XXe siècle, que sont le G8 et le Conseil de sécurité des Nations-Unies. Le G8 est le sommet des chefs d’État et de gouvernement, qui réunit aujourd’hui les Etats-Unis, le Canada, le Japon, la France, l’Allemagne, l’Italie, le Royaume-Uni, l’Italie et, depuis peu la Russie. Le prochain sommet aura lieu en juillet au Japon. Faut-il passer à 13, en ajoutant la Chine, le Brésil, l’Inde, le Mexique et l’Afrique du sud ? Ou aller au-delà ? J’avais représenté la France à la première réunion d’un G20 à Berlin durant l’hiver 1999-2000, qui n’a guère eu de suite. Le problème, que l’on vit au sein de l’Union européenne à 27, est qu’il est difficile de décider si l’on est trop nombreux, mais qu’il est inefficace de décider s’il manque des partenaires essentiels.
La seconde conclusion de Roger Cohen est que ce monde économique nouveau ne peut prospérer que si la sécurité globale est assurée. Elle repose actuellement pour l’essentiel, selon lui, sur les épaules des Etats-Unis. Voudront-ils partager cette charge ? Les pays qui profitent gratuitement de ce parapluie sont-ils prêts à en payer une partie ? Et la sécurité planétaire ne doit-elle pas être repensée au moment où les terroristes narguent les États et où des pirates écument à nouveau les détroits ?
Comment, nous Français, pouvons-nous nous situer dans un monde qui change si vite ?
Comment résister à ce capitalisme financier venu du Nord qui fait souffler les typhons de la spéculation ?
Comment résister à ce nouveau capitalisme du Sud, fondé sur la richesse tirée des matières premières et d’une main-d’œuvre de plus en plus qualifiée, aux salaires faibles ? Voici trois réponses nécessaires mais insuffisantes.
L’euro, dont on fête les dix ans, est un bienfait car il nous met à l’abri des spéculations et contribue à ce que les importations d’énergie et de matières premières soient moins coûteuses. Il peut être un des piliers d’un monde monétaire apaisé, avec le dollar, le yen et le yuan. L’éducation produit la seule matière première qui nous reste : l’intelligence. Pour conquérir des positions dans la compétition mondiale, pour continuer à payer des salaires et des charges sociales élevés, il faut avoir un temps d’avance. La clé de l’avenir est l’innovation, c’est-à-dire la transformation de l’intelligence des chercheurs et des ingénieurs en produits et services gagnants sur le marché planétaire. Dépenser plus pour l’avenir est facile à dire. Dire quelles dépenses du passé il faudra sacrifier est plus ardu. L’Allemagne et la Suède l’ont fait. À nous de jouer !
Enfin, l’Europe doit inventer le développement durable, prospère, solidaire et économe en matières premières qui vont devenir hors de prix.
« Croissance, capitaux, ambition » ! C’est surtout de l’ambition qu’il nous faut.
Christian Sautter
- Christian Sautter






Envoyez vos articles
Inscrivez-vous à nos Newsletters