Chine , Etats-Unis
Christian Sautter | 6 octobre 2008 | | 2 commentaires
L’Ancre de Chine
Au cours d’un bref séjour en Chine, j’ai regardé la crise financière actuelle d’une autre perspective. Dans ce pays immense et lointain, l’humeur n’est pas à la mélancolie ni à l’angoisse, mais à la discrète fierté. L’organisation des Jeux Olympiques a été une réussite technique reconnue par tous. La sortie dans l’espace d’un astronaute chinois, à partir d’une capsule chinoise, lancée par une fusée entièrement chinoise, est passée en boucle sur toutes les télévisions. Et sourd une troisième fierté, dont je traiterai bientôt.
Le but de ce voyage était de renforcer l’attractivité internationale de Paris, puisque telle est la nouvelle mission que m’a confiée le maire de la capitale. Devant le « Forum économique mondial » de Tianjin, sorte de Davos asiatique organisé à grands frais par le célèbre docteur Schwab, j’ai débattu de l’avenir des « mega-régions » avec un représentant de Los Angeles, un entrepreneur texan de travaux publics et H. Takenaka, l’ex-ministre talentueux de la réforme économique au Japon. Ce groupe hétéroclite devait discuter du rôle croissant des régions urbaines, dont le dynamisme économique allait étouffer l’influence des États, en quelque sorte coincés entre des firmes multinationales et des régions d’envergure mondiale. J’ai fait remarquer que le déroulement actuel de la crise financière montre que les États ont quand même du bon dès que passent les typhons.
Un auditeur d’Asie du sud (indien ou bengali ?) nous a demandé ce que devaient faire les immenses métropoles du tiers-monde ? J’ai souligné que la taille optimale tournait autour de 10 millions d’habitants (11 à Paris, 12 à Tianjin ou à Shenzhen). En dessous, on ne peut réunir la masse critique de chercheurs et d’entrepreneurs pour être à la frontière de l’économie de la connaissance. Et j’ai cité les sept pôles de compétitivité, qu’ont créés l’État français, la Région Île-de-France et Paris, pour faire travailler ensemble les universités, les laboratoires, les jeunes entreprises innovantes et les grandes firmes d’un secteur : technologies de l’information, biotechnologies, écolo-technologies (« greentech »). Au-dessus de cette taille d’une dizaine de millions d’habitants, les problèmes d’encombrement deviennent difficiles puis insolubles. Certes, Tokyo fait exception et préserve une qualité de vie exceptionnelle en investissant massivement dans les transports en commun et les activités liées à l’environnement.
L’autre volet de ma mission était de convaincre en tête à tête « des nouveaux champions » (c’était le thème du Forum) de venir investir à Paris. Et, grâce au talent des fonctionnaires français présents sur le terrain, j’ai rencontré des personnages pleins de charme. Le plus impressionnant a été un entrepreneur indien qui avait fondé son entreprise d’informatique il y a huit ans, et n’avait aujourd’hui que 22 ans. À 14 ans donc, ce jeune homme a désobéi à son père, aviateur militaire, qui voulait faire de ce brillant sujet un haut fonctionnaire. Comme il fallait avoir dix-huit ans pour créer une entreprise en Inde, il est parti à San José en Californie pour réaliser son projet. Il en est revenu quatre ans après. Déjà présente dans onze pays, son entreprise s’intéresse au marché français !
Un autre patron pittoresque fut un quadragénaire chinois qui a fondé son entreprise en 1993, pour fabriquer des produits électroniques pour le grand public. Grâce à 700 chercheurs, il a mis au point des lunettes à écouteurs qui permettent de savourer la musique au grand soleil ; un crayon magique, qui fait le guide en décrivant oralement les lieux pointés sur une carte de la Cité interdite (formidable accessoire pour les non-voyants) ; un MP5 ; un microscope numérique, etc. Il a déjà pris la première place sur le marché chinois, en dominant ses concurrents locaux et il part à la conquête du monde. Le bureau qui existe déjà à Paris pourrait devenir la tête d’une filiale européenne et, qui sait, l’embryon d’un centre de recherche.
On ne peut dire que ces entrepreneurs asiatiques souffrent d’angoisse existentielle et la crise passe sur eux comme la pluie sur les canards.
La crise, parlons-en ! La Chine n’est pas un lieu de tout repos. Elle a surmonté une bulle spéculative majeure sur la Bourse de Shanghai, dont les cours ont été quintuplés en un an et ont, en très peu de temps après le pic de l’hiver 87-88, chuté brutalement pour revenir à leur niveau d’origine. La classe moyenne a bougonné, qui avait joué ses économies sur ce casino digne de Macao, mais l’économie chinoise n’a pas tremblé. Les banques chinoises seraient-elles insensibles à la tourmente internationale ? Il est difficile de le dire, car l’information (en anglais) est quasi inexistante. Mais ces établissements, que l’on disait affaiblis par des masses de mauvais prêts faits à des entreprises publiques mal gérées, n’ont, pour l’instant, pas bronché. J’ai dîné vendredi soir à côté du « chairman » d’une très grande banque chinoise, qui m’a ouvert de curieuses perspectives. Le premier fait remarquable était qu’il était présent et détendu, tandis que tant de ses collègues occidentaux passaient une nuit blanche dans l’attente d’un accord entre l’exécutif américain et les parlementaires du Congrès. Deuxièmement, il m’a dit que ce plan américain était essentiel : « ça passe ou ça crashe ». Et, troisièmement, il a affirmé que les Etats-Unis et la Chine vivaient dans le même monde et que leurs sorts étaient liés.
Comment interpréter cette phrase énigmatique, qui répondait à une question un peu trop directe de ma part : « La Chine va-t-elle acheter le tiers ou la moitié des fameux 700 milliards de dollars du plan Paulson ? » Expliquons cela pas à pas. Un, le gouvernement américain va consacrer 700 mds $ pour acheter les créances pourries des banques américaines (si le Congrès l’approuve !). Deux, pour trouver cette somme colossale, il va émettre des emprunts publics. Trois, il y a longtemps que la majorité des obligations émises par le Trésor américain sont achetées par la Chine et le Japon. La Chine, à elle seule, en détient pour 1800 mds $ selon le chiffre officiel, probablement davantage. D’où la question sur l’acquisition d’une bonne part du paquet Paulson.
La réponse du banquier laisse penser que la Chine n’aura pas le choix : soit elle gonfle encore ses avoirs en dollars, soit elle risque de voir fondre son épargne en dollars, si le plan Paulson n’est pas financé et que dollar s’effondre.
Notre ambassadeur à Pékin raconte une jolie histoire qui illustre le paradoxe d’une Chine encore pauvre venant au secours de la riche Amérique. Un ouvrier chinois gagne 1$ par’heure et son homologue américain, 24$. L’ouvrier chinois en dépense 60 cents et épargne 40 cents. L’ouvrier américain dépense 25$, alors qu’il en gagne 24. Il doit donc emprunter 1$ à l’ouvrier chinois !
Revenons à la troisième fierté. Le bateau capitaliste est dans la tourmente (je ne parle pas de Titanic comme la grande presse, mais cela secoue fort). Et il n’aura pas d’autre choix que de s’accrocher à l’ancre chinoise. « Les dettes sont à l’ouest ; l’épargne est à l’est », peut-on dire pour résumer la situation. Comme l’a dit un régulateur chinois devant le Forum : « Nous avions pris des leçons d’économie de marché en Occident et la réalité montre que nos maîtres se sont trompés ! »
Comment oser faire le moindre reproche à un pays qui tient la clé de la stabilité financière du monde ? Et pourtant, il y aurait à dire sur le contrôle de l’information, dont un indice est l’absence de tout quotidien international dans les hôtels que j’ai fréquentés. Et le scandale du lait contaminé en Chine souligne les failles d’une régulation pourtant omniprésente.
On dit qu’Internet permet, malgré tout, à une opinion publique de s’exprimer et que les autorités commenceraient à être un peu sensibles à cette « vox populi » naissante. Cela prendra du temps. D’ici là, la Chine s’apprête à rude épreuve : reculer de 10% de croissance annuelle à 7 ou 8% ! À comparer à nos timides 1% pour l’an prochain et 2% en régime de croisière.
Dans une économie qui croît à ce rythme, le temps passe cinq fois plus vite qu’en France. Il faudra vingt ans (au mieux) pour faire un métro circulaire dans la banlieue parisienne. Il a suffi de quatre ans aux Chinois pour faire un train express entre Pékin et Tianjin (100 kilomètres en 29 minutes).
Les Chinois font en cinq ans ce qui prend chez nous une génération. Accrochez vos ceintures !
- Christian Sautter






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