Économie , Libéralisme
Christian Sautter | 21 juillet 2008 | | 3 commentaires
John Kenneth Galbraith : éloge d’un économiste hétérodoxe
Comme il est bon de louer un libéral sympathique, en l’occurrence un célèbre économiste américain, John Kenneth Galbraith. Car être libéral, aux Etats-Unis, c’est être clairement à contre-courant de l’orthodoxie conservatrice, bref être de gauche.
Galbraith est né en 1908, dans une province rurale du Canada. Son père a payé les études de ce jeune homme intelligent, en agronomie évidemment. A son tour, le jeune diplômé a payé les études universitaires de sa petite sœur, Catherine. Toute la longue vie de Ken (il est mort en 2006) a été nomade avec deux points fixes : Harvard, où il a commencé à enseigner l’économie agricole pour « tenir » ensuite la chaire Warburg d’économie générale ; et Washington. Cette belle existence, il l’a décrite avec humour et ironie dans « Une vie dans le siècle » (1981, traduit dans La table ronde, poche 2006).
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Faisant ses premiers pas d’économiste, Galbraith a eu la chance ( !) de vivre les séquelles de la crise de 1929 et puis l’organisation de l’économie en temps de guerre (la deuxième guerre mondiale). Il a consacré un livre à la grande crise qui lui a donné la joie d’apprendre « comment les gens chics, fats, protégés et pompeux pouvaient préparer leur propre perte. Pour ces hommes si pleins de dignité, de prétention et de privilèges, le danger ne vient pas des révolutionnaires qu’ils dénoncent si violemment, mais de leur propre mythologie. » Cette mythologie, c’est la conviction que l’économie est la rencontre d’une infinité de petits producteurs qui recherchent le profit et d’une infinité de consommateurs qui veulent le maximum de satisfaction. En conséquence, moins l’Etat intervient dans ce duo merveilleux, mieux tout le monde se porte.
L’élection de Roosevelt en 1932 sème la perturbation dans ce paradis bien ordonné pour certains. L’Etat intervient, vigoureusement, de deux façons. D’une part, il crée des lois anti-trust et pro-syndicales, pour limiter le pouvoir des très grandes firmes qui ont depuis longtemps remplacé le petit producteur mythique. D’autre part, sous l’influence de Keynes qui a publié son ouvrage fondamental en 1936, l’Etat ouvre de grands chantiers, telle la Tenessee Valley Authority qui construit une chaîne de barrages hydro-électriques. Et, ô scandale, il redistribue les revenus des ménages aisés qui épargnent beaucoup vers les familles modestes qui aimeraient consommer davantage. Le but est de stimuler la croissance en ouvrant des débouchés suffisants aux producteurs dont les carnets de commandes sont dégarnis.
Survient la guerre, qui fait passer l’économie américaine d’une pénurie de demande à un excès de commandes, et donc à un très fort risque de hausse des prix. Le jeune Galbraith est nommé responsable du contrôle des prix, une parfaite hérésie dans une économie capitaliste où les prix sont censés ajuster l’offre et la demande. Il s’acquitte de cette tâche avec des équipes de plus en plus nombreuses et, dit-il, avec un beau succès, puisque l’indice des prix ne fait guère de soubresauts. Mais il ajoute que sa mission a été grandement facilitée par la décision de donner la priorité aux constructions militaires sur les fournitures civiles. Un exemple simple est l’arrêt de la fabrication d’automobiles pour ne produire que des Jeeps et des tanks.
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Après ce passage intense au cœur du pouvoir washingtonien, l’universitaire reprend ses chères études, parcourt le monde et milite pour les candidats démocrates aux élections présidentielles. Tous ses livres, dépourvus de mathématiques et de jargons obscurs, tournent autour du fonctionnement réel et de l’influence de la très grande entreprise. Son ouvrage majeur, « Le nouvel Etat industriel », explique que mille firmes contrôlent la moitié de la production américaine. Elles s’efforcent de réduire les risques (il dit : « planifient ») en organisant les hausses de salaires et les conditions de travail avec des syndicats accommodants, en suscitant les besoins des clients par une publicité intense, en influençant le pouvoir politique pour qu’il ne perturbe pas leur environnement, par des règles anti-pollution ou autres directives extravagantes. Elles sont gérées par des managers qui ont pris le pouvoir complexe à des actionnaires heureux de toucher des dividendes sans se soucier de la gestion quotidienne.
Il affirme même que la grande entreprise capitaliste et le « kombinat » soviétique sont organisés de la même façon, en fonction des impératifs de la technologie et de la production de masse. Son analyse a vieilli, puisque les kombinats ont disparu et que l’on parle du risque de faillite de General Motors. Elle décrit l’apogée du « fordisme » des années de croissance glorieuse, dont le symbole était l’industrie automobile. Nul doute que si Galbraith était encore vivant, il produirait une analyse aiguë et innovante de la phase actuelle du capitalisme financier. Il écrivait : « En économie, il n’y a pas de vérité durable ; elle est constamment sujette à révision et à aménagement. Ses errements ont presque toujours pour origine l’incapacité de changer. »
Passons sur ses pérégrinations continuelles et sa passion pour l’Inde (où Kennedy l’a envoyé comme ambassadeur) et aussi pour le Japon. Il sentait la diversité du monde et dénonçait la naïveté d’imposer par la diplomatie ou par la force un ordre occidental, dans un climat de guerre froide entre les Etats-Unis (et l’Europe) d’un côté et l’URSS (et la Chine) de l’autre. Il fut un des premiers et des plus constants adversaires de la guerre du Vietnam.
De son militantisme « démocrate », je retiens la tentative pour rénover la pensée de ce grand parti humilié d’avoir perdu les élections de 1952 et de 1956 après vingt ans de présidence démocrate (Roosevelt puis Truman). « La torpeur intellectuelle est la plaie des partis d’opposition, car l’initiative et l’imagination accompagnent d’ordinaire la responsabilité et l’action ». Il ajoutait : « Vers la fin des années cinquante, les instances dirigeantes du parti démocrate ressemblaient assez à un club. On voyait toujours les mêmes visages. Ces hommes étaient voués dès la naissance à une foi dont ils deviennent confortablement les gardiens reconnus. Et cette foi disait que l’Etat, par son action novatrice au service des vieux, des pauvres et des malchanceux, pourrait leur garantir emploi, santé et bonheur sans qu’il en coûtât grand chose aux riches. L’essentiel des recettes proviendrait de l’accroissement de la production et des revenus que permettrait une meilleure gestion de l’économie. »
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Quelles conclusions tirer de la vie et de l’action de ce grand honnête homme du siècle passé ? Première conclusion : le monde change, en tous temps et en tous lieux. L’économie n’est pas une science mathématique qui cherche des lois immuables. Elle est politique, au sens noble du terme, puisqu’elle aide à la gestion de la cité (« polis »), dans un contexte technologique, humain, naturel qui est en mouvement perpétuel.
C’est le tort du verbiage libéral (au sens français du terme), mais aussi d’un certain « socialisme de bureau de poste » (expression de Galbraith) que de proclamer des dogmes intangibles fondés sur une analyse erronée car dépassée du système d’aujourd’hui.
Deuxième conclusion : le responsable politique doit prendre des décisions. « Une décision erronée ne l’est jamais pour toujours ; on peut en changer. Ce que l’on perd du fait d’une décision retardée ne se rattrape jamais ». A voir la gestion des finances publiques de la France depuis une génération, avec la grosse boule de neige de la dette qui ne cesse d’enfler et qui écrasera les générations suivantes, on ne peut qu’être pénétré de cette vérité.
Cette vérité est liée à une autre : « La politique n’est pas l’art du possible. Elle consiste à choisir entre ce qui est désastreux et ce qui est désagréable. » Il ajoute : « Le monde est fait par les hommes et les femmes que ne découragent pas les voix du réalisme. »
Pour terminer cette lettre, je ne peux que recommander à nos amis de cultiver les qualités individuelles que Galbraith, auteur d’un « Traité de l’économie hétérodoxe », incarnaient au plus au point :
La curiosité : voyager partout, lire tant et plus, dialoguer avec les autres esprits curieux.
La lucidité : se méfier de la répétition, de la routine intellectuelle, des solutions-miracles.
L’activité : il y a une vie militante, pendant et après l’activité professionnelle. Les grandes causes, quotidiennes ou universelles, ont besoin de l’engagement des personnes que nous sommes.
- Christian Sautter






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