Raphaël Anglade | 8 septembre 2008 | |
9 commentaires
En 1946, Jean-Paul Sartre publiait ses Réflexions sur la question juive, avec la célèbre introduction « « Si un homme attribue tout ou partie des malheurs du pays et de ses propres malheurs à la présence d’éléments juifs dans la communauté, s’il propose de remédier à cet état de choses en privant les juifs de certains de leurs droits ou en les écartant de certaines fonctions économiques et sociales ou en les expulsant du territoire ou en les exterminant tous, on dit qu’il a des opinions antisémites. Ce mot d’opinion fait rêver... »
Pour Sartre, l’antisémitisme dépassait largement l’opinion, en ce qu’il engage tout l’être de l’antisémite : c’est une attitude face au monde, faite du refus de penser, de la jouissance sarcastique de sa propre mauvaise foi, de recherche d’un bouc émissaire, de la recherche facile d’un sentiment de supériorité.
Pour Sartre encore, c’est la société qui, très concrètement, parce qu’elle a besoin de cet antisémitisme, a fait les Juifs. C’est par exemple l’Eglise qui a interrompu le mouvement d’assimilation engagé au Moyen-Age du fait de l’importance économique de cette religion qui ne rejetait pas l’argent.
Plus de soixante ans après cet essai, et alors que le travail de mémoire, de tolérance et de pacification de la société a fait d’énormes progrès, nous devons reconnaître qu’il reste toujours une question juive. Elle a évolué, elle a même muté. Mais elle est toujours là.
L’affaire Siné, par exemple, a montré dans sa flambée subite et dans les passions qu’elle a soulevées, que cette question est loin d’être close et que les blessures sont toujours vives.
Plus modestement, de notre simple position de blogueur, nous voyons clairement, à travers les nombreux commentaires que nous recevons, dont certains sont par nous censurés, que quelque chose ne tourne pas rond en France.
Cette question juive a changé. Mais elle est toujours présente. Il faut avoir le courage de la regarder en face.
Il est devenu quasiment impossible de parler d’Israël sur Betapolitique, comme sur de nombreux autres blogs. Si l’on ose l’ombre d’une critique de la politique (à bien des égards critiquable), de cet Etat, c’est un tombereau de messages qui dénient le droit à l’existence de l’Etat d’Israël, qui accusent les Israéliens de mener un génocide, qui appellent à la violence contre les Juifs, en Israël et en France.
Nous censurons ces messages. Mais la violence atteint un tel degré que nous allons, plus ou moins consciemment, plus loin. Nous nous surprenons à hésiter à publier certaines critiques d’Israël pour ne pas prêter le flanc à ce déluge de haine.
En retour, il faut le reconnaître aussi, un certain nombre de grands intellectuels Français veillent sur l’antisémitisme supposé des uns ou des autres avec une vigilance qui frôle parfois le terrorisme intellectuel. Que dire par exemple de ceux qui ont soutenu l’agression inepte de l’Irak par les Etats-Unis au secret motif que cet Etat était une menace pour l’Etat d’Israël ?
Cette violence n’est pas celle d’avant-guerre. Plusieurs choses ont bien changé. Elle ne s’ancre plus dans la défense de la pureté d’une identité française survalorisée, que les antisémites voulaient protéger de la contagion. Désormais, de nouveau, comme chez les socialistes de la fin du XIXe Siècle, un sentiment de crainte et de déclassement qui guide cette recherche d’un bouc émissaire.
C’est aussi, il faut le dire, la rancœur croissante de jeunes de banlieue, souvent musulmans, qui trouvent avec Israël un exutoire commode à leur sentiment de misère. La colère légitime suscitée par le sort qui est fait à ces quartiers où le chômage des jeunes passe les 40 % s’incarne, selon la vieille logique du bouc émissaire, dans une haine d’Israël, et par ricochet, des Juifs français.
Il y a aussi une certaine extrême gauche qui recycle sa haine des Etats-Unis.
Tout cela fait un tel cocktail que la lassitude nous gagne bien souvent.
On a envie, face à ce déluge, de poser quelques simples questions.
Je me souviens de ce vieil ami qui refusait de connaître la religion des gens et me disait qu’il ne voulait pas non plus connaître leur groupe sanguin. Pourquoi jugez-vous chaque Juif à travers ce seul aspect de son identité ? Pourquoi le ministre Juif est-il à vos yeux plus Juif que ministre ? Pourquoi pensez-vous que chaque Juif est solidaire des représentants de sa communauté, alors que vous ne vous sentez pas solidaire des propos du Président de votre République ni du Pape de votre religion ?
Je me souviens aussi d’une conversation récente avec un ami qui me demandait si j’étais plutôt Pro-Israélien ou « Pro-Pal ». La question m’a estomaqué. Il faudrait donc choisir l’un contre l’autre ? On ne pourrait pas vouloir la paix pour Israël et la prospérité pour un Etat Palestinien ?Pourquoi faudrait-il à toute force à prendre un parti dans ce conflit Israélo-Palestinien ?
Pourquoi encore pensez-vous automatiquement que chaque Juif de France est impliqué dans ce conflit ?
Quant aux antisémites déclarés, on a envie de leur dire : pourquoi relevez-vous toutes les occasions où un Juif prend une position qui conforte votre antisémitisme, et ne relevez-vous jamais les situations, tellement nombreuses, qui contredisent votre théorie ?
A tous, on voudrait hurler : vous n’avez pas envie de comprendre ce qui vous opprime vraiment ? Les puissances d’argent, les pesanteurs sociales, ça ne vous intéresse pas ? Vous n’avez pas envie de vous libérer ? Vous n’avez pas envie de prendre votre destin en main, de refuser les boucs émissaires commodes et d’améliorer votre vie et celle de vos enfants ?
Il y a de nombreuses raisons à cette situation. Le sort des Palestiniens fait partie du problème, même si les Etats arabes voisins ont une lourde responsabilité dans la situation. La concurrence des mémoires a un rôle écrasant. L’incapacité de cette société spectaculaire marchande à comprendre la singularité de ceux qui rejettent la communion béate devant les jeux de TF1. Peut-être même un manque de sens du tragique au plus haut sommet de l’Etat.
Il y a des raisons, mais aucune n’est une excuse. Et quand le blogueur - modérateur, de sa petite fenêtre, voit en nous en sommes arrivés, sincèrement, il y a de quoi frémir.
Ce n’est pas la France, cela.
- Raphael Anglade
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Messages de forum
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8 septembre 09:43, par orsky
Très bien Betapolitique !
Position indépendante et intelligente
qui a aussi le mérite d’encore rappeler l’importance fondamentale de la question sociale dans nos problèmes sociétaux, trop souvent évacuée pour ne se focaliser que sur des conflits entre individus ou communautés. Si facile.
Enfin, j’aime à rappeler qu’Orwell disait ceci à propos de Sartre et sa réflexion sur la question juive :
« The less talk there is about "the" Jew or "the" antisemite, as a species of animal different from ourselves, the better » (George Orwell à propos de Réflexions sur la question juive de Jean-Paul Sartre).
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8 septembre 11:27, par De La Mata jeanpaul
Et avec les " soi-disantes communautés " qui paraît-il s’installent à droite et à gauche ( voir les médias )...c’est pas près de s’arrêter !
Il n’y a pas de nouvelle question juive ou de nouveau racisme ...ça continue tout simplement et plusieurs siècles passeront encore avant que les êtres humains s’entendent...c’est pas demain la veille ???
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Bonjour,
Autant je vous suis sur de nombreux point autant la pensée néocons de Val (qu’on croit lire ici) vous rend triste dès qu’on touche à la question de l’antisémitisme.
Vous auriez pu vous émouvoir des emballements médiatiques sur des agressions dont personne ne sait si elles sont antisémites. Vous croyez que ce n’est pas être pompier pyromane que de provoquer ce genre d’emabellement quand une agression raciste banale n’émeut plus personne ?
et vous auriez pu vous émouvoir qu’on monte en affaire d’état des micro-affaire (ramadan ou voile ou mariage annulé) qui en fait se révèlent ne pas être ce qu’on nous disait.
Eolas le démontre inlassablement et pourtant dieu sait qu’il n’est pas exactement un islamo-gauchiste...
mais ça vous ne voulez pas le voir, vous préférez jouer avec les pompiers pyromane, partir des messages de quelques allumés antisémites dangereux pour invalider toutes les autres critiques. Je ne vous comprends pas.
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Vous illustrez fort bien mon propos. Pourquoi cette concurrence des mémoires ? Pourquoi une colère devrait-elle en affaiblir une autre ? Comment faites-vous sur un seul post pour poser l’equation ridicule Anglade = Val = Cheney ?
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vous ne me comprenez pas et immédiatement vous vous emportez. La question vous travaille trop.
Je dis précisemment que cette concurence non pas des mémoires (que vous inventez complètement en ce qui concerne mon propos, preuve de votre emballement) mais des victimes est une horreur que les emballements médiatiques récents (que vous semblez incapable d’analyser) trop rapide, mal informés, manipulatoires provoquent justement.
À faire sa une de la moindre agression potentiellement antisémite à grand renfort de hurlements émus de toute la classe politique avant même le début d’un commencement d’enquête alors même que plus personne ne s’émeut du racisme tout aussi vrai dans notre pays fait qu’on semble distinguer les victimes, qu’il semble qu’il y en a des mieux que d’autres. Cette distinction est une horreur insuportable. Dans ces cas là l’antisémitisme est le jouet de pompiers pyromanes à l’obsession monomanique dangereuse. De même que les téléscopages avec les ridicules affaires "ramadan" "mariage annulé" etc, avec montée au créneau de tout le monde pour défendre la laïcité en danger, comme si la France était en voie d’islamisation alors même que, comme le disait Eolas, ces emballements reposent la plupart du temps sur du vent. Le pb c’est qu’ils ont fait la une partout, insistant lourdement sur le fait que l’islam corrompt la france.
Et ainsi d’emballement en emballement on crée les clivages, on raffermit les haines, on renforce les communautarismes, on persuade les uns qu’ils sont les victimes des autres et les autres qu’ils sont des victimes moins valables etc. etc.
et quand vous tentez d’invalider tout mon propos en faisant semblant de croire que j’aurais dit Anglade = Val = Cheney vous faites exactement du Val : amalgame, approximation, disqualification grandiloquente et hop plus besoin de discuter.
Je dis que sur cette question vous me faites penser à Val qui est lui porteur sur ce sujet de l’idéologie du choc des civilisation comme Cheney. Cela n’est pas dire que Anglade défend Halliburton.
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Tres beau billet et tellement vrai sur pas mal de points.
Par contre, je n’ai pas la même expérience que toi sur un point.
Si j’ose faire un billet qui critique Israël ou plutôt le gouvernement Israélien, je n’ai pas des antisémites qui viennent, mais une horde de sionnistes qui viennent en masse m’insulter de tous les noms, me dire que parce que je critique Israël, je suis un antisémite pro palestinien, pro terroriste, etc...
C’est insupportable.
Voir en ligne : http://renovationetpragmatisme.blog...
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8 septembre 16:26, par MH
Je ne suis pas sûr qu’il existe "une question juive", pas plus qu’une "question musulmane". Il existe certainement une politique du bouc émissaire dans laquelle se retrouvent tous les protagonistes des conflits.
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8 septembre 16:49, par PIERROT13
Le rejet des juifs a été une constante dans l’Histoire de notre ère (dite chrétienne) et même le moyen age a été une époque de rejet.
Les seuls a accepter de travailler avec les Juifs ont été les Musulmans (à condition qu’ils payent), entraide qui a permis entre autres de faire avancer la recherche médicale au Moyen Age, l’Eglise y étant opposée.
Dans notre occident l’Eglise, obligée de considérer que l’on devait un minimum de respect envers les humains a autorisé l’activité commerciale des juifs à travers certains commerces. C’est ainsi que la communauté juive de Carpentras a installé la plus ancienne synagogue de France. Parmi les activités autorisées, il y avait le prêt sur gage et c’est ainsi que des familles comme les Médicii ou les d’Este ont fait fortune (et par la même ont pu prêté à l’Eglise).
En 1905, la loi de Séparation de l’Eglise et de l’Etat est signée mais les fumées de l’Affaire Dreyfus n’ont pas encore fini de retomber, la suite du siècle n’a été qu’une succession de convulsions antisémites et de nombreux intégristes n’hésitent pas à rappeler qu’ils sont déicides.
Comment s’étonner alors, de tant de violence à l’égard d’un peuple. Violence que se reporte tout autant sur d’autres communautés. Il suffit de regarder autour de soi et d’écouter ce qui se dit au sujet des arabes. Il y a autant de violence.
C’est inacceptable.
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Il y aurait à se demander dans quelle mesure il s’agit bien "d’antisémitisme", si l’on comprend bien l’antisémitisme en référence à la notion de "bouc émissaire". Sérieusement, personne (ou presque, - en tout cas en France) n’accuse les "juifs" d’être responsables de la baisse du pouvoir d’achat, du chômage, de l’invasion de la Georgie ou du réchauffement climatique.
Il me semble plus correcte de parler de "judéophobie" plutôt que d’ "antisémistisme", la judéophobie étant conçue comme un rejet "xénophobe" de personnes ayant une "identité" qui dérange certains. En effet, en France (c’est différent au Moyen Orient ou en Russie) se sont visés les juifs qui affichent leur judaïté qui sont visés par les actes de violence et non les Juifs en général (je n’ai pas connaissance que des plaques de médecins aux noms à consonance "juive" soient détériorées, que des pamphlets visent particulièrement des journalistes ou les hommes d’affaires "juifs"...)
La situation est sensible dans la mesure où la société est de moins en moins capable d’assumer l’objectif de la lutte contre (toutes) les discriminations, pour la simple raison qu’un état libéral recule toujours au moment où il faut restreindre les "libertés" (pour autant que la liberté de nuire soit une liberté). Symptomatiquement, nous préférons parler de "promotion de l’égalité des chances" ou de "tolérance", bref nous préférons donner un objectif "positif" et "idéal", plutôt que de nous attaquer résolument au problème.
La question devient délicate, car si la lutte contre les discriminations devient un objectif à géométrie variable (effective pour certains groupes et non pour d’autres), il s’établit une concurrence assez pitoyable entre les "victimes" (comme si toutes n’avaient pas droit à une même considération) ; mais, plus grave, il y a, aussi, un risque d’installation d’un climat d’impunité pour les auteurs de certains actes ou propos discriminatoires.
La seule réponse politique sérieuse à la "judéophobie" actuelle, c’est l’intensification de la lutte contre toutes les discriminations.
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