Précarité
Michel Yahiel Bio-politique | 29 décembre 2006 | | 0 commentaires
Des héros mal traités
suite de l’article "les exclus du dedans"
En regard de cette chape d’exclusion et de précarité, les réponses sociales demeurent évidemment fragmentées, même si la bonne volonté des acteurs n’est le plus souvent pas en cause.
Travailleurs sociaux et opérateurs de la politique de l’emploi s’ignorent, tout comme enseignants et entrepreneurs de toutes sortes. Les uns continuent de méconnaître, voire dénoncent ouvertement, l’économie de marché et ses ressorts, comme si la richesse d’une nation et donc sa capacité à faire fonctionner des services publics performants, tombaient du ciel ; les autres ne se reconnaissent pas dans des fonctionnaires qu’ils jugent coupés du monde, sont prompts à dénoncer leur coût, sans pour autant jamais savoir par où commencer, concrètement, les économies. On se croise, on se jauge, quand on ne jette pas à la tête son éthique professionnelle d’un côté, ses impératifs financiers de l’autre.
Pire, au sein de chaque catégorie, la méfiance est de mise selon les métiers, les corps, les appartenances. Derrière les programmes pédagogiques intégrés et autres approches globales du travail social, c’est en vérité à un émiettement et/ou une superposition des prises en charges et des services que l’on assiste : ici, cinq intervenants ou plus dans une famille en difficulté, là trois missions locales ou services emploi dans la même artère d’une grande agglomération. La guerre des polices semble, en regard, une douce bluette.
Et, face à une telle complexité, on voudrait que se repèrent ceux qui ont perdu l’essentiel de leurs propres marques…
On s’en remet alors à une poignée de saints laïcs, professeurs des écoles, éducateurs spécialisés militants associatifs, élus locaux, policiers de proximité…pour que les relégués de tout crin, qui assistent impuissants au spectacle de ces divisions, ne restent pas totalement dénués de lien avec la société.
Pourtant, ceux qui entretiennent la flamme sont certes aussi mal payés que ne l’étaient déjà les Hussards noirs de Jules Ferry, mais beaucoup moins bien considérés. Ces derniers bénéficiaient d’une aura républicaine voire nationale, qui faisait pièce à leur triste sort financier. Les « espérances » de l’instituteur, comme celle du jeune officier, étaient alors maigres au regard des canons bourgeois sous le règne persistant du franc germinal et de la rente à 3%.
Mais aujourd’hui, les professionnels de l’insertion, déjà pulvérisés sur le terrain, s’ils restent coincés dans les bases échelles des revenus, ne peuvent plus s’appuyer sur une image un tant soi peu robuste : les pompiers du social ne figurent pas, loin s’en faut, au panthéon des véritables soldats du feu. On dira qu’augmenter leurs salaires de manière volontariste, mais nécessairement globale, ne réglerait pas d’un seul élan le problème posé : on peut toutefois estimer, sans grand risque d’erreur, qui si ces métiers ingrats (re)devenaient attractifs, la performance d’ensemble pourrait sensiblement progresser.
Dans le même temps, voici que le chômage crée, ailleurs, de l’emploi et des opportunités : études, colloques, initiatives financées sur fonds publics, sans oublier, précisément, le mille-feuilles administratif qui épaissit chaque année à mesure que les problèmes perdurent, ceci justifiant lumineusement cela. Nous ne sommes plus très loin du « Vive la crise » des années 80, qui permit à un Montand vieillissant de chanter les louanges inattendues de Reagan, ancien confrère il est vrai.
En réalité, c’est une nouvelle fois à la pertinence et aux formes de l’Etat social que nous renvoient ces cruels constats.
Ainsi, l’action économique a-t-elle encore un sens dans la sphère de la puissance publique ? Durant la derrière campagne présidentielle, Lionel Jospin fut vilipendé par beaucoup après avoir déclaré à des ouvriers victimes de restructuration dans l’Essonne, que l’Etat ne pouvait pas tout. Plus récemment, on a pu voir la droite au pouvoir s’époumoner en vain contre les « patrons-voyous », mettant la clé sous la porte après avoir empoché des aides publiques, puis rouler des mécaniques –rien qu’un instant il est vrai- face à une OPA hostile d’un consortium indien sur un champions national. En pleine mondialisation, les décideurs politiques, quels qu’ils soient, peinent tout autant à admettre les limites de leurs pouvoirs qu’à investir ceux dont ils disposent avec un minimum de discernement.
Déjà Gulliver empêtré dans le réglage des leviers macro-économiques (en grande partie, confessons-le, pour une bonne raison qui s’appelle l’Euro et une mauvaise qui tient à l’absence de gouvernement économique commun), l’Etat n’est donc plus guère en situation de peser au niveau micro-local.
Malheureusement pour elle, l’Europe ne présente guère des atours plus reluisants et il faut avoir le courage de l’admettre : déjà peu encline à la social-démocratie, dont la dernière pointe avancée serait Tony Blair, son inéluctable élargissement vers l’Est l’a durablement lestée d’une ubris franchement libérale, puisque de Prague à Varsovie et de Riga à Ljubljana, les références des décideurs, d’ailleurs jeunes et brillants, sont à chercher dans les universités américaines, chez Milton Friedman plutôt que Stilglitz.
Le problème est qu’à l’heure où la demande d’Etat n’a jamais été aussi vive, y compris de la part des acteurs privés et en particulier face à la persistance d’enjeux sociaux mal maîtrisés, ce même Etat n’a pas ou plus la main : par le haut, OMC et mécanismes communautaires s’imposent le plus souvent aux décisions nationales (l’exemple du taux de TVA de l’hôtellerie restauration le prouve à l’envi) ; par le bas, le jeu de la décentralisation, pour biaisé qu’il soit sur le plan des finances publiques, a fini par asseoir durablement les pouvoirs de collectivités traditionnelles (communes, départements) ou plus récentes (régions, intercommunalités), tout ceci contribuant d’ailleurs à épaissir encore davantage un tissu institutionnel déjà unique en Europe.
Certes, L’Etat, compte tenu de notre tradition historique, est en France doté de leviers encore puissants, à commencer par le libre maniement du pouvoir législatif, face à un Parlement qui demeure largement ligoté et à l’utilisation, encore plus aisée, des compétences réglementaires. Dans les faits et surtout dans les esprits, rien de ce qui est essentiel ne se joue en dehors de Paris.
De même, l’un des moyens de peser efficacement sur les dispositifs de décision supranationaux et d’y occuper son siège avec vigueur, de sorte que les intérêts français y soient bien défendus.
De ce point de vue, il faut bien admettre avec les tenants du « déclin français », quelque agaçants que soient leurs pamphlets millénaristes, que notre pays ne pèse plus grand-chose dans ces enceintes. A cet égard, appartenir au club fermé des membres permanents du Conseil de sécurité ou du G8 ne garantit en rien que ses postions soient nécessairement mieux évaluées lors d’un marathon agricole ou d’une nième passe d’armes sur l’exception culturelle. La dure loi de la vie quotidienne, dans les négociations internationales, ne correspond plus guère à notre « logiciel maison », fait d’aspirations à la grandeur et autres envolées lyriques, dont le froid réalisme anglo-saxon, qui enveloppe désormais une large part du continent européen et plus encore de la scène mondiale, a tôt fait de se jouer. Et puis, comme dans le sport de haut niveau, chaque génération ne produit pas toujours de grands crus : on admettra sans acrimonie ni excessif recueillement pour le dixième anniversaire de la mort de François Mitterrand, que nos gouvernants du moment font pâle figure à l’intérieur et que dire d’eux vus de l’étranger !
Bref, compter sur la puissance publique pour recoudre le tissu social et créer de l’emploi paraît aujourd’hui illusoire, d’autant que les comptes publics restent plus proches des abîmes que des cimes. Quel que soit l’angle de vue, l’horizon est donc fort sombre pour les individus, les familles, les groupes, restés ou placés en marge de l’avancée collective, en butte à tous les accidents de la vie.
Mais, désespérante pour beaucoup, cette vérité donne pourtant tout son sens à une réflexion progressiste sur le devenir de la société française, si l’on veut bien considérer qu’Albert Thibaudet avait déjà raison en 1931, en écrivant son fameux :« la politique ce sont des idées ».
- Michel Yahiel






Envoyez vos articles
Inscrivez-vous à nos Newsletters