Par Patrick de Saint-Exupéry rédacteur en chef de la revue XXI. | 19 août 2008 | |
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Après le réquisitoire du juge Bruguière, qui fit porter la responsabilité du génocide des Tutsis du Rwanda en 1994 sur les actuelles autorités de Kigali, voici venu le temps de la réplique. Dans un rapport rendu public le 5 août, une commission rwandaise chargée, voici près de deux ans, de « rassembler les preuves montrant l’implication de l’Etat français dans le génocide » conclut à la « responsabilité » de la France dans « la préparation et l’exécution du génocide ».
Les deux thèses sont aujourd’hui sur la table. Elles sont bien sûr inconciliables. Et témoignent de la profondeur d’un différend vieux de dix-huit ans qui ne cesse de se creuser pour atteindre des extrêmes. Que deux Etats s’affrontent en se portant mutuellement des accusations aussi graves - il est question de 800 000 morts - tient de l’inédit.
Paradoxalement, dans cette surenchère, la question du génocide finit presque par être occultée. Quoi qu’il en soit des possibles responsabilités connexes, ni la France, ni l’actuel régime de Kigali ne peuvent être soupçonnés d’avoir commis le génocide. Ses responsables, ceux qui l’ont directement mis en œuvre, ont été ou sont en voie d’être jugés. Désigné par l’accusation comme « le cerveau du génocide », le colonel Théoneste Bagosora, dont le procès au tribunal international d’Arusha est clos, attend le prononcé du verdict. Tenu comme le « financier du génocide », Félicien Kabuga est en fuite et recherché. Des condamnations ont été prononcées visant d’autres responsables de premier rang du génocide.
Ce n’est donc pas du génocide en lui-même qu’il est question. Ce qui est aujourd’hui en débat, ce qui justifie un tel déballage, ressort de la responsabilité politique.
L’instruction menée par le juge Bruguière en est le symptôme éclatant. Loin de l’habituel travail d’enquête factuel, les attendus des conclusions du magistrat instructeur se lisent comme une charge politique lancée au canon contre le régime de Kigali. Accusées par le magistrat français d’avoir commandité l’attentat du 6 avril 1994 qui servit de déclencheur au génocide, les actuelles autorités rwandaises devraient endosser, selon le juge, la responsabilité de l’entière tragédie.
Simple et efficace, l’accusation a porté malgré ses nombreuses faiblesses, ses raccourcis et ses partis pris. Que le régime de Kigali ait pu mettre en œuvre l’attentat du 6 avril 1994 fait partie du champ du possible, comme d’autres hypothèses. Mais réduire l’explication d’un génocide qui fit 800 000 morts en cent jours à un seul attentat paraît pour le moins léger et inconséquent.
La réaction de Kigali était donc prévisible et attendue. Tenues pour responsable du génocide par la justice française, les autorités ne pouvaient pas ne pas réagir : se taire aurait été avaliser.
Le rapport tout juste rendu public sur « l’implication de l’Etat français dans le génocide » intervient dans ce cadre. Il s’agit d’une réponse du berger à la bergère. Et cette réponse est redoutable. Elle se décompose en deux parties. La première est grave, la seconde insupportable.
Dans leur rapport, les sept membres de la commission rwandaise, juristes et historiens, reprennent d’abord l’historique de l’engagement de la France - politique militaire et diplomatique - au Rwanda tout au long des années 90. Cette remise en perspective mêle des témoignages à de nombreux documents. Le travail de la mission d’information parlementaire créée en 1998 à Paris est souvent cité. Tout comme les archives de François Mitterrand et nombre de télégrammes diplomatiques.
La politique française est globalement mise en cause pour avoir « contribué à la radicalisation ethnique du conflit ». La France est accusée « d’avoir formé les milices interahamwé qui ont été le fer de lance du génocide ». Dès 1992, Paris aurait engagé au Rwanda des programmes de « défense civile » alliant « l’apprentissage des différentes méthodes d’assassinat » et « un endoctrinement des miliciens à la haine ethnique ». Des gendarmes français, poursuit le document, « ont contribué en toute connaissance de cause au fichage informatisé des suspects politiques et ethniques qui devaient être massacrés durant le génocide ». Des soldats français auraient participé aux contrôles d’identité.
Loin de s’arrêter à ces points accablants, le rapport déroule tout au long de ses plus de trois cents pages les différentes étapes d’un inaltérable engagement français auprès de ceux qui réaliseront le génocide. En 1993, alors que de nombreux massacres se sont déjà produits comme en prélude au génocide, les « exactions des extrémistes hutus » sont qualifiées au plus haut niveau à Paris d’un adjectif : elles sont « malheureuses ».
Durant le génocide, Paris persévère : livraisons d’armes, recommandations diplomatiques, soutien politique. L’engagement reste entier. L’opération Turquoise est lancée en juin 1994, après trois mois de tueries ininterrompues. Elle permet, assure péremptoirement la commission rwandaise, la « prise en charge du projet génocidaire par les décideurs français ».
Le rapport bascule alors dans l’insoutenable. Des troupes ayant participé à Turquoise sont accusées d’avoir commis de nombreuses exactions : viols, largages par hélicoptères, pillages, représailles, menaces… Des dizaines de témoignages - de rescapés comme de repentis - se succèdent. Les mises en cause sont circonstanciées et précises, elles se recoupent parfois, ne peuvent être ignorées.
Dans l’ensemble, la charge est violente et nourrie. Plusieurs points peuvent porter à discussion, mais la lecture du rapport laisse un sentiment amer où l’effarement se mêle au dégoût.
Réplique au réquisitoire du juge Bruguière, le travail de la commission rwandaise place Paris au pied du mur. Le simple démenti - tant les éléments sont nombreux à défaut d’être avérés - ne peut suffire. Quant à ne pas répondre, comme cela fut le cas pour Kigali mis en cause par le rapport Bruguière, ce serait courir le risque d’avaliser.
Quatorze ans après le génocide, l’épreuve de force politique est portée à son paroxysme. Ce génocide, que François Mitterrand avait un jour qualifié de « sans importance », n’a pas fini de tarauder les consciences.
Dernier ouvrage paru : l’Inavouable, la France au Rwanda (Les arènes), 2004.
- aline
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Messages de forum
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Le journaliste met les deux thèses, celle issue d’une enquête de justice française et celle d’une commission d’enquête de la justice rwandaise sur un pied d’égalité. Quelle mauvaise foi.
Prétend-il nous faire croire que la Justice au Rwanda est indépendante de l’exécutif et que le régime n’est pas une dicature militaire ? C’est exactement ce que recherche Kigali en pondant ce rapport remplis de faux témoignages et même de faux documents.
Nous serions bien naïf de croire en la bonne foi de Patrick de Saint-Exupéry dans cette affaire.
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Admettons que la France et le Rwanda jouent au chien et chat. Je vous laisse aussi le benefice que la Commission rwandaise etait commanditee par le Gouvernement, ce qui est legitime.
Ma question se pose qlors en ces termes : Est-ce aue l’Executif Rwandais a fabrique les documents classes confidentiels en France et a Arusha ainsi qu’ailleurs, et qui relatent la responsabilite criminelle de l’Etat Francais, pour les inserer dans ce rapport ?
Le croire ainsi releverait de la bassesse de l’esprit negativiste et non critique.
Bravo, Patrick de Saint Exupery
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Hélas ! Il faut vous en rapporter aux décisions du TPIR qui ont condamné de nombreux faux témoins, tous issus des sphéres gouvernementales kagamesques.
Il faut vous rapporter à l’excellent livre de Cruveiller : La justice des vaincus !
Enfin, il faut bien admettre que de nombreux documents présentés par le rapport Mucyo sont des faux grossiers (p 295 par exemple) et que de nombreux témoignages prèsentés par ce rapport sont aussi sincères que ceux présentés devant le TPIR.
Monsieur Saint Exuopéry se déshonore de ne pas le préciser !
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Je comprend l’amertume que l’on perçoit en France sur le glissement qui s’opère : cela devait finir par arriver, on accuse maintenant la France de génocide, point final. Et au vu des slogans sur les pancartes à Kigali, ce n’est pas prêt de s’arrêter.
Je suis reconnaissant à Patrick St Exupéry d’enfin mettre les 2 camps en perspective. J’agrée avec le fait qu’on ne parle plus vraiment du génocide lui même, ni d’ailleurs des 4 millions de morts de la guerre en RDC voisine.
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Il y a eu 800 000 suppliciés.Combien y avait-il de soldats français au Rwanda ?
Et autre question que Patrick de St Exupéry attribue au Dr Naason, psychiâtre rwandais dans "Pour un dialogue des mémoires" : "Comment rescapés et bourreaux peuvent-ils vivre ensemble ? A quel prix ?"
Celui de la négation de la responsabilité rwandaise dans l’horreur ? Celui du partage de la culpabilité ?
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http://reseaudesbahuts.lautre.net/spip.php ?article492
"L’inavouable" de Patrick de Saint Exupéry, dédié, entre autres, aux "voués à la mort, assassinés pour ce qu’ils étaient" au Rwanda.
Citation "Je suis inquiet quand j’entends le mot "Empire". (Léon Werth, Déposition, journée du 15 novembre 1943).
Le récit commence par "Je fus un témoin et je vis ce que nul ne souhaite voir".Le procédé narratif utilisé est un peu agaçant puisqu’il consiste en une adresse à un très haut personnage de l’Etat , "pris par la main" pour lui faire accomplir un dramatique retour en arrière. L’auteur s’en explique : il a vu sa souffrance réactivée à la suite de propos publics pour le moins ambigüs. Si l’on n’est pas familier des arcanes de la politique africaine de la France, on comprend pourquoi à la fin.
Nul ne sort indemne de l’affaire et surtout pas ceux qui à coups de langue de bois voudraient bien faire croire que tout cela était imprévisible et cependant "maîtrisé".
800 000 morts, dont les "tribunaux des vaincus" essaient de faire, au mieux des égaux en responsabilité, au pire des coupables. Les bourreaux négocient leur impunité en fournissant, au compte-goutte, les informations permettant de retrouver les restes de leurs victimes, pour que les familles puissent enfin faire le deuil. Et dans les tribunaux de village, les gacaca, les victimes témoignent parfois derrière un rideau car nombre de leurs tortionnaires sont encore dans les allées du pouvoir.
En 4e de couverture :
"Je vais vous rabaisser au rang d’homme. Ou vous élever, c’est selon. Je vais attraper votre main et nous allons partir. Quelque part, là-bas, il y a longtemps. En Afrique, la France se bat depuis cinquante ans pour conserver son empire. La décolonisation n’a pas été une rupture, juste une étape. Avec le temps, nos dirigeants ont simplement privilégié l’ombre, perfectionnant certaines techniques forgées durant les guerres coloniales : les opérations secrètes, l’enseignement de la "guerre révolutionnaire", cette doctrine de manipulation des foules...
Au Rwanda, notre politique fut une réussite. Techniquement – je veux dire si l’on se débarrasse de ces concepts encombrants que sont le bien et le mal, l’humain et l’inhumain, l’acceptable et l’inadmissible-, nous fûmes au sommet. La mystification est une figure de la guerre. Nous la pratiquâmes avec une maîtrise qui glace le sang.
Des soldats de notre pays ont formé, sur ordre, les tueurs du troisième génocide du XXe siècle. NOus leur avons donné des armes, une doctrine, un blanc-seing. J’ai découvert cette histoire malgré moi, dans les collines rwandaises. Il faisait chaud, c’était l’été. Il faisait beau, c’était magnifique. C’était le temps du génocide."
Patrick de Saint-Exupéry est journaliste, lauréat du prix Albert-Londres. Témoin du génocide tutsi, il a déposé devant le Tribunal pénal international d’Arusha.
L’inavouable
Editons Les Arènes 33, rue Linné 75005 Paris
www.arenes.fr arenes@arenes.fr
ISBN : 2-912485-70-3 19,90€
Lire aussi "La fleur de Stéphanie" de Esther MUJAWAYO et Souad BELHADDAD (Flammarion)
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20 août 21:01, par UN chouka
Le recours a la bénédiction ou au tribunal pour "effacer" officiellement la haine induite par l’injustice ,me semble etre un procédé qui a tres vit "ses limites" ,mais qui ne bèrne "pèrsonne", il me semble ?(vu que tout le monde se fiche complètement des morts "peut etre" ?)
DE toute façon,les morts se tairont pour tres longtemps comme d’hab,il me semble ?
Hypocrisie tous ensemble ?
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"Il n’y a pas d’Histoire muette. On a beau la brûler, on a beau la briser, on a beau la tromper, la mémoire humaine refuse d’être baillonnée. Le temps passé continue de battre, vivant, dans les veines du temps présent, même si le temps présent ne le veut pas ou ne le sait pas".
Eduardo Galeano (Mémoire du feu, Plon, 1988), cité par Christiane Taubira dans "Pour un dialogue des mémoires" (Albin Michel)
Les falsificateurs n’auront pas la tâche facile...
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C’est tout a fait vrais "l’inconu"mais ne voit’on pas les tyrans tuer hommes, femmes,enfants et meme vieillards pour effacer "la mémoire " justement ?
Ne voyons nous pas ceux qui cachent des choses ,ne pas hésiter a employer la meme violence pour faire taire les victimes innocentes qui intérogent ?
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Plutôt que France-Rwanda , n’est-il pas plus logique de dire " justice mafiosi Française contre justice mafiosi Rwandaise " ?
Qui arbitre ?
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