Recherche , Entreprise
Christian Sautter | 7 juillet 2008 | | 4 commentaires
Du temps perdu pour la recherche
Trois notes d’actualité et un peu de longue durée. Commençons par un pur moment de bonheur : il s’est enfin arrêté le sinistre compteur qui enregistrait sur le fronton de l’Hôtel de Ville de Paris, les jours de détention d’Ingrid Betancourt, au-dessus de son portrait de martyr. Et puis deux échos d’horreur. Commençons par l’orgie de démolition qui a réuni des centaines de « VIP » pour briser le décor de l’hôtel Royal Monceau. « L’homme à la casquette qui s’attaque aux ascenseurs toujours en marche a pris les devants sans prévenir les vigiles. Les spectateurs crient de joie devant le spectacle tant attendu. C’est le chaos, une coupe de champagne à la main. » (AFP 270608). On imagine volontiers que ces êtres distingués ont stigmatisé les jeunes de banlieue qui brûlent des voitures pour se faire remarquer et qu’ils auraient poussé des hauts cris si le gouvernement avait donné un coup de pouce au SMIC (salaire minimum). C’était pourtant une mesure élémentaire pour soutenir le pouvoir d’achat, la consommation et la croissance sans guère coûter aux finances publiques.
L’autre horreur économique n’est pas mal non plus. Une riche veuve américaine a inscrit dans son testament son chien, Trouble le bien aimé et le bien nommé, pour 12 millions de dollars (7,5 m€ ; IHT 030708). Comme la pauvre bête a reçu des menaces de mort, il faut désormais dépenser 100 000 $ chaque année pour la protéger. Et la veuve joyeuse a donné le reste de sa fortune, 5 à 8 milliards de dollars, à la cause canine. Combien d’Américains auraient pu, avec cet argent, éviter de vendre leur maison et combien d’Africains auraient pu manger à leur faim ! Les règles de l’héritage ne sont vraiment pas sages. Je me demande ce qu’en pense notre ami Guillaume en Égypte !
Venons-en à un sujet plus austère, celui de la « Recherche et de l’innovation en France », auquel le Sénat a consacré un rapport aussi remarquable que méconnu (11 juin 2008). En ce domaine, la France traîne la patte et la Haute Assemblée explique très bien pourquoi. Non seulement la dépense est nettement en dessous du seuil optimal de 3% du PIB (2,12%), mais elle diminue « de façon rampante » depuis 1996, avec un sursaut modeste et fugace entre 1998 et 2001. Les champions au-dessus de 3% sont dans l’ordre la Suède, la Finlande, le Japon et la Corée. Les Etats-Unis sont à 2,48 et l’Allemagne à 2,38%.
Faut-il accuser l’État français et les gouvernements successifs depuis dix ans, de cette coupable négligence ? La réponse est négative. De tous les grands pays, c’est la France qui apporte la contribution publique la plus importante (0,82%), un poil au-dessus des Etats-Unis (0,80%), nettement mieux que l’Allemagne (0,70) et que le Japon (0,56%). Si la part publique est importante et si le total (public et privé) est médiocre, c’est parce que l’effort privé est à la traîne, très à la traîne ! Effectivement le 1,12% hexagonal fait piètre figure à côté du 2,53% japonais, du 1,68% américain aussi bien qu’allemand. Sont-ce les grandes entreprises qui paressent ? Non, puisque leur effort est dans la moyenne. Mais le rapport souligne un risque de délocalisation de la recherche en Europe, aux Etats-Unis, voire en Asie (Alcatel en Chine).
Ce qui manque à la France, ce sont les entreprises moyennes performantes et innovantes dont l’Allemagne, comme le Japon, est abondamment dotée. Notre pays souffre d’une industrie manufacturière qui s’étiole. Les secteurs traditionnels ne peuvent faire jeu égal avec les pays émergents qui combinent les technologies des pays développés (celles qui sont mises en oeuvre en France) et des coûts salariaux beaucoup plus faibles. Et les secteurs innovants sont insuffisants. De bons esprits expliquent que l’avenir est aux seuls services et ils ont tort. A contrario, l’Allemagne, le Japon, la Finlande, qui ont pourtant des salaires plus élevés que les nôtres, arrivent à s’en sortir plutôt bien. C’’est que, pour reprendre le jargon des spécialistes, ils jouent à fond l’atout de la compétitivité-innovation plutôt que celui de la compétitivité-prix. Et il y a un lien évident entre les progrès de l’innovation, financés par de nombreuses entreprises moyennes et grandes, et les performances sur les marchés mondiaux. Longtemps l’accent mis en France sur les grands programmes de l’aéronautique, de l’espace, du nucléaire civil, de la défense a débouché sur des performances brillantes telles Ariane ou Airbus. Mais derrière ces grands arbres, c’était et c’est de plus en plus la toundra des buissons maigrichons de l’innovation dans les entreprises moyennes.
Alors, que faire ? Le rapport sénatorial fait des propositions qui ne sont pas banales mais qui ne donneront pas des résultats immédiats : on n’inverse pas en quelques mois une pente qui décline depuis plus d’une décennie.
Première proposition : faire pousser des entreprises moyennes performantes. Il y a certes d’intéressants « pôles de compétitivité » et, depuis 2006, un statut fiscal avantageux pour les « jeunes entreprises innovantes ». Elles naissent nombreuses, mais ne grandissent pas assez vite. Pour ne pas succomber sous la paperasse, elles devraient être accompagnées. Pour expérimenter leurs découvertes, le capital d’amorçage leur fait souvent défaut. Pour vendre leurs premiers produits, elles auraient besoin de commandes publiques.
Imitons donc La Mecque du libéralisme : les Etats-Unis ont voté en 1953 ( !) un « Small business act » qui organise une discrimination positive en faveur des PME dans tous les achats publics. Et en 1982 (il y a 26 ans !), un « Small business innovation research program » a assuré aux PME innovantes plus de 2 milliards de dollars de soutien.
C’est ce qu’a proposé récemment Lionel Stoléru dans un rapport au Président de la République. Quelques mesures ponctuelles ont été prises, bien modestes par rapport aux enjeux. Ce n’est pas une question de droite ou de gauche : l’ignorance de l’entreprise innovante est fort répandue dans les élites confinées de notre pays et, quand il y a intérêt pour le sujet, c’est en faveur de grandes entreprises à la tête desquelles on retrouve les mêmes diplômés des mêmes écoles que dans les cabinets ministériels. Nos élites de la noblesse État n’aiment, en général, ni le goût du risque ni la modestie de celles que j’ai appelées autrefois, dans un autre rapport sans suite : « Les entreprises régionales d’envergure mondiale ».
Deuxième proposition : évaluer et décloisonner la recherche publique. Même si la dépense publique est convenable, sa répartition pourrait être plus efficace. Elle devrait être concentrée sur ceux qui réussissent dans la recherche fondamentale (critère : les publications internationales) et dans la recherche appliquée (critère : les brevets déposés). Et j’ajoute personnellement que les chercheurs (fonctionnaires) ayant passé leur zénith devraient être reconvertis dans l’enseignement à plein temps. Les grandes découvertes se font à la frontière des disciplines (l’informatique et la biologie). L’organisation projetée du CNRS en instituts par disciplines ne va pas dans le bon sens. La bonne solution est de rassembler en grappes (« clusters »), sur un territoire restreint, une masse critique de chercheurs et d’entreprises de tous domaines (des sociologues comme des technologues). C’est ce que font des villes comme Grenoble et Paris.
La conclusion de ces propos, un peu trop sérieux pour une fin d’année scolaire, est que notre pays est confronté à un vrai défi. Il n’y a aucune fatalité du déclin, technologique ou autre. Durant les trente années glorieuses (1945-75), le pays a su engendrer une génération d’entrepreneurs (qui partent aujourd’hui à la retraite), soutenus par une croissance rapide. Nombreux sont les jeunes qui sont prêts à prendre la relève et défricher les nouveaux champs des éco-activités, des technologies de l’information, des biotechnologies, du design, des services aux entreprises ou aux personnes. Parmi ces jeunes, nombreux sont les femmes, ou les jeunes issus de l’immigration. Donnons-leur une vraie chance.
Évitons les boucs émissaires. Ne battons pas la coulpe de notre conservatisme sur la poitrine de la Banque centrale européenne. La solution ne dépend que de nous, comme l’ont montré les Suédois ou les Allemands. Ce n’est pas seulement un problème politique. C’est un vrai problème de mentalité : les castes brahmanes, qui nous gouvernent ou ont l’ambition de le faire, doivent reconnaître les mérites des castes jugées inférieures des petits et moyens entrepreneurs et encourager leurs projets.
- Christian Sautter






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