Culture , Quinquennat Sarkozy
Caroline Guth | 9 septembre 2007 | | 3 commentaires
Des amis du Petit Nicolas
"Ta gueule, je paye"
Après la censure médiatique du Petit Nicolas, voici à présent que ses porte-flingues s’attaquent, mine de rien, à la liberté d’expression… L’actualité nous en donne deux exemples navrants cette semaine :
Tandis que Madame la ministre de l’Intérieur « déplore » les choix éditoriaux du Petit Robert (c’est ici), Madame la ministre de la Culture se déclare « profondément choquée » par l’éditorial d’un programme de saison théâtrale (c’est là et encore là)…
(Vous avez lu ? Bon, passons à l’analyse de texte, comme au bachot…)
Alors quoi, hurler à la censure ? Je réponds non.
Car si je soutiens, et je le fais, le choix du directeur de théâtre Henri Taquet, de faire son édito avec la lettre de Benoît Lambert, et que je reconnais à ce dernier le droit de l’écrire et de la laisser publier, je dois bien reconnaître aussi le droit de Mesdames les ministres à la liberté d’expression.
Là où ça se corse un peu, c’est dans le contenu du droit de réponse que s’octroie la ministre de la Culture, volant au secours de son Président - sans doute trop petit pour se défendre tout seul ? Pouf-pouf…
Je cite : « Ce texte me paraît particulièrement déplacé. Une plaquette officielle n’est pas un "blog"personnel » Passons sur le ton –légèrement ?- condescendant de la réprimande, qui fleure un peu son institutrice outragée, et poursuivons : « un théâtre investi d’une mission de service public et financé par 1’Etat et les autres collectivités doit à son public le respect des choix et des opinions démocratiquement exprimés. »
Qu’est ce que cela veut dire : un théâtre financé par l’état doit respecter l’opinion démocratiquement exprimée ?
J’oserai d’abord rappeler à Madame la Ministre que l’opinion qui porta ses suffrages à 47% sur Ségolène Royal, pour être minoritaire, n’en exprimait pas moins un choix tout aussi démocratique. Et que le public à respecter, celui donc qui fréquente la salle du théâtre, fait sans doute plutôt partie de ces 47% là que des 53 autres… Noblesse soixante-huitarde oblige !
Me trompé-je ? Non.
Qu’ensuite, il me semble éminemment regrettable, que la Cheftaine de la Culture manie la menace insidieuse (et l’art de la litote) avec bien moins de tact que sa consoeur, Cheftaine de la Police et ex-Cheftaine de l’Armée, deux milieux pourtant traditionnellement fort connus pour la légendaire finesse de leur éloquence (et ça c’est une antiphrase). Aie ! Je sens que pour celle-là, je pourrai y avoir droit moi aussi, à ma petite bafouille…
Car alors que Michèle Alliot-Marie chemine sur des ovocytes et se contente de « déplorer » tout en se défendant de « vouloir s’immiscer » dans des choix éditoriaux, Cristine Albanel use de la circonlocution avec, il faut bien le dire, la grâce d’une hippopotame de Walt Disney s’essayant à l’entrechat.
Relisons ensemble Cyrano et la fameuse tirades des nez :
« On pouvait dire... Oh !Dieu !... bien des choses en somme... / En variant le ton. - par exemple, tenez : » etc…
C’est fait ? Eh bien, parodions maintenant :
Prévenant : « En exprimant Monsieur vos idées sur ce ton / Prenez garde quand même au retour du bâton. »
Amical : « Votre opinion mon cher étalée de la sorte / Pourrait bien vous valoir une mise à la porte. »
Gracieux : « La franchise est vertu, mais il faut bien savoir / Qu’elle souvent payée d’une mise au placard. »
Pédant : « Gardez-vous donc de mordre une main nourricière / Ce proverbe est tout plein du bon sens populaire. »
Ou encore, carrément trivial, mais toujours plaisant : « Ta gueule, c’est moi qui paye.. »
Bon, la leçon de rhétorique étant faite, la forme analysée, penchons nous - pas de trop prêt quand même, ça sent un peu (et ça c’est un euphémisme) – penchons-nous, disais-je, avant d’être interrompu grossièrement par moi-même, sur le fond.
En tançant de la sorte ceux qu’elle semble prendre pour des fonctionnaires serviles de l’Etat, Madame la ministre nous démontre en substance que les craintes exprimées par Benoît Lambert dans sa lettre sont bel et bien fondées. Je le cite : « (…) je sais que cet événement – l’élection de Sarkozy – peut avoir des conséquences profondes, et probablement désastreuses, sur le cours de nos existences. Nous devrons sans doute modifier nos pratiques, nos manières de faire du théâtre, non pas pour « résister » (tu sais ce que je pense de l’emploi très abusif de ce mot), simplement pour répondre. »
En somme, il a raison d’écrire ce qu’il écrit, et Henri Taquet à raison de le publier. Les conséquences désastreuses, point n’a été besoin de les attendre longtemps.
En l’accusant d’attaquer « avec un sectarisme qui est Ia négation même de son action et de son style, un Président de la République élu au terme d’une campagne exemplaire » Madame Albanel dit en fait (dans un style pour le moins amphigourique) exactement le contraire de ce qu’elle prétend ( et là ce n’est pas une antiphrase, car l’antiphrase - pour en être une - doit être volontaire, c’est donc juste… une bourde !). Sarkozy n’est pas sectaire, mais on n’a pas le droit de critiquer Sarkozy (surtout quand c’est lui/l’Etat qui paye). Cherchez l’erreur. Et tiens, l’Etat c’est moi, ça me dit vaguement quelquechose.
L’artiste donc, celui dont l’art est financé par de l’argent public, devrait se mettre au service de l’Etat ? Comme au bon temps du communisme, alors ? Pour chanter les louanges du petit père du peuple ? Je le croyais de droite, moi, le Président ? Un épisode à du m’échapper, ou bien c’est ça qu’il appelle l’ouverture ?...
Vous nous feriez presque regretter le temps du mécénat des princes, ou chaque nobliau étant l’ennemi d’un autre, chaque artiste pouvait finalement garder l’espoir de se voir payer son pamphlet par le roitelet d’à côté…
Sans rire maintenant, voilà bien la meilleure démonstration, et merci encore Madame, de l’utilité du régime tant décrié des intermittents du spectacle. Oui, l’argent de la solidarité interprofessionnelle finance une part de la vie culturelle en France. Non, ce n’est pas son rôle. Mais quoi ? C’est la seule subvention qui ne tient encore aucun compte des opinions personnelles et des convictions politiques ou religieuses, contrairement à l’Etat ou aux collectivités locales, hélas de quelque bord qu’ils soient. La seule, finalement, à ne pouvoir être « du fait du Prince ».
On a pas trouvé mieux. A moins que… une idée, Madame la ministre ?
En attendant, une citation du Mariage de Figaro, que vous pourriez avec profit faire découvrir à notre cher Président, au style si peu sectaire :
« Que je voudrais bien tenir un de ces puissants de quatre jours, si légers sur le mal qu’ils ordonnent, quand une bonne disgrâce a cuvé son orgueil ! je lui dirais... que les sottises imprimées n’ont d’importance qu’aux lieux où l’on en gêne le cours ; que sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur ; et qu’il n’y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits. »
« Les petits hommes », tiens, tiens… Beaumarchais, un prophète ?
- Caroline Guth






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